Principles of Sociology, \, p
On peut admettre avec J. Sully {ouv. cité, II, 131) qu'il s'est fait par la tendance naturelle, innée, de l'esprit luuiiain pour l'extraordinaire, l'étrange, le jnerveilleux. La même tendance qui, sous sa forme créatrice, engendre les mythes religieux, poétiques, sociaux, sous la forme de la recherche, essaie de découvrir les causes au lieu de les imaginer'. Nous sommes ici au point de jonction du sentiment esthétique et du sentiment intellectuel qui vont bifurquer et suivre chacun son développement propre. Toutefois la recherche n'est qu'à moitié désintéressée; car, en essayant de pénétrer le mystère des choses, l'honmie espère bien en profiter.
Au reste, de quelque manière que ce passage se soit fait, il s'est produit quand la lutte pour l'existence est devenue moins âpre et que la recherche désintéressée a pu être cultivée pour elle-même. Alors la curiosité est devenue l'émotion scientifique et s'est étendue peu à peu à toute espèce d'investigation : le sentiment intellectuel s'est constitué dans sa plénitude.
Il a été étudié avec une certaine faveur par les psychologues, surtout ceux de l'école de Herbart ou qui ont subi son influence, sous les noms de « sentiments de rapport » , « sentiments liés au cours des représentations ». Je n'ai pas l'intention de les suivre dans leur œuvre fastidieuse et peu instructive de divisions, subdivisions et distinctions, digne des scolastiques du xiv'' siècle. D'ailleurs, la prétendue classification des sentiments intellectuels varie d'un auteur à un autre, l'un en donne IS, un autre 60. C'est un travail artificiel, un labyrinthe, une source d'obscurité, non de clarté. Je défie le psychologue le plus subtil de noter et de fixer les nuances de sentbneuts qui, par hypothèse, répondraient à cette éiiumération
1. Voici, d'après un voyageur, un exemple de ce passage spontané à la curiosité désintéressée, cliez un Cafre intelligent. « 11 y a une douzaine d'années [c'est lui-mrnie ipii parle], je conduisais mon troupeau. Le temps était gris, je m'assis sur un roc et je nie faisais à moi-même des demandes, et j'étais lii^lc parce qu'il m'était impossible d'y répondre : Qui a fait les étoiles? Sur quoi reposent-elles? Les eaux ne s'épuisent jamais, elles coulent du matin au soir, où s'arrêlent-elles? Les nuages passent et repassent et se changent en pluie, tl'où viennent-ils? Nos sorciers certainement ne donnent jias la i)luie, car comment iiourraientils la former? et je ne les ai jamais vus de nies yeux aller la chercher dans le ciel. Et le vent, qui le guide, qui le fait souffler? etc., et je me serrais la tète dans les mains, incapable de répondre. Cité par Vignoli, Mito e Scienza, p. 63.
sans fin Mais le défaut le plus grave, c'est que l'on classe les états intellectuels seuls, non les états affectifs.
Je ne vois qu'une seule division admissible; elle a l'avantage d'être simple et surtout de reposer sur la nature même du processus afïectif. Il y a les plaisirs et peines qui accompagnent la recherche ou l'acquisition d'une connaissance quelconque; et les plaisirs et peines qui s'attachent à la possession ou à la privation. Les premiers sont dynamiques, les seconds statiques.
L'émotion intellectuelle, sous sa forme dynamique . dépend de la quantité d'énergie dépensée. En fait, elle n'est qu'un cas particulier de l'état émotionnel qui accompagne toute forme d'activité dirigée vers un but comportant des succès et des échecs : elle n'est qu'un mode du self-feeling, ne différant de l'émotion de l'explorateur ou du chasseur que par son objet, sa matière, non par sa nature. La recherche de la connaissance est une chasse comme une autre, dont la vérité est le gibier ; et de même (jue beaucoup de chasseurs trouvent plus de charmes aux péripéties de leur expédition qu'à leurs prises, de même beaucoup de chercheurs de vérité accepteront le mot connu de Lessing : « Si l'on m'offrait le choix entre la vérité toute trouvée et le plaisir de la chercher, c'est le second parti que je prendrais. »
Sous sa forme statique, l'émotion intellectuelle est encore un cas particulier du self-feeiing, dont la principale manifestation est le sentiment de la force, de la puissance (ou son contraire) : elle eu est un mode, au même titre que le plaisir de la force physique, le plaisir de la richesse (ou leurs contraires). Elle se rapproche surtout de l'émotion que donnent la possession, la propriété : elle est sentie comme accroissement sous sa forme positive ; comme diminution et pauvreté sous sa forme négative ; l'ignorance est un rétrécissement, une limite.
1. Je donne un échantillon, choisissant une classification qui n'est ni (les plus longues ni îles plus courtes. 1" Emotions qui naissent des rapports logi(iues (raisonnables, déraisonnables, contradictoires, satisfaction logique, ignorance, inconnu, hypothétique, possibilité ou impossibilité de conckire); 2" Émotions naissant des rapports de temps (présent, passé, avenir, anticipation, espoir, pressentiment, sentiment de Tirrémédiable, de roi)portunité, de la routine, etc.); 3° Émotions naissant des rapports d'espace (distance, grandeur, rapprochement, éloignement, etc.); 4" Émotions naissant des rapports de coexistence et de non-coexistence, de quantité, d'identité, etc. En tout 32 : j'ai beaucoup abrégé.
En somme, l'émotion intellectuelle est assez simple; elle n'est que la transposition de manifestations affectives déjà connues à un groupe d'opérations de l'esprit. Nous n'avons donc pas à y insister davantage.
III. Reste à la suivre dans une troisième pliase qu'elle atteint rarement, parce que les idées pures ont ])eu d'attrait pour la moyenne des hommes : c'est le cas oii elle devient une passion. Il est évident que la passion intellectuelle ne peut sortir que du groupe dynamique, la possession étant par nature un plaisir calme ou, comme disaient les anciens, un plaisir dans le repos.
On en trouverait de nombreux exemples dans la biographie des savants et des philosophes. Quelques noms se présentent tout de suite, Kepler, Spinoza et tant d'autres qui ont consacré leur vie exclusivement et rigoureusement à la recherche de la vérité. Toutefois, on peut objecter que, dans certains cas et chez certains hommes, rien ne prouve que la passion intellectuelle n'a pas été alimentée ou soutenue par des éléments étrangers, que tout en admettant l'amour de la science a été le principal mobile, il n'était pas le seul ; qu'il y en a d'autres qui sont venus l'adultérer : désir d'une place, de l'influence, de la richesse, de la renommée, de la gloire; bref, l'ambition sous ses multiples aspects. Il n'est pas aisé de trouver des cas absolument purs ; car outre que la passion intellectuelle est rare, la demande est posée en termes presque contradictoires, puisqu'il ne faut produire que des inconnus. En voici pourtant un exemple qui me paraît complet. Descuret, dans sa Médecine des passions, a résumé la biographie d'un Hongrois, Mentelli, philologue, mathématicien, qui, sans but déterminé, uniquement pour le plaisir d'apprendre et de satisfaire ses besoins intellectuels, consacra sa vie tout entière à l'étude, sans paraître éprouver d'autres besoins. « Vivant à Paris, dans un réduit infect qui lui avait été accordé par cbarité, il avait retranché de ses dépenses tout ce qui n'était pas absolument indispensable pouivivre. Sa dépense, à part l'achat des livres, était de sept sous par jour, dont trois pour la nourriture et (piatre pour l'éclairage; car il travaillait vingt heures par jour, ne s'interrompant qu'un seul jour pour donner des leçons de mathématiques dont le prix lui était nécessaire pour vivre. De l'eau (pi'il allait chercher lui-même, des
pommes de terre qu'il cuisait sur sa lampe, de riuiile pour alimenter celle-ci, du pain de munition, c'est là tout ce dont il avait besoin. Il couchait dans une grande boîte oîi il mettait le jour ses pieds •enveloppés d'une couverture de laine ou d'un peu de foin. Un vieux fauteuil, une table, une cruche, un pot de fer-blanc, un morceau d'étain grossièrement courbé, servant de lampe, composaient tout le reste de l'ameublement. Mentelli avait supprimé tous les frais de blanchissage, en supprimant le linge. Une capote de soldat achetée à la caserne et qu'il ne remplaçait qu'à la dernière extrémité, un pantalon de nankin, une casquette de peau et d'énormes sabots composaient tout son costume. En 1814, les boulets des Alliés tombant autour du réduit qu'il occupait alors ne le troublèrent nullement... Durant la première épidémie de choléra à Paris, il fallut employer la force armée pour contraindre cet anachorète scientifique à interrompre ses études, afin de nettoyer sa cellule infecte. Il vécut ainsi trente ans, sans être jamais malade, sans se plaindre, très heureux. Enfin, le 22 décembre 1836, à l'âge de soixante ans, étant allé comme d'habitude renouveler sa provision d'eau à la Seine, son pied glissa, il tomba dans la rivière qui était très haute et se noya. Mentelli n'a laissé aucun ouvrage, aucune trace de ses longues recherches*. »
On pourrait citer d'autres exemples ; mais ils pâliraient par comparaison. Les grandes collaborations anonymes, comme celle des Bénédictins, ont certainement compté des passionnés de ce genre : ainsi Dom Mabillon fut un type de travailleur acharné, modeste, ignoré, remplissant ponctuellement ses devoirs religieux et, le reste du temps, courant le monde à pied pour recueillir des documents historiques.
Il y a donc des cas où l'amour de la science, seul et sans autres mobiles qui viennent ternir sa pureté, a les caractères d'une passion, fixe, tenace, qui remplit toute une vie et résume l'homme tout entier.