CHAPITRE VI
l'instinct sexuel
L'instinct sexuel, le dernier dans l'ordre chronologique chez l'homme et les animaux supérieurs, donne naissance à l'émotion de l'amour avec ses nombreuses variétés individuelles. La plupart des psychologues ont été très sobres de détails à son endroit et l'on pourrait citer tels volumineux traités qui n'en font pas même mention. Est-ce par pudeur exagérée? Est-ce parce qu'ils pensent que les romanciers, obstinément confinés dans l'étude de cette passion, ont pris leur place? mais ceux-ci ont un mode d'analyse différent de la psychologie et qui ne l'exclut pas.
L'amour sexuel étant une émotion à évolution complète, il est impossible de déterminer des marques physiologiques et p.sycliiques qui conviennent à tous les cas, depuis l'instinct aveugle jusqu'aux formes raffinées et intellectualisées. Cependant, il a certains caractères spécifiques qu'il conserve toujours, une marque propre qui ne s'efface jamais à travers ses métamorphoses et qui est celle de son origine. Pour le moment, prenons comme type les formes communes et moyennes qui, nous le verrons plus tard, se rencontrent à moitié route, quand on suit l'évolution de l'amour sexuel de bas en haut.
\° Quoique ni James ni Lange ne l'aient cité parmi leurs cas typiques, l'amour est certainement l'une des émotions qui ex|)riment le plus clairement l'état de l'organisme et qui prouvent le plus clai-
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rcment en faveur de leur tlièse. Que le lecteur supprime par la pensée, l'une après l'autre, toutes les manifestations physiologiques qui l'accompagnent, que reste-t-il? pas même la conscience d'une attraction vague, car elle suppose un mouvement réel ou naissant.
L'amour, comme émotion sthénique, présente des caractères corporels qui la rapprochent d'une part de la joie, d'autre part de la tendresse — déjà décrites. Augmentation, parfois extrême, de la circulation, de la respiration, retentissement sur les fonctions organiques. (Nous avons vu précédemment que, chez beaucoup d'animaux, le moment des amours correspond à de profondes modifications chimiques, ordinairement toxiques, de l'organisme.) Mouvements centrifuges ou de rapprochement, rôle dominant du toucher résumé dans son organe essentiel, la main; caresses, embrassement, fusion : les mouvements d'attraction étant d'autant plus bruyants et violents que l'instinct prédomine. Enfui, comme marque spécifique, un état particulier des organes sexuels, variant de l'excitation légère au paroxysme, mais dont l'ébranlement, fort ou faible, même quand il n'a pas son écho dans la conscience, influe sur l'activité inconsciente
Si des manifestations organiques, vaso-motrices et motrices, nous passons aux centres nerveux, récepteurs des impressions et initiateurs des mouvements, on ne trouve guère que des hypothèses. Un seul point est fixé depuis Budge : c'est l'existence, dans la moelle épinière, d'un centre ou d'une région au niveau de la quatrième vertèbre lombaire, qui tient sous sa dépendance les mouvements de l'acte sexuel. Son rôle psychologique est faible ou nul; il est proprement un centre instinctif, dont l'action n'est pas entravée par l'ablation des hémisphères cérébraux et du cervelet, chez les vertébrés inférieurs et même chez le chien, comme le prouvent les expériences de Goltz et autres. — Quelques auteurs admettent, sans localisation précise, un deuxième centre, situé vers les ganglions
I. M. Pierre Janet rapporte le cas d'une femme chez qui « les sentiments de famille, les émotions alTectives, la pudeur et la sensibilité des parties génitales paraissent et disparaissent simultanément ». Il ajoute : « Lequel de ces phénomènes amène les autres à sa suite? La sensibilité génitale est-elle un centre autour duquel les autres synthèses psychologiques se construisent? Je ne veux tirer aucune conclusion. «{État mental de.i hystériques, I, p. 217, 218.)
(le la base de Tencéphale, qui serait le siège des sensations brutes et des mouvements correspondants; il serait en rapport avec les centres de la sensation olfactive et de la sensation visuelle : celui-ci aurait une valeur psychologique. — Enfin, un troisième et dernier «■entre dans la couche corticale, organe de la perception proprement dite et de la reviviscence des images. Rien de précis sur sa position : est-il localisé dans une région ou disséminé? On ne trouve sur ce point que des hypothèses, quand on en trouve : (lobe occipital (??), voisinage du centre olfactif?). On se contente d'admettre que, des organes génitaux, les impressions sont transmises d'abord au centre inférieur (spinal), qui agit par réflexion sur les systèmes correspondants d'innenation vasculaire, motrice, sécrétoire; que de là (qu'il y ait ou non un centre intermédiaire) elles parviennent à l'écorce céi'ébrale, pour produire un état de conscience plus ou moins clair, suivant les cas.
L'anatomie et la physiologie ne sont pas seules intéressées dans cette question; car si l'existence de trois centres superposés, reliés entre eux quoique distincts par leurs fonctions, était bien établie, cela donnerait des points de repère et poserait des conditions fixes, des moments, dans le développement de l'émotion sexuelle, qui peut résulter d'un état des organes (forme instinctive) ou d'une perception extérieure, ou d'une pure représentation (amour d'imagination). En l'absence d'une base anatomique qui servirait à la psychologie normale et plus encore peut-être à la compréhension des faits pathologiques, suivons l'évolution de l'amour sexuel tel que l'observation nous la donne. Elle a été esquissée déjà dans l'Introduction, mais trop brièvement.
"2° Nous avons distingué dans cette évolution psychologique trois périodes principales : instinctive, émotionnelle, intellectualisée.
Prenant la (piestion à sa plus lointaine origine, quebiues naturalistes et philosoplies achnettent chez les vivants, dépourvus de système nerveux — micio-organismes animaux ou végétaux — des équivalents de l'attraction sexuelle. « Il est curieux, dit Balbiani. de rencontrer, chez des êtres que leur petitesse et l'extrême sinqdicité de leur organisation ont fait placer par tous les zoologistes à la limite la plus reculée du monde animal, des actes qui dénotent l'existence de phénomènes analogues à ceux par lesquels l'instinct
l'instinct sexuel 247 sexuel se manifeste chez un grand nombre de métazoaires... Ainsi chez les paramécies au moment de la propagation... un instinct supérieur semble dominer ces petits êtres ; ils se recherchent, se poursuivent, vont de l'un à l'autre en se palpant à l'aide de leurs cils, s'agglutinent pendant quelques instants dans l'attitude du rapprochement sexuel, puis se quittent pour se reprendre de nouveau. Ces jeux singuliers par lesquels ces animalcules semblent se provoquer mutuellement à l'accouplement, durent souvent plusieurs jours avant que celui-ci devienne définitif. » On a cité d'autres faits du même genre. Enfin, a-t-on dit, « l'accouplement des deux éléments sexuels n'est pas sans analogie avec l'accouplement des deux animaux dont ces éléments dérivent : le spermatozoïde et l'ovule font en petit ce que les deux individus font en grand ; l'élément spermatique en se dirigeant vers l'ovule qu'il doit féconder est animé par le même instinct sexuel qui dirige l'être complet vers sa femelle »
Pour nous en tenir aux micro-organismes, ces faits d'attraction sexuelle ont été interprétés de deux manières comme nous l'avons vu antérieurement ; l'une psychologique, l'autre chimique. Les uns — nous venons de les entendre — admettent un désir, une action élective, un choix, en s'appuyant non seulement sur les phénomènes de la génération, mais sur plusieurs autres : ainsi, l'habitat, l'emploi d'une certaine matière pour la construction des carapaces, les mouvements de certains micro-organismes pour rechercher et saisir une proie déterminée. Les autres rejettent cette psychologie qu'ils qualifient d'anthropomorphisme et soutiennent que les actions chimiques suffisent à tout expliquer. Déjà Pfeffer avait montré, en ce qui concerne la génération, que les spermatozoïdes des cryptogames sont attirés par certaines substances chimiques qui varient suivant les
1. Cette thèse psychologique a été soutenue dans toute sa rigueur par Delbœuf : « Cette jeune fille et ce jeune homme [en tendant l'un vers l'autre] obéissent à la volonté, chez l'un et l'autre obscure, d'un spermatozoïde, d'un ovule. Mais tenez-le pour certain, cette volonté n'est obscure ni dans le spermatozoïde ni dans l'ovule; ils savent tous deux ce qui leur manque et ils le cherchent. A cet effet, ils donnent des ordres à leur cerveau respectif par l'intermédiaire du cœur et le cerveau obéit sans savoir pourquoi. Quelquefois, il se figure avoir raisonné, il s'explique à lui-même son choix. Au fond, il n'a été qu'un instrument inconscient dans la main d'un imperceptible ouvrier qui savait ce qu'il voulait et ce qu'il faisait. » (Revue philosophique, mars 1891, p. 237.)
végétaux. Plus récemment, Maupas et Verworn, étudiant l'un après l'autre les cas de prétendu choix, éliminent tout élément psychique, pour les réduire au pur mécanisme. Je me range à la seconde opinion, tout en reconnaissant que, pour les problèmes d'origine, on se décide d'après des probabilités plutôt que d'après des preuves.
Au-dessus de cette attraction chimique ou organique, nous trouvons l'instinct sexuel proprement dit qui, avec des adaptations sans nombre, embrasse toute l'animalité. Il est inutile d'établir qu'il est fatal, aveugle, non appris, antérieur à l'expérience; mais comme par sa nature il consiste essentiellement en manifestations motrices, sa psychologie est assez pauvre. Quelques remarques sur ce point ne seront pas inutiles. Il s'est produit, en effet, sur le problème de l'instinct, un changement de position.
Pendant la première moitié de ce siècle, l'innéité de l'instinct est placée dans l'ordre de la connaissance, tandis que la psychologie contemporaine le place dans l'ordre des mouvements ou, plus exactement, dans un rapport fixe entre certains états de connaissance et certains mouvements. Dans la première hypothèse, bien exposée par F. Cuvier, l'instinct consiste en images ou sensations innées et constantes qui déterminent à agir comme les sensations ordinaires; c'est « une sorte de vision, de rêve, analogue au somnambulisme ». Dans la seconde hypothèse, les sensations, perceptions et images suscitent des mouvements déterminés par l'organisation (le caneton qui voit l'eau, le jeune chat qui flaire une souris, l'écureuil qui fait ses provisions d'hiver). Il n'y a point de représentations innées ni même de mouvements innés, mais un rapi)ort préétabli, entre des impressions fortuites et un groupe de mouvements : l'instinct est la 7'éaction motrice binée à une excitation externe ou interne; il résulte de la nature de l'animal. L'impression ne fait que lâcher la détente et le coup part. Comme tout autre, l'instinct sexuel consiste en un rapport fixe entre des sensations internes venant des organes génitaux ou des perceptions tactiles, visuelles, olfactives d'une part, et des mouvements adaptés au but d'autre part. En tant qu'instinct, il est cela et rien que cela. Ciie/ l'immense majorité des animaux et souvent chez l'homme, il ne dépasse pas ce niveau : en termes plus clairs, il n'est accompagné d'aucune émotion tendre. L'acte accompli, il y a séparation et oubli.
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Bien mieux, dans certains cas, il y a plus que de l'indifférence, il y a hostilité : les mâles de la reine-abeille sont mis à mort comme inutiles et l'on sait que le mari de l'araignée court souvent le risque d'être dévoré.
L'amour sexuel correspond à une forme plus haute de l'évolution. Outre l'instinct, il suppose l'adjonction à un degré quelconque de sentiments tendres. Ce n'est donc pas une émotion simple, même dans les espèces animales assez nombreuses qui nous en offrent des échantillons. Chez l'homme, surtout civilisé, sa complexité devient extrême. L'analyse que Herbert Spencer en a faite est connue et un peu longue; cependant je n'hésite pas à la transcrire, parce que je n'en trouve aucune qui l'égale et que je ne vois rien à ajouter ni à retrancher.
« D'ordinaire, quoique bien à tort, on parle de la passion qui unit les sexes comme d'un sentiment simple, tandis qu'en fait c'est le plus composé et par conséquent le plus puissant de tous les sentiments. Aux éléments purement physiques qu'il renferme, il faut ajouter d'abord ces impressions très complexes produites par la beauté d'une personne, et autour desquelles sont groupées un grand nombre d'idées agréables qui, en elles-mêmes, ne constituent pas le sentiment de l'amour, mais qui ont une relation organique avec ce sentiment. A cela s'ajoute le sentiment complexe que nous nommons affection — sentiment qui, pouvant exister entre des personnes du même sexe, doit être regardé en lui-même comme un sentiment indépendant, mais ([ui atteint sa plus haute activité entre des amants. Il y a aussi le sentiment d'admiration, respect ou vénération qui, en lui-même, a un pouvoir considérable et qui, dans le cas actuel, devient actif à un très haut degré. A cela il faut ajouter le sentiment appelé amour de l'approbation. Quand on se voit préféré à tout le monde, et cela par quelqu'un qu'on admire plus que tous les autres, l'amour de l'approbation est satisfait à un degré qui dépasse toutes les expériences antérieures : spécialement, lorsqu'à cette satisfaction directe, il faut joindre la satisfaction indirecte qui résulte de ce que cette préférence est attestée par des indifférents. De plus, il y a aussi un sentiment voisin du précédent, celui de l'estime de soi. Avoir réussi à gagner un tel attachement de la part d'un autre, le dominer, c'est une preuve pratique de
puissance, de supériorité, qui ne peut manquer d'exciter agréablement l'amour-propre. De plus, le sentiment de la possession a sa part dans l'activité générale; il y a un plaisir de possession; les deux amants s'appartiennent l'un à l'autre, — se réclament mutuellement, comme une espèce de propriété. En sus, dans le sentiment de l'amour est impliquée une grande liberté d'action. A l'égard des autres personnes, notre conduite doit être contenue, car autour de chacun il y a certaines limites délicates qu'on ne peut dépasser; — il y a une individualité dans laquelle nul ne peut pénétrer. Mais dans le cas actuel, les barrières sont renversées, le libre usage de l'individualité d'un autre nous est concédé, et ainsi est satisfait l'amour d'une activité sans limites. Finalement il y a une exaltation de la sympathie : le plaisir purement personnel est doublé, en étant ])artagé avec un autre; et les plaisirs d'un autre sont ajoutés à nos plaisirs purement personnels. Ainsi, autour du sentiment physique qui forme le noyau du tout, sont rassemblés les sentiments produits par la beauté personnelle, ceux qui constituent le simple attachement, le respect, Tamour de l'approbation, l'amour-propre, l'amour de la possession, l'amour de la liberté, la sympathie. Tous ces sentiments excités chacun au plus haut degré et tendant, chacun en particulier, à l'éfléchir son excitation sur chaque autre, forment l'état psychique composé que nous appelons amour. Et comme chacun de ces sentiments est en lui-même très complexe, vu qu'il réunit une grande quantité d'états de conscience, nous jtouvons dire que cette passion fond en un agrégat immense presque toutes les excitations élémentaires dont nous sommes capables ; et ([ue de là résulte son pouvoir irrésistible »
Ce moment de l'évolution donne le type complet de l'amour. En ])0ursuivant, une rupture d'équihbre se ])roduit aux dépens des éléments physiologi(]ues et de l'instinct qui s'eiïacent graduellement (levant une image qui s'intellectualise de plus en plus.
Certes, au fond de tout amour, il y a la recherche inconsciente d'un idéal, mais saisi sous une forme concrète, personnelle, incarnée pour un moment dans un individu. Par un travail d'abstraction de l'esprit, semblable à celui qui des perceptions fait sortir les idées les