‹ La psychologie des sentiments [electronic resource]Chapitre 77 sur 113 · B.iiii. Émotions, ch. xiv · texte numérisé non relu

B.iiii. Émotions, ch. xiv

les races et les enfants incultes ; mais que dans le cas du rire le plus raffiné et le plus bienveillant, il est encore apte à accompagner la vue de la perte de la dignité chez les autres, (juand cette perte ne suscite pas d'autres sentiments pénibles ' . » Elle est d'observation commune, la tendance chez beaucoup de gens à rire immédiatement de tout accident, même un peu grave, qui arrive aux autres et ce rire instinctif ne tient assurément pas aux bons côtés de la nature humaine. Il est clair que, sous cette forme, le rire est étranger à l'esthétique.

La théorie du désaccord convient aux formes secondaires et supérieures : le sentiment de la sujiériorité s'efface pour passer an second plan. C'est une manifestation intellectualisée (jui a ou peut avoir une valeur esthétique, le développement de l'esprit permettant de saisir au vol des contradictions fugitives et subtiles qui constituent le principal élément du comique. Elle prend un caractère presque désintéressé, quoiquelle ne perde peut-être jamais complètement sa tache originelle.

Enfin, le rire peut prendre encore une forme plus élevée dans l'esprit humoristique dont nous avons parlé déjà partie, ch. vir, 3°) oii le sentiment de la supériorité est mitigé par une large dose de sympathie.

2° La nature du rire serait bien incomplètement connue si l'on s'en tenait à la psychologie pure ; mais l'étude physiologique de ce phénomène n'a pas été négligée. On en trouvera la description dans les ouvrages spéciaux sur l'expression des émotions (notamment Darwin, ch. xii). Le rire est un mouvement expiratoire renforcé; quand il est prolongé, l'excès des expirations sur les inspirations nécessite de profonds soupirs pour rétablir l'équilibre ; il y a rétraction en arrière et élévation de la commissure labiale ; les yeux deviennent brillants par accroissement de la circulation sanguine, etc. D'après Darwin, la gradation ininterrompue de fou rire (qui dans toutes les races humaines s'accompagne de larmes) au rire modéré, au large sourire et au sourire léger, établit leur communauté de nature; mais le rire est-il le complet développement du sourire, ou bien le S(jurire une forme avortée du rire bruyant

1. J. Sully, Sensation and Intuition, p. -1(>2. The lluman Mind. II. US.

du premi(>i- âge? En général, les évolutionnistes tiennent le rire bruyant pour la forme primitive, liée au sentiment brutal de la supériorité. Cependant l'apparition précoce du sourire chez l'enfant, vers deux mois, tandis que le rire n'apparaît guère qu'au quatrième mois, semble en contradiction avec le principe que l'évolution de l'individu reproduit sous une forme abrégée et rapide ce qui s'est passé dans l'évolution de l'espèce. D'un autre côté, les animaux ne nous fournissent sur ce point aucun renseignement : certains singes rient ou sourient ; c'est-à-dire que les coins de la bouche sont tirés en arrière, (|ue les yeux deviennent brillants et qu'ils émettent un son particulier se rapprochant du ricanement (Darwin, Wallace, Mantegazza, etc.).

Mais l'important est de savoir pourquoi cet ensemble de faits physiologiques est lié à certaines dispositions mentales. Si le rire était l'expression constante et exclusive de la joie et du plaisir, la réponse serait facile; comme il est de plus quebiuefois morbide, (luelcjuefois futile et simplement physiologique, l'explication doit embrasser tous ces cas.

H. Spencer en a proposé une qui, quoique déjà un peu ancienne (1863), reste encore l'une des plus satisfaisantes. Pour lui ' le rire est dû à une diversion subite de l'énergie nerveuse à travers une nouvelle voie; c'est un canal de dérivation. — L'excitation du système nerveux qui existe à un moment donné, surtout si elle est intense, ne peut se dépenser que de trois manières : ou bien en se transmettant à quelque autre partie de l'organisme cérébrospinal, suscitant d'autres sentiments ou d'autres pensées; ou bien en agissant sur les viscères, le cœur, les poumons, les organes digestifs; ou bien en produisant des mouvements musculaires : et, comme la décharge nerveuse, surtout si elle est modérée, suit la ligne de moindre résistance, ébranle d'abord les muscles les plus mobiles, elle agit sur les organes de la voix, sur la bouche et la face : c'est à ce dernier cas que le rire appartient.

Il peut résulter d'excitations purement physi(iues : chatouillement, froid, actions toxiques, délivrance après une longue contrainte.

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