CHAPITRE V
Les Anglais désignent ])ar self-feelings et les Allemands par Selbslgefûhl un groupe de sentiments ijui dérivent directement du moi. Je ne sais comment les nommer : personnels serait trop vague, égoïstes trop équivoque (égotistes vaudrait mieux) ; les identifier à l'orgueil et à son contraire serait trop les restreindre, car ils ont d'autres formes. On pourrait, à la rigueur, les comprendre sous le terme amour-propre (au sens étymologique, amor proprius), c'està-dire la satisfaction ou le mécontentement de soi-même, avec leurs divers modes.
Quelque nom qu'on leur décerne, ces formes émotionnelles sont réductibles à un fait primitif dont elles sont la traduction dans la conscience : c'est le sentiment, fondé ou non, de la force ou de la faiblesse personnelles, avec la tendance à l'action ou à l'arrêt qui en est la manifestation motrice. On peut, mais d'une manière moins directe, les rattacher à l'instinct de la conservation et dire avec Hôflding (ju'elles résultent de cet instinct « parvenu à la pleine conscience de lui-même et incarné dans l'idée du moi ».
Ce groupe a des caractères propres. 11 est humain exclusivement ou à peu près, tandis que les émotions étudiées jusqu'ici sont animales autant que humaines. Il est tardif (vers trois ans), il apparaît le dernier dans l'ordre chronologique, sauf l'instinct sexuel. C'est qu'il prend vite le caractère de la réflexion, (pi'il suppose que le moi est constitué et que l individu a conscience de lui-même comme tel.
Le self-feeUng a deux formes : l'une positive, l'autre négative, dont l'orgueil et l'humilité peuvent être pris comme types.
Sous sa forme positive, il a une expression physiologique bien connue ' : elle consiste en un ensemble de mouvements qui tendent à deux fins : 1" Agrandir, la respiration est ample, le thorax largement dilaté, la mimique est excentrique et comme envahissante; de là les expressions populaires gonflé, bouffi d'orgueil; 2° Elever, le corps et la tête se redressent, la démarche est assurée, la bouche ferme, les dents serrées; chez les mégalomaniaques qui sont la caricature de l'orgueil, ces traits s'accentuent encore. Quelques auteurs notent en outre, comme caractère spécifique, le jeu du musculus superbus qui avance la lèvre inférieure.
Psychologiquement, le sentiment de la force est sui generis et irréductible. Il est apparenté d'une part à la joie, étant l'émotion sthénique par excellence; d'autre part à la colère, parce que le sentiment de la supériorité conduit vite au mépris, à l'insolence, à la brutalité, à l'exercice de la force sous sa forme agressive. Rappelons que précédemment nous avons ramené à ce sentiment le plaisir qui accompagne assez souvent la colère satisfaite. Gomme il dépend de la réflexion plus qu'aucune autre émotion primitive, son développement est déterminé par les conditions intellectuelles.
A-t-il quelque équivalent chez les animaux? Certains faits permettent de le supposer. Les luttes courtoises de combats simulés, de chants, de danses auxquels les mâles se livrent pour captiver les femelles, le triomphe des uns et la défaite des autres doivent produire quelque état analogue à l'orgueil et à l'humiliation. L'attitude arrogante du coq et du dindon, l'étalage prétentieux du paon sont pris comme symboles de l'orgueil naïf; et si l'expression d'une émotion est cette émotion objectiA^ée, on peut bien supposer que celle-ci existe en quelque manière. — Chez l'enfant, le sentiment personnel est lié d'abord à l'exercice de la force physique dépensée dans la lutte ou dans les jeux ; plus tard à la forme même de sa personne, à ses vêtements, à sa parure (surtout chez les filles). Par l'effet d'une irradiation toujours croissante, le self-feei'mg enveloppe tout ce qui entre dans sa sphère d'action et peut con-