‹ La psychologie des sentiments [electronic resource]Chapitre 82 sur 113 · CiU' pai' Leloiirneaii. PlujsUilogie des passions^ p · texte numérisé non relu

CiU' pai' Leloiirneaii. PlujsUilogie des passions^ p

Le sentiment intellectuel a aussi sa pathologie où je trouve à signaler deux cas principaux : les formes extrêmes du doute et l'introduction du mysticisme dans la science.

1" Le doute est un état d'équilibre instable où des représentations contradictoires se succèdent, sans s'imposer ou se concilier. Je distingue le doute simple, le doute dramatique et la folie du doute.

Dans le doute simple, limité, l'indécision intellectuelle a pour concomitant affectif un malaise faible, un état pénible résultant d'un désir non satisfait, d'une tendance qui n'aboutit pas. Sous cette forme, le doute est normal, légitime, nécessaire; il devient morbide, lorsqu'il prend une forme chronique, permanente et envahissante, lorsqu'il produit un ébranlement violent et à long retentissement.

C'est ce doute que j'appelle dramatique parce qu'il est un déchirement intérieur, une crise souvent longue et répétée ; il précède les grandes conversions, puis s'apaise; quelquefois il dure toute la vie, comme chez Pascal; et sa violence ne peut surprendre puisqu'il est, dans l'ordre intellectuel, l'équivalent d'un amour intense, incurable, toujours éconduit et sans espoir : dans les deux cas, même situation, mêmes effets.

La folie du doute nous fait pénétrer plus avant dans la pathologie. C'est « une maladie chroni(jue de l'esprit, caractérisée par une inquiétude constante » . Elle présente des variétés nombreuses que les aliénistes ont classées. Les uns ne sortent pas de la réalité vulgaire et banale, connue celui qui vérifie vingt fois de suite s'il a bien fermé sa porte ; d'autres s'é])uisent en questions abstruses et insolubles, sans jamais se satisfaire ni s'arrêter, comme une roue qui tourne toujours ; d'autres, les timorés, s'abîment dans des scrupules et des puérilités sans lin : mais quelle que soit la matière à laquelle l'esprit s'applique, l'opération psychologique reste identique : c'est une interrogation sans trêve ni limites, accompagnée d'angoisse, de constriction de la tête, d'oppression épigastrique, de troubles vaso-moteurs, etc.; c'est le désir ardent de trouver un état tixe pour la pensée, sans y parvenir.

Sous sa forme la plus grave, elle est « la perte complète de toute notion et de tout sentiment de la réalité ». C'est le scepticisme absolu, non théorique et spéculatif à la manière des Pyrrhoniens, mais pratique : il porte non seulement sur des idées, des concepts abstraits, des souvenirs, des raisonnements, mais sur les perceptions mêmes et les actes ; l'exercice de l'intelligence n'est accompagné d'aucune croyance, c'est-à-dire d'aucun état de l'esprit qui pose une réalité. « J'existe, dit l'un de ces malades, mais en dehors de la vie réelle et en dépit de moi-même...; quelque chose qui paraît être dans mon corps me pousse à agir comme autrefois ; mais je ne puis arriver à croire que mes actions sont réelles. Je fais tout mécaniquement et inconsciemment... Mon individualité a complètement dis|)aru ; la manière dont je vois les clioses me rend incapable de les réaliser, de sentir qu'elles existent... Même en touchant et en A'oyant, le monde m'apparaît comme un fantôme, une gigantesque hallucination... Je mange, mais c'est une ombre de nourriture qui entre dans une ombre d'estomac, mon pouls n'est que l'ombre d'un pouls... J'ai parfaitement conscience de l'absurdité de ces idées, mais je ne peux les surmonter '. » Cet état appartient, en etfet, à la catégorie des folies avec conscience.

Mais ce n'est pas essentiellement une maladie de l'entendement : l'élément intellectuel est secondaire; ce doute perpétuel, cette interrogation sans lin ne sont que des elfets ; la cause est dans un affaiblissement de la vie affective et de la volonté, incapable d'aboutir à une croyance, c'est-à-dire à une affirmation; plus profondément encore dans un trouble de la vie organique, démontré par des perversions sensorielles, de l'affaiblissement moteur, par l'état mélancolique du patient, avec son cortège physiologique et son abaissesement des fonctions vitales.

"i" L'introduction du mysticisme dans la science, quoiqu'elle sévisse fortement à l'époque contemporaine, est une maladie intellectuelle de tous les temps. A l'origine, la recherche scientifique n'a eu la conscience claire ni de son objet ni de sa méthode. Les premiers philosophes de la Grèce spéculent à la fois sur les causes premières, sur les causes secondes et sur les applications ])ra-

1. Hack Tuke's, Dictionnan/ : art. hisaniti/ of Douht. Des cas analogues ont été raiiporlés par divers auteurs, Griesinger, Glouston, etc.

tiques, sans établir entre elles aucune distinction tranchée. ïhalès construit une cosmologie et calcule les éclipses ; Pythagore réduit l'univers aux nombres, mais fait avancer les mathématiques et fonde une société communiste d'après ses principes. Peu à peu, lentement, son domaine propre se constitue : la détermination des causes secondes, des lois. A la Renaissance, l'alchimie, l'astrologie, les sciences occultes sont expulsées, malgré leurs services provisoires et quelques découvertes positives à leur actif. Actuellement les méthodes sont fixées dans leurs grandes lignes; ce qui nous permet de déterminer les anomalies et les déviations du sentiment intellectuel.

Comment sort-il de la voie normale? hiutile de remarquer que ce n'est pas en recherchant l'inconnu, puisque c'est sa tâche fondamentale, celle de tous les jours et de tous les temps. Est-ce en poursuivant l'inconnaissable? Cette thèse serait bien fragile, car où commence l'inconnaissable? Admettons, par hypothèse et pour simplifier, que ce mot couvre tout le domaine des causes premières tenu pour inaccessible; cette élimination faite, c'est par un acte tout arbitraire qu'on décide que ceci ou cela est inconnaissable. L'histoire des sciences en fournit des preuves à profusion. Pour n'en donner qu'un exemple qui tient de très près à la psychologie, l'un des plus grands physiologistes du siècle, J. MiiUer, déclarait que le temps nécessaire pour percevoir une sensation n'est pas mesurable, ne pourrait jamais être déterminé ; ce qui n'empêchait pas Hehuholtz de le mesurer quelques années plus tard, et l'on sait combien ou a travaillé depuis et prospéré dans cette voie.

Ce n'est pas quant à l'objet qu'il poursuit, mais quant à la méthode qu'il emploie, que l'amour de la science peut faire fausse route. Le mysticisme scientifique consiste à remplacer les procédés réguliers par l'intuition et la divination; à tout attendre d'une révélation intérieure, d'une illumination surnaturelle; à substituer le subjectif à l'objectif, la croyance à la démonstration et à la vérification, la validité individuelle à la validité universelle. Certes, ce serait une grossière erreur de prétendre que l'intuition et la divination n'ont pas joué un rôle capital dans les découvertes des savants ; elles sont à l'origine de presque toutes et il y a un moment où la création scientifique et la création artistique coïncident dans leurs

conditions psychologiques; mais nul savant cligne de ce nom ne confond la AÏsion d'une vérité avec la démonstration d'une vérité ; il ne la tient pour scientifique que quand il a fourni ses preuves. Le mysticisme est la réintégration, dans la science, de l'amour du merveilleux et du désir illusoire d'agir sur la nature, sans recherches préalables, sans peine, sans travail.

L'émotion intellectuelle a donc deux principales formes moriîides : le doute qui, à son dernier terme, aboutit à la dissolution; le mysticisme qui n'est qu'une déviation et dont l'essence consiste à substituer des procédés Imaginatifs à des procédés logiques

1. Deux psychologues américains, sans rien dire de ces formes principales que nous venons d'étudier, comptent parmi les alierrations contemporaines du sentiment intellectuel quelques tendances qui me paraissent, par comparaison, des inlirmités bien légères :

1° Une forme subtile qui est la maladie propre du xix" siècle, c'est l'amour de la culture de l'esprit pour elle-même. Quand le sentiment est dirigé non vers les objets, mais vers les états d'esprit causés par la connaissance des objets, il se produit un amour de connaître qui a pour but le développement de l'esprit lui-même. La connaissance est acquise en vue de l'extension et de l'expansion du moi. La culture de nos facultés mentales devient une fin en elle-même et la connaissance de l'univers objectif est subordonnée à cette fin. Les sentiments intellectuels, détachés de leur place propre comme fonctions de la vie intégrale, occujient une place indépendante dans la conscience. Ici, comme toujours en pareil cas, la tentative se suicide elle-même. La seule manière de développer son moi, c'est de le rendre objectif, et la seule manière d'y arriver, c'est de le • sacrifier. La culture du moi renverse l'ordre des choses et essaie d'employer la connaissance comme un pur moyen de satisfaire l'intérêt personnel. Le résultat, c'est que l'individu ne sort jamais en réalité de lui-même. >■ (Dewey, Psycliology, p. 303-306.) Cette critique est juste. On pourrait dire plus simplement que la recherche de l'émotion intellectuelle pour elle-même confine au dilettantisme scientifique, c'est-à-dire à une disposition superficielle et à une tendance de l'esprit à courir en tout sens, sans rien apiirofondir. Mais on ne peut compter comme morbide l'amour des recherches abstraites et purement spéculatives; car le sentiment intellectuel reste en cela fidèle à sa nature (jui est la curiosité et à sa mission ijui est l'attraction vers la vérité. D'ailleurs, les spéculations de l'apparence la plus théorique et la plus inutile peuvent se traduire un jour en résultats a|qiiicables à la pratiijue.

2° Ladd (Psychology, descriptive and erplaiiatory , ]i. SOfi et suiv.) considère comme une forme morbide du sentiment intellecluel la personnification de la Science, si courante à l'époipie actuelle (à mon avis, c'est plutôt une maladie de la pensée, un cas de la tendance incurable de l'esprit humain à réaliser des abstractions et à plier le genou devant l'idole qu'il a fabriquée), etil critique aussi l'amour croissant îles minuties et la recherche obstinée des petits faits. — Il faut avouer ([lu' cette tendance devient ([uchiuefois un fléau dans les sciences d'observation, d'expéri. mentation ou de documents: que ceux ipii se sont confinés dans ce labeur ont une disposili(m naturelle à en exagérer la portée; mais ce RiBOT. — • Sentiments. 24

En résumé, le sentiment intellectuel se meut entre deux pôles : l'un où il enveloppe une connaissance confuse et joue un rôle prépondérant sous cette forme instinctive qu'on nomme le flair, le tact; l'autre où il n'est plus que le pâle accompagnement de l'exercice de la pensée abstraite. Sous cette dernière forme, il est le type dont se rapprochent toutes les autres émotions, quand l'élément affectif s'appauvrit : l'émotion morale, chez les théoriciens l'ationalistes (les Stoïciens, Kant), l'émotion esthétique, chez les critiques, l'émotion religieuse, chez les métaphysiciens et les théologiens dogmatistes.

travail est nécessaire et le progrès de toute science est à ce prix. Chacun en prend à sa mesure et suivant ses forces; il n'y a pas d'architectes sans ouvriers.

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