‹ La psychologie des sentiments [electronic resource]Chapitre 60 sur 113 · Voir Darwin, xi, et Mantegazza, xiv · texte numérisé non relu

Voir Darwin, xi, et Mantegazza, xiv

tribuer à le dilater : les meubles, la maison, les procbes. Plus tard vient la conscience de la force intellectuelle et des avantages (ju'elle procure : renommée, pouvoir, ricliesse, etc.

Comme dérivés ou aspects divers de l'émotion égotiste, sous sa forme positive, nous trouvons l'orgueil, la vanité, le mépris, l'amour de la gloire, l'ambition, l'émulation, le courage, l'audace, la hardiesse, etc. L'étude spéciale de chacun de ces sentiments appartient plutôt au moraliste qu'au psychologue

Sous sa forme négative, l'émotion personnelle ne peut nous retenir longtemps, parce (ju elle ne serait qu'une répétition de ce qui précède sous aspect inverse. Elle a pour base un sentiment de faiblesse, d'impuissance. Elle se traduit par une diminution ou un arrêt de mouvements ; sa mimique est concentrl(iue et elle consiste à diminuer au lieu d'agrandir, à abaisser au lieu d'élever. Elle est apparentée d'une part à la tristesse et d'autre part à la peur : bref, elle est la complète antithèse de la forme positive.

De cette source découlent, avec des adaptations diverses : l'humilité, la timidité, la modestie, la résignation, la patience, la bassesse, la lâcheté, le défaut de confiance en soi, etc. La plupart de ces manifestations ne sont pas simples, mais résultent de l'action combinée de plusieurs causes, connue il sera dit plus tard.

Le sentiment positif ou négatif de la force personnelle est une émotion norinale, saine, quand elle reste dans les limites de l'adaptation; car elle a une utilité individuelle et même sociale.

Pour l'individu, elle est l'instinct réfléchi de la conservation et par la conscience de sa force ou de sa faiblesse, elle lui permet de mesurer ses prétentions à son degré de puissance.

Socialement, elle nous met, en une certaine mesure, sous la dépendance des autres. Unoique rigoureusement égoïste dans sa source, le self-feeluig ne peut se d('velop|)er qu'en devenant égoaltruiste ou semi-social. D'a[)iTs Bain, l estime de nous-même

1. (loiiMilliT : V\". .l.iiiR'S, Psyclwlofiy. I. I. DOS. lili'J : liaiii. ouv. cité. ch. X cl m: .1. Siilly. l'.si/r/ioloi/i/. ir. 07 t>l suiv.

LE MOI ET SES MANIFESTATIONS AFFECTIVES 239 serait « un sentiraeiit réfléclii qui consiste à nous juger comme nous jugeons les autres j. Cette opinion a été critiquée et paraît peu soutenable, autant du moins qu'elle ôte à l'amour-propre son caractère instinctif et autogène et qu'elle le considère comme une action en retour. Toutefois il est certain que le désir de l'approbation et la crainte du blâme sont des éléments extérieurs qui comptent dans la constitution et la consolidation du sentiment de complaisance pour nous-mème : la louange lui donne de l'extension; la critique l'entame et le mutile ; et ceci ne suppose pas beaucoup de réflexion ni de culture. L'enfant est extrêmement sensible au jugement de ses pairs. L'homme primitif est emprisonné dans un réseau de coutumes, traditions, préjugés, qu'il ne peut rompre sans être excommunié ; aussi ils sont très rares ceux qui se contentent de leur seule et unique satisfaction.

Mais, de semi-social, l'amour de nous-même devient facilement anti-social. Il n'est aucune émotion où le passage soit aussi simple et aussi clair de la forme normale à la passion, de la passion à la folie. Au fond de la tendance du moi à s'affirmer, il y a une virtualité d'expansion sans limites et de rayonnement indéfini. L'homme dont le self feeling est vigoureux, ressemble à ces espèces végétales et animales, prolifiques et vivaces, qui à elles seules couvriraient toute la surface du globe ; son expansion n'est tenue en échec que par celle des autres.

La voie qui conduit à la pathologie est tout indiquée. Il y a d'abord les formes semi-morbides qu'on a nommées la folie du pouvoir. Placez un homme dans des conditions où cette tendance à l'expansion sans bornes ne trouve rien qui l'arrête et elle ira jusqu'au bout; c'est le cas du pouvoir absolu. Sans doute cette position unique et pour ainsi dire surhumaine ne suffit pas. La folie du •pouvoir est le résultat de deux facteurs : avant tout le caractère, c'est-à-dire la violence des appétits égoïstes; satisfaits toujours, ils augmentent toujours et la volonté, force antagoniste d'arrêt, diminue toujours; puis les circonstances extérieures, l'absence de tout frein, d'un pouvoir égal qui se dresse comme une menace. La crainte d'une catastrophe politique ou d'une sanction religieuse a retenu plus d'un; elle a limité cette tendance effrénée qui n'est que le sentiment que le moi a de sa puissance, poussé à l'état aigu. Il est inu-

tile de donner des exemples pris dans l'histoire, car il n'est personne qui n'en connaisse

Le self-feeling, sous sa forme positive, a sa dernière incarnation dans une manifestation pathologique bien connue : le délire des grandeurs ou mégalomanie. Peut-être même est-ce le cas oîi le grossissement produit par la maladie se montre le plus net et sans altérer l'original.

La mégalomanie se rencontre dans la paralysie générale des aliénés, comme moment passager; mais surtout dans le délire systématisé chronique (paranoia). Négligeons la période d'incubation qui est souvent mélancolique : ainsi dans le délire des persécutions, le malade est tourmenté d'abord de soupçons vagues, il n'accuse personne en particulier ; il n'a pas encore d'ennemi attitré ; mais un jour il le découvre et alors il n'en démord plus. Puis dans quelques cas, la maladie subissant une évolution, il arrive à cette conclusion par déduction logique : c'est mon grand mérite, ma haute situation qui excitent la jalousie. Dès lors la mégalomanie est constituée, le sujet se croit millionnaire, génie méconnu, grand inventeur, roi, pape. Dieu.

Rien de caractéristique comme son portrait qui a été fait souvent et qui montre, une fois encore, que l'émotion, son expression et ses bases physiologiques ne font qu'un. « Il marche la tête haute, avec assurance; sa parole est brève et impérieuse, il recherche l'isolement et dédaigne la société qui l'entoure. Sa manière de se vêtir s'accorde avec son genre d'aberration. Comme le maniaque, il se meut et s'agite, mais aucun mouvement chez lui n'est fortuit, n'a lieu sans motifs ; sa volonté est toujours en jeu ; ses actes ont un but déterminé; s'il est violent, c'est pour faire exécuter ses ordres, pour montrer sa force capable de tout anéantir; ce n'est pas l'esprit de destruction qui l'anime, mais le besoin de manifester son pouvoir. — Les fonctions de la vie d'assimilation ne sont pas altérées; elles s'accomplissent d'habitude avec une parfaite régularité. Il semble que la forme expansive de leur affection, le contentement

i. Pour les détails sur ce point, on peut consulter Irelaml, The Blol upon Brain, p. 88 (on y trouvera une élude sur les Césars romains, les Sultans hindous, Yvan le Terrible, etc.), et Jacol)y, Etudes sur la sélection et l'hérédité.

(reux-mêmes, l'extrême satisfaction dans laquelle ils ne cessent de vivre impriment aux appareils de la vie organique un surcroit d'activité, d'où résulte en quelque sorte un excès de santé. » On a noté la longévité fréquente des gens atteints de folie des grandeurs. Enfin, l'observation suivante a son prix, par le cliangement à la fois organique et psychique qui s'y rencontre : « Nous avons observé un malade qui, après avoir souffert pendant plusieurs années de mélancolie, est devenu presque tout à coup mégalomane. Sa constitution était profondément altérée et sa santé très affaiblie, tant qu'il est resté lypémaniaque ; ses forces ne tardèrent pas à prendre une nouvelle vigueur, dès que son affection mentale se transforma en mégalomanie '. »

On pourrait ajouter que les hommes vont plutôt dans le sens de l'orgueil, les femmes dans le sens de la vanité; ce qui est en faveur de ceux qui soutiennent que la folie n'est souvent que l'exagération du caractère : il suffit d'avoir montré que le sentiment, même illusoire, de la force personnelle poussé à l'extrême n'est que l'état normal amplifié, non changé.

Il peut sembler étrange de clore ce chapitre par quelques remar- (|ues sur un fait qui, par ses caractères intérieurs et extérieurs, appartient au groupe des tendances irrésistibles — l'impulsion fatale au suicide. Son affinité avec l'obsession homicide est indéniable, comme le ])rouvent les cas où l'on est tourmenté tour à tour du besoin de tuer ou de se tuer. Cependant, si l'amour de soi, sous sa forme positive, atteint son point culminant dans la mégalomanie, il me paraît légitime de soutenir que le self-feeling, sous sa forme négative, atteint sa négation suprême dans le suicide.

Sans insister sur un point accessoire, il est certain que le suicide, comme manifestation de la vie affective, nous met en face d'un problème psychologique qu'on n'a pas assez remarqué. S'il est un fait incontestable, banal dès l'antiquité, c'est que, dans tout animal, l'instinct fondamental, inébranlable est celui de la conservation :

i. Dagonet, Traité des maladies mentales, p. 300 cl suiv.

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être et persévérer dans son être ; or, le suicide volontaire ou irréfléchi, délibéré ou impulsif, est la négation de la tendance fondamentale — négation non théorique, partielle et en paroles ; mais de fait et absolue. Et le sacrifice de la vie n'est pas subordonné à une autre fin qui agit par un attrait supérieur, comme le dévouement à une croyance, aux siens, à ses semblables, à la patrie; c'est une suppression pure et simple, une libération désirée en elle-même et pour elle-même.

L'étude ethnologique, morale et sociale du suicide n'entre pas ■dans notre sujet; elle a été faite à satiété Nous n'avons pour but que le problème psychologique qu'il faut préciser davantage.

L'acte du suicide résulte de deux dispositions mentales très différentes : l'état de réflexion, l'état d'impulsion.

Dans le suicide délibéré, réfléchi, volontaire, il y a lutte entre deux facteurs : l'instinct de la conservation et l'état insupportable causé par la douleur (maladie incurable, ruine, misère, chagrins, ambition frustrée, déshonneur). La réflexion décide; et comme la douleur est toujours un commencement de destruction, elle préfère la destruction totale et brusque à la destruction partielle et lente. L'acte est rationnel, puisqu'il va dans le sens du moins mauvais ou du moins de ce (jui est jugé tel.

Le suicide impulsif est plus énigmatique. Tel se jette brusquement à l'eau, par une fenêtre, s'empoisonne, se coupe la gorge. Chez quelques-uns, il y a une préalable méditation de la mort, mais qui apparaît toujours comme forcée, inévitable, réclamant sans trêve sa victime; l'épithète irrésistible dit tout. Du dehors pour le spectateur, l'acte paraît sans motifs, sans raison, sans cause. Il surprend d'autantplus quelalutte. dans ce cas, n'est plus entre un instinct et la réflexion, mais entre deux instincts — conservation, destruction, — que l'un, d'ordinaire le plus fort, succombe et que l'individu détourne

1. Dans la très abondante littérature qui existe sur le suicide, il convient de mentionner la monographie de Morselli : Il Siiicidio, où sont étudiées en grand détail les causes cosmiques, ethniques, sociales, biologiques, psychologi(iues. Il en a tiré des conclusions théoriques dont les l)rincipales sont : 1" chez tous" les peuples civilisés, le suicide augmente plus rapidemeni que raecroissement géométrique de la population et de la mortalité générale; 2° les suicides sont en raison inverse des homicides, dans un temps et un pays donnés. Cette dernière « loi » a été fortement contestée par Tarde et d'autres.

contre lui-même la tendance destructive destinée aux autres.

Cependant, la psychologie du suicide volontaire donne la clef du suicide impulsif. Ce qui dans le premier cas résulte de motifs conscients, clairs, raisonnés; dans le second cas, résulte d'états inconscients, obscurs, aveugles : c'est un acte de la vie organique et la cause est dans la cénesthésie. Le suicide impulsif est l'expression du travail de destruction, lent, permanent, obscurément senti, qui s'opère dans les profondeurs de l'organisme. Celui (jui presse avec rage une dent malade, qui se roule à terre, se frappe la tète au nmr, se mutile, — tente une réaction instinctive (quoique absurde) pour se débarrasser de sa douleur. Ce sont des formes mitigées, mais qui font comprendre que l'impulsif obsédé qui s'étrangle ou se noie, cherche une libération du même genre.

Laissons de côté la dégénérescence perpétuellen^ent invoquée ; l'observation montre que, entre les deux suicides, la différence se réduit à celle des causes psychiques et des causes purement organiques. Le suicide impulsif a pour terrain d'élection la mélancolie, la lypémanie, l'hypocondrie, c'est-à-dire des états qui résument un abaissement profond, une désorganisation des actions vitales. Remarquons de plus le rôle depuis longtemps signalé de l'iiérédité : les descendants se suicident souvent au même âge et par le même procédé que leurs ascendants ^ ; or, l'hérédité psychologi(iue repose sur l'hérédité organique. Enfin, le caractère automatique de ces impulsions les rapproche de la classe des réflexes : les tentatives de suicide se répètent sous la même forme, dans les mêmes circonstances, telles que le somnambulisme, l'ivresse, la période menstruelle, etc. Tous ces caractères assignent au suicide irrésistible une origine organique, ce qui équivaut à dire que la cause dernière est dans le tempérament. L'instinct de la conservation existe chez tous les hommes, mais il peut avoir tous les degrés. Chez les uns, il y a un bonheur de vivre inné qui résiste à tous les désastres ; chez les autres, une mélancoUe constitutionnelle ou, ce qui revient au même, un instinct très faible de la conservation qui cède au moindre choc. Le suicide impulsif représente le sclf-feeling au dernier degré de sa régression ou au terme extrême de sa forme négative.

1. Pour plus (le détails, nous renvoyons k notre Hérédité psi/choloyique, part. 1, ch. VIII.

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