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Spinoza, Ethique, III, Appendice

RiBOT. — Sentiments.

pement intellectuel et s'appuie sur la loi de transfert déjà décrite (Première partie, chapitre xn), qui en est l'instrument actif et inconscient. Si faible que soit le développement des émotions dans une race ou un individu (l'idiot excepté), elle ne manque jamais, parce que les événements de la vie nationale et individuelle ont toujours quelque variété et quelques changements d'aspect, qui influent sur la vie affective.

Il convient de distinguer deux cas, suivant que l'évolution est à forme homogène ou à forme hétérogène.

i'^'' cas. Évolution à forme homogène. — L'émotion primitive reste identique à elle-même, dans tout le cours de l'évolution; elle ne lait que croître en complexité. En voici quelques exemples

L'çmotion esthétique a pour origine un surplus d'activité qui se dépense dans une direction particulière, sous l'intluence de l'imagination créatrice, et elle conserve ce caractère fondamental depuis les dessins sur silex taillés de l'homme quaternaire ou la danse symbolique des primitifs, à travers les âges classiques, jusqu'aux raffmements quintessenciés des décadents. Certes, tous ne sont pas disposés à l'admettre : un tempérament artistique très affiné, élevé dans un miUeu très cultivé, jeté brusquement dans l'esthétique des sauvages nierait la communauté de nature, mais à tort. Les siècles auxquels a manqué le sens de l'évolution, delà continuité du développement (xvn'' et xvm" siècle) n'ont vu dans les origines de l'art que des grossièretés incompréhensibles dont il faut détourner les yeux. La transition s'est faite du simple au composé par l'accumulation des connaissances, des idées et de l'habileté technique, causes ou occasions de nouvelles manières de sentir : ainsi se sont formés des agrégats juxtaposés qui agissent par la qualité et la quantité. Cette marche du simple au complexe est plus visible que partout ailleurs dans le développement du sentiment de la musique, le plus émotionnel de tous les arts.

Le sentiment religieux n'est pas d'origine simple. Il résulte : 1° de la fusion de deux émotions primitives, la peur et l'amour au sens

1. Toutes les émolions qui seront citées clans re chapitre, ayant été déjà étudiées ou devant l'être, ne sont mentionnées que sonimairenient, à titre d'exemples et d'éclaircissement du travail de l'esprit dans la création des formes composées.

large (émotion tendre), c'est un composé binaire; 2« d'un processus d'évolution que nous aurons à suivre en détail et qui dépend des conditions intellectuelles : prédominance des images, des concepts inférieurs, puis des concepts supérieurs. Ici encore la continuité échappe à beaucoup de gens qui ne voient pas le lien qui rattache le fétichisme aux religions les ])lus idéalistes. Combien de voyageurs et d'ethnographes, après avoir constaté dans une peuplade l'existence de la sorcellerie, des amulettes, des rites funéraires, affirment sérieusement qu'elle est dépourvue de tout sentiment religieux! C'est que pour eux les formes complexes et organisées comptent seules et qu'ils ne voient le sentiment religieux qu'à travers les grandes religions.

2" cas. Évolution à forme hétérogène. — Le sentiment primitif se transforme au point de devenir méconnaissable et ne peut être retrouvé que par une analyse souvent laborieuse. Ce cas ressemble au développement morphologique des animaux; les formes de l'adulte ne laissent pas soupçonner les formes de la vie embryonnaire et foetale.

Le meilleur exemple qu'on en puisse produire est la genèse des émotions bienveillantes. Je la renvoie au cliapitre suivant, où elle sera mieux à sa place. Mais nous pouvons examiner un autre cas.

L'instinct de la conservation est, comme nous l'avons vu, un terme collectif, une formule abrégée pour désigner l'ensemble des tendances particulières qui assurent la persistance de l'individu et dont l'une, le besoin de se nourrir, est fondamentale. Elle se manifeste dans toute sa simplicité chez la plupart des animaux et les peuplades les plus sauvages qui vivent strictement au jour le jour. Cependant les fourmis, les abeilles, les renards et bien d'autres animaux encore mettent en réserve des aliments pour leurs besoins. L'espèce humaine a acquis très vite la prévision et le souci du lendemain, même sans sortir de la vie sauvage, de chasse et de pêche. Avec la vie nomade et agricole, le besoin de posséder s'afiirme de plus en plus. Le progrès social substituant à l'échange en nature l'usage des métaux précieux d'abord en lingots, puis en monnaie, plus tard la monnaie de papier, le sentiment suit la même marche, se transfère des choses aux valeurs qui les représentent et aux représentations de ces valeurs : chez beaucoup avec la ténacité

qu'on connaît; et l'on voit finalement des gens qui préfèrent la maladie aux dépenses de la guérison, le risque d'être assassiné au déplaisir de livrer leur bourse : en sorte que ces valeurs et signes de valeurs, représentant la possibilité de satisfaire des besoins (nourriture, vêtements, logement, etc.) deviennent en elles-mêmes et pour elles-mêmes une cause de désir et de plaisir et que, amassées pour assurer la vie, elles restent inutiles, quand elles ne servent pas à causer la mort. L'avarice est une passion qui éclaircit convenablement cette évolution à forme hétérogène qui, malgré un développement strictement logique, subit tant de métamorphoses que son point extrême semble la négation de son point de départ.

Le sentiment de la force, le self-feeling sous sa forme positive, est d'abord, comme nous l'avons vu, la conscience de l'énergie physique; mais avec le développement intellectuel, il rayonne en divers sens, suivant le tempérament et le caractère. Nous pouvons noter au moins deux directions très différentes : J " une évolution dans le sens théorique et purement individuel : aborder toutes les questions, tout scruter, tout critiquer, se faire sur tout une opinion indépendante, bref, avoir pour idéal une liberté absolue de penser, sans frein ni restriction d'aucune sorte; 2° une évolution dans le sens pratique et social ; étendre sa puissance sur les choses et les hommes : l'enfant qui domine ses camarades, plus tard s'impose à un groupe d'hommes, à un peuple, à des peuples (César, Napoléon). La qualité des émotions ressenties dans les deux cas est fort différente; cependant la source première est commune, la divergence est reflet du caractère et de l'évolution intellectuelle.

La transformation des émotions simples en émotions dérivées par arrêt de développement est plus rare. Tandis que, dans le cas précédent, il y a une marche en avant, rectiligne, l'évolution intellectuelle entraînant l'évolution affective selon la loi de transfert, ici le travail de l'esprit est plus compliqué : il suppose un antagonisme entre deux états de conscience, qui se résout en une transaction. Il y a, d'une part, des tendances affectives ({ui vont dans le sens de

DES ÉMOTIONS SIMPLES AUX ÉMOTIONS COMPOSÉES 261 l'impulsion; d'autre part, des images, idées, états intellectuels quelconques qui agissent dans le sens de l'arrêt, en sorte que l'émotion résultante se compose à la fois de mouvements et d'inhibition de mouvements.

Sauf la peur, toutes les émotions primitives impliquent des tendances au mouvement, quelquefois violentes et aveugles comme les forces de la nature : cela se voit chez les enfants, les animaux, les primitifs, les Barbares des premiers siècles de notre ère, tels que les chroniqueurs contemporains les dépeignent; le passage à l'acte, bon ou mauvais, est instantané, rapide et fatal comme un réflexe.

La réflexion, elle, est par nature lente et inhibitoire. Comment une image ou une conception peut-elle produire un arrêt de mouvement? C'est une question très obscure et mal éclairée quant à son mécanisme psychologique et physiologique ; il est inutile de la traiter ici en passant ; il suffit que l'arrêt existe à titre de fait.

L'intervention de ce nouveau facteur — la réflexion — peut avoir deux résultats. Le premier, c'est d'enrayer, de faire disparaître; ainsi une passion tenue en échec, après des oscillations, des retours et des reculs, finit par s'éteindre. Le second est une transformation ou métamorphose par arrêt de développement; il y a non plus extinction, mais changement de nature.

Les sciences biologiques ont familiarisé avec la notion de l'arrêt de développement et les modifications morphologiques qui en résultent. On sait que les parties d'un être vivant sont tellement liées entre elles qu'aucune ne peut changer, sans que les autres ne changent aussi : telle est la formule de la loi dite des corrélations organiques et elle a son équivalent dans l'ordre fonctionnel. La « compensation de développement » existe à n'en pas douter en psychologie, quoiqu'on l'ait bien peu étudiée et qu'elle méritât de l'être : ainsi l'expérience semble nous montrer que l'hypertrophie de certaines facultés entraine comme conséquences l'hypertrophie ou l'atrophie de certaines autres.

Nous avons donné précédemment (ch. ni) la haine comme une forme avortée de la colère, le résultat d'un arrêt de développement; je n'ai que quelques remarques complémentaires à ajouter sur les deux éléments antagonistes. L'un, primitif, tend à la destruction partielle ou totale de l ennemi; à l'attaquer dans sa personne ou

celle des siens, dans sa réputation, son honneur, ses intérêts. L'autre, fait de réflexion et de calcul, consiste dans la représentation des conséquences, dans la crainte des représailles, des lois divines ou humaines. D'où un état émotionnel assimilable à un mouvement qui tourne sur place, incapable de franchir certaines limites : et il faut admettre que le travail de métamorphose est ici assez profond, puisque beaucoup d'auteurs, loin de saisir les affinités de la haine avec la colère, la posent comme une émotion primitive, antithèse de l'amour. Pourtant, il est bien clair que la haine, par le caractère d'inhibition qui lui est propre, n'est pas, ne peut pas être une émotion primitive ; elle répond à un second moment : et si l'on m'objectait qu'on peut tout aussi bien dire : la colère est la forme développée de la haine (c'est-à-dire que celle-ci est primitive) et non la haine la forme avortée de la colère; je répondrais que cette position est inadmissible, parce que, dans l'expérience, nous n'avons aucun exemple de la forme inhibitoire apparaissant avant la forme impulsive correspondante. Ce qui est primitif, c'est un mouvement instinctif, inconscient de retrait, d'aversion (au sens étymologique) ; mais ceci n'est pas plus l'émotion de la haine que le mouvement instinctif et inconscient d'attraction n'est l'émotion de l'amour.

La résignation, avec ses variétés et nuances, est une forme avortée du chagrin. Son mode d'expression a été décrit en détail par Darwin (ch. xi). Cet état est la résultante de deux courants : d'une part, la douleur morale, le cliagrin qui, seul et sous sa forme complète, se traduirait par la prostration, les larmes, etc.; d'autre part, une notion intellectuelle, celle de l'irréparable et de l'irrémédiable, de l'inanité de tout etfort. L'intelligence a sa téléologie qui n'est pas celle du sentiment ; si elle prévaut et se maintient dans la conscience, nous aurons, après une période d'oscillations, un état fixe qui sera la perte acceptée et ressentie, sous une forme mitigée.

L'amour mystique, platonique, intellectuel (il n'est pas utile de distinguer les diverses nuances que ces épithètes expriment) est, comme nous l'avons vu, une forme avortée de l'amour sexuel. Prédominance de l'élément intellectael, l'idéal conçu ; affaiblissement des manifestations physiologiques et affectives, de l'éréthisme organique, de la tendance des mouvements au contact et à l'embrassement et de tout ce qui constitue l'émotion dans sa plénitude : tels

DES ÉMOTIONS SIMPLES AUX ÉMOTIONS COMPOSÉES 263 sont ses caractères. Ici plus qu'ailleurs le terme « arrêt de développement » est rigoureusement exact, parce que l'amour mystique résulte non d'une inhibition volontaire qui mutile ou enraie l'émotion, mais d'une impuissance de l'émotion à se produire sous sa forme complète.

L'expérience fournit la contre-épreuve : que l'action antagoniste de la réflexion ou de l'état intellectuel quel qu'il soit disparaisse, la haine redevient colère, la résignation, chagrin ou désespoir, l'amour mystique, amour sexuel ; la forme primitive reparaît sous les ruines de la forme dérivée.

En résumé, toutes les émotions de ce groupe dont la genèse dépend d'un arrêt de développement sont réductibles à une seule formule : émotions intellectualisées, parce que l'élément intellectuel devient dominateur. On peut dire encore émotions atténuées, parce qu'elles vont dans le sens d'un affaiblissement affectif. Les deux tendances contraires et réciproquement dépendantes qui sont propres à ce groupe, déterminent non une émotion moyenne, mais une forme nouvelle qui, par rapport à l'émotion primitive et à la quantité générale de vie affective, est une perte.

La transformation par composition est un terme général sous lequel nous comprenons deux cas : le mélange, la combinaison. Ce processus consiste en additions et peut se formuler ainsi : Lorsque deux ou' plusieurs états intellectuels coexistent, ayant chacun son ton affectif particulier, il se produit un état affectif composé; en d'autres termes, la composition intellectuelle entraîne la composition affective. Si nous comparons les émotions primitives aux perceptions les plus simples de la vue et de l'ouïe, les émotions complexes répondront à la perception d'un grand paysage ou d'une symphonie. Il se forme ainsi par addition ou fusion des composés binaires, tertiaires, quaternaires et ainsi de suite, en désignant par ces termes le nombre des émotions simples qui les constituent : la composition peut se produire de deux manières, que nous distinguons en les appelant mélange et combinaison, au sens où les chimistes emploient ces mots.

I. Composition par miHmge. — Dans les émotions qui dérivent de ce procédé de l'esprit, les éléments constituants se retrouvent dans le composé; ils s'accollent sans se pénétrer et une analyse psychologique sufTisamment conduite peut les déterminer et les énumérer. Pour plus de clarté, je distingue deux cas dans les mélanges de sentiments.

Premier cas. — Les éléments sont liomogènes ou convergents. S'ils sont nombreux, comme ils tendent tous à la même fin, l'émotion résultante sera très intense. Nous en avons trouvé un exemple dans l'amour sexuel, agrégat composé (d'après l'analyse de Herbert Spencer) d'attraction physique, d'impressions esthétiques, de sympathie, de tendresse, d'admiration, d'amour-propre, d'amour de l'approbation, d'amour de la possession, de désir de la liberté.

Deuxième cas. — Les éléments sont hétérogènes ou divergents. Je prends comme exemple la jalousie que beaucoup d'auteurs considèrent comme primitive, peut-être parce qu'elle se manifeste cliez les animaux et les jeunes enfants : cela prouve simplement qu'elle est précoce, ce qui est tout différent. Un contemporain croit la définir en disant : « C'est une crainte morbide allant de la stupidité inerte à la rage active ou passive » . Je préfère de beaucoup la définition de Descartes : « La jalousie est une espèce de crainte qui se rapporte au désir qu'on a de conserver quebjue bien » {Passions, art. 167). Cette passion mériterait une monographie, qui sera certainement faite, quand les travaux de ce genre prévaudront dans la psychologie des sentiments. Il ne s'agit pas ici d'en étudier les degrés, depuis les cas bénins jusqu'à la folie et tiThonncide, mais d'en rechercher la composition : 1° il y a la représentation d'un bien possédé ou désiré, élément de plaisir qui agit dans le sens de l'excitation et de l'attraction; 2" l'idée de la dépossession ou de la privation (de l'amant envers sa maîtresse, du candidat évincé contre son heureux vi\a\ et en général de quiconque échoue contre tous ceux (jui réussissent), élément de chagrin qui agit dans le sens de la dépression; 3° idée de la cause réelle ou imaginaire de cette dépossession ou privation qui éveille, à un degré varial)le, la tendance destructive (colère, haine). Dans les formes passives, inertes de la jalousie, ce troisième élément est très faible. — Cette émotion est donc un composé ternaire.

On pourrait citer encore le sentiment religieux (^composé binaire), le sentiment du respect, composé de sympathie et de crainte à un faible degré ; le sentiment moral dont l'analyse sera faite dans le prochain chapitre.

Il faut remarquer que ces émotions dérivées, en raison de leur complexité, doivent logiquement présenter des nuances d'autant plus nombreuses que leurs éléments constitutifs le sont aussi. Dans l'amour sexuel, où l'analyse découvre au moins une dizaine de tendances primitives ou non, la ])rédominance d'une seule ou de plusieurs change l'aspect de l'émotion suivant les moments et les hommes. L'instabilité des passions dont on parle tant, a l'une de ces causes dans leur composition.

II. Composition par combinaison. — L'émotion qui résulte de ce procédé de l'esprit diffère, par sa nature et ses caractères, de ses éléments constituants et apparaît dans la conscience comme un produit nouveau, une unité irréductible. Ici l'analyse, souvent problématique et aléatoire, ne peut pas donner tout ce qui est dans la synthèse; c'est un cas psycliologique qui a, en chimie, des équivalents bien connus.

Un psychologue danois, Sibbern, qui me paraît avoir signalé le premier ce mode de • composition des émotions, sous le nom de sentiments mixtes, les définit : « Ceux où le désagréable suscite l'agréable et vice versa, de telle sorte que l'un n'est pas l'antécédent de l'autre, mais qu'ils agissent simultanément et que la disparition de l'un entraîne celle de l'autre » En effet, il n'y a pas simplement coexistence, mais réciprocité d'action : supprimez un terme, l'émotion change de nature, comme on le voit dans les exemples qui suivent.

L'émotion qui accompagne toutes les formes de l'activité où l'on recherche de grandes difficultés à vaincre ou des dangers à courir : chasse aux bétes fauves, ascensions périlleuses, voyages de découvertes, etc. Supprimez l'inconnu, les risques, le péril, il n'y a plus d'attrait. Supprimez l'attrait et le plaisir qui l'accompagne, il n'y a

1. La Psychologie de Sibbern (1856), ayanl été publiée en danois, ne m'est connue que par des extraits de ses compatriotes : Hôflding, Psychologie, 2" éd. ail., p. 330, 331, et Lehmann, Haupt(jesetze,Vi~ ei^vm. Ces deux auteurs seront aussi consultés avec profit sur cette question.

plus que peur ou dégoût. Cette émotion particulière n'existe que par leur interdépendance. Elle peut se produire, sous une forme mitigée, mais sans changer de nature, chez celui qui contemple des combats de taureaux, des dompteurs, des luttes violentes, un drame poignant; plus faiblement encore par le simple récit et la lecture.

Nous avons mentionné précédemment la mélancolie (au sens ordinaire, non médical) comme une forme du plaisir de la douleur. Elle suppose l'évocation d'états agréables, lointains, disparus, plus un état de tristesse actuelle qui les enveloppe. Supprimez l'un ou l'autre et la mélancolie s'évanouit. Si l'élément agréable, si faible qu'il soit, disparaît, il ne reste plus que le chagrin pur et simple. Dans cette combinaison, tantôt l'un, tantôt l'autre prédomine et donne au sentiment résultant un timbre afiectif spécial suivant les cas.

L'émotion du sublime est considérée d'ordinaire comme une forme du sentiment esthétique ; nous aurons à y revenir. Quel qu'en soit l'objet, le spectacle de glaciers mornes, d'un désert sans fin ou d'un homme qui se jette, tête baissée, dans un grand dévouement, il se compose d'éléments discordants, fondus dans une synthèse : 1° un sentiment pénible d'angoisse, de diminution de vie, d'annihilation qui nous tire vers en bas, nous déprime ; 2° la conscience d'un élan, d'une énergie déployée, d'un soulèvement intérieur qui nous tire vers en haut, d'une augmentation de vie qui nous exalte; 3° le sentiment conscient ou inconscient de notre sécurité en face d'une puissance formidable; sans lui, l'émotion change de nature et nous ressentons la peur. Ces trois éléments coexistants et en état de dépendance réciproque entrent comme masse dans la conscience qui le prend pour une unité irréductible.

HôfTding {loc. cit., p. 407) donne comme exemple de combinaison (qu'il appelle sentiment mixte), Vhumour. Il le définit « le sentiment du risible ayant pour base la sympathie » . Cet état consiste à voir simultanément et indissolublement le petit côté des grands événements et le grand côté des choses les plus triviales. Il est la synthèse de deux éléments antithétiques : le rire destructeur, méprisant qui nous érige en supérieurs; l'indulgence, la pitié, la compassion, qui nous met sur un pied d'égalité avec les autres. Cette

manifestation émotionnelle peut être une simple boutade transitoire ou une disposition permanente du caractère, une manière propre de comprendre la nature et la vie Immaine, tenant le milieu entre l'optimisme qui trouve tout beau et le pessimisme qui voit tout en laid. L'école de Viroriie qui, avec Solger, Schlegel et d'autres, a joué un rôle dans l'esthétique allemande au commencement de ce siècle, avait pour principe fondamental de l'interprétation des choses, V humour, négatif et destructif dans sa forme, positif et constructif dans sa réalité.

J'incline à ranger dans ce groupe un état émotionnel (jui a donné lieu à beaucoup de dissertations et de discussions — la pudeur. Je le considère comme un composé binaire résoluble en deux émotions primitives : le self-feeling et la peur. Quoi qu'on pense de cette explication, le sujet vaut la peine de nous arrêter un peu; il ne peut guère être omis dans une psychologie des sentiments.

Les documents ne manquent pas sur les manifestations de la pudeur chez les différents peuples ; on en trouve dans les récits des voyageurs, dans les ouvrages d'anthropologie et d'ethnologie. La question psychologique de sa nature et de son origine a été traitée par Spencer, Sergi, James, Mantegazza, pour ne citer que les contemporains. Ce dernier même en donne une définition : « La pudeur est le respect physique de nous-mêmes » .

Elle a un mode d'expression physique qui lui est propre ou du moins qui ne se rencontre que dans les émotions apparentées à la pudeur (honte, timidité, modestie) ; c'est la rougeur subite du visage due à une paralysie momentanée de nerfs vaso-constricteurs. On connaît les explications ingénieuses de Darwin sur ce point : celui qui se croit l'objet des regards, dirige son attention vers son propre visage, d'où suit une augmentation de l'afflux sanguin vers cette partie du corps. Elles sont actuellement rejetées. Les expériences de Mosso et autres sur la circulation sanguine justifient plutôt la thèse de Wundt qui voit dans le relâchement momentané de l'innervation vaso-motrice — cause de la rougeur du visage — un phénomène compensateur de l'accélération des battements du cœur, produite par l'émotion.

Outre ce mode d'expression particulier, la pudeur se traduit par des mouvements concentriques, défensifs, par une tendance à

couvrir, ou déguiser certaines parties du coi'ps. Sur ce point, les moyens employés offrent la plus grande variété, suivant les races, les pays, les époques ; cacher les parties sexuelles et le reste, ou seulement le visage ou le sein, peindre son corps ou sa figure, etc. Il est impossible d'établir quel rôle ont joué, dans cette diversité, les circonstances, les conditions climatériques, les associations d'idées, la contrainte, la mode, l'imitation et même le hasard.

En ce qui touche la psychologie, on a discuté surtout la question d'origine : La pudeur est-elle un instinct, est-elle innée ou acquise? primitive ou dérivée? quelques auteurs en font un instinct; un peu à la légère et sans autre appui que son caractère de quasi-universalité, qu'ils dégagent assez légitimement de ses manifestations multiples. La plupart adoptent l'opinion contraire, alléguant l'exemple des enfants et de certains peuples primitifs qui en paraissent totalement dépourvus. Cette seconde thèse paraît la plus soutenable, quoiqu'une réponse catégorique, inébranlable, soit difficile. La pudeur (de même la honte, la timidité), sentiment égo-altruiste, suppose quelque réflexion.

On s'entend peu sur les conditions de sa genèse. H. Spencer et après lui Sergi soutiennent qu'elle résulte de l'usage de porter des vêtements qui a commencé par l'homme (non par la femme) pour des raisons d'ostentation et de parure. Il y a des peuples où les deux sexes sont nus, d'autres où le vêtement est le privilège de l'homme : l'impudeur aurait été à l'origine un défaut d'esthétique. Exclusivement propre au sexe masculin d'abord, le sentiment de la pudeur se serait transmis ensuite à l'autre sexe. Cette explication paraît bien fragile, sans parler de l'hypothèse émise incidemment, (pie ce sentiment n'est pas plus fort chez la femme que chez l'homme ' .

W. James en propose une autre moins simple, mais plus acceptable ^ On peut la résumer ainsi : L'état émotionnel qui est au fond de la pudeur, de la honte et autres manifestations analogues, résulte de deux moments. Le premier consiste dans un jugement que nous portons sur les autres : la vue de certaines parties du corps et les idées qu'elles suggèrent inspirent de la répulsion; il est difficile d'admettre que même chez le sauvage nu, le cynisme et l'indé-

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