‹ La psychologie des sentiments [electronic resource]Chapitre 87 sur 113 · I. — Les tempéraments forts ou positifs, ils comprennent · texte numérisé non relu

I. — Les tempéraments forts ou positifs, ils comprennent

1° Le tempérament ^a<, qui est un type dont le « sanguin » des divisions classiques n'est qu'une variété ; il renferme trois espèces principales : a. le sanguin fort : prédominance de la vie végétative, réactions rapides mais appropriées, conformes au but, sans agitation; — le sanguin moins fort : ressemble au précédent avec mélange du tempérament nerveux, les réactions ont moins de modération et de mesure; tels sont les Français et les Polonais; — c. le tempérament serein : se tient entre le sanguin fort et le flegmatique, réunissant les avantages des deux.

2° Le tempérament flegmatique ou calme ne dépasse pas l'intensité moyenne et présente une uniformité singulière : c'est une masse qui, dans son mouvement, ne se laisse ni accélérer ni ralentir; mais le calme n'exclut pas la force, il la suppose tout au contraire. Comme peuples, les Hollandais, les Anglais, les Norvégiens, appartiennent à ce type.

IL — Nous descendons à un degré plus bas avec le tem|)érament moyen ou neutre, « inconnu dans la science, quoiqu'il soit celui de la plupart des hommes ». Il correspond aux équilibrés de Paulhan et à ceux qu'ailleurs nous avons appelés les amorphes, parce qu'ils n'ont pas de marque nette qui leur soit propre.

IIL — Enfin nous descendons encore avec les tempéraments faibles ou négatifs : « Leur réaction peut être lente ou rapide, mais ce qui les caractérise c'est l'irrégularité, le superflu et même la perversité de leurs manifestations. » Trois variétés : a. le mélancolique pur se distingue par la tristesse et l'apathie sans symptômes

1. « On a avancé que chacun des tempéraments en vaut un antre et que tous sont égalenu'ut nécessaires pour le progrès de riuimanilc : je ne le crois pas. »

2. Le tempérament au point de vue pxt/chologique et anthropoloç/ique. Mémoire publié dans les Bidlelini du Congrès iîiternalional d'anthropologie. IV, 1892, St-Pétersbourg (en français), p.'oi à KJi.

nerveux, du moins dominants; b. le nerveux, versatile avec alternances d'activité normale ou d'abattement et d'excitation; c. le colérique, qui n'est pas un genre, est assez rare; il se distingue par l'irascibilité et peut se combiner avec le mélancolique ou le sanguin moins fort; le serein et le flegmatique l'excluent.

A ra|»pui de cette classification suit une longue enquête anthropologique exposée en seize tableaux. Elle a été faite sur 160 hommes et 40 femmes appartenant aux quatre types principaux : gai, flegmatique, neutre, mélancolique; elle comprend des recherches comparatives sur la taille, la circonférence du thorax, du cou, des bras, la capacité pulmonaire, la respiration, le pouls, la température, la force dynamométrique, les indices céphaliques, l'état des sens, etc. Les résultats sont décidément favorables aux tempéraments gais et très défavorables aux mélancoliques (voir particuUèrement, tableau V, p. 114) chez lesquels on constate moins de force et de fmesse sensorielle, sauf pour la sensibilité à la douleur. Pour les femmes, le groupe nerveux, qui remplace le groupe mélancolique des hommes, est le seul qui offre des anomalies.

Dans ses conclusions, l'auteur combat ï la tendance enracinée à chercher l'essence des tempéraments dans les phénomènes de la circulation et de son satellite, l'échange matériel ». Huit soldats bien portants, dont quatre appartenaient au type gai et quatre au type mélancolique, ont été soumis par lui à une alimentation identique et rigoureusement surveillés pendant trois jours : le résultat de l'analyse du poids, des sécrétions et excrétions « ne montre pas que l'échange matériel des sanguins ait été plus intense que celui de leurs collègues mélancoliques ». Une expérience si courte et si limitée est elle probante?

Quoi qu'il en soit, rejetant la théorie chimique, Seeland préfère ' une explication physi(jue. Pour lui, « le tissu nerveux, outre son activité générale, possède une vie élémentaire qui est la base du tempérament et du caractère i . Tout dépend de la façon dont le système nerveux reçoit les excitations extérieures et intérieures. Le tempérament gai correspondrait à des vibrations moléculaires rapides et harmonieuses; le flegmatique, à des vibratioin^ moins rapides, mais d'une constance imperturbable; le neutre, à des vibrations peu rajiides mais constantes; les formes négatives, à des

vibrations lentes et discordantes, ou rapides mais interrompues.

Cette disposition hiérarcliique n'est pas à l'abri des objections. Je la donne seulement comme exemple d'une classification d'après la valeur présumée des caractères et comme introduction à l'étude des formes morbides que nous allons aborder.

Il faut, avant tout, savoir à quels signes on peut reconnaître qu'un caractère est une dérogation aux types normaux. Sans revenir sur un sujet traité dans le cbapitre précédent, on peut dire brièvement :

1° Un caractère vrai est réductible à une marque, à une tendance prépondérante qui en fait l'unité et la stabilité pendant la vie entière. Cette conception est un peu idéale; plus le caractère est tranché, plus il s'en rapproche.

2° Dans la pratique, un caractère net permet toujours (sauf des cas rares qui s'expliquent) de prédire et de prévoir. Nous savons d'avance ce que fera, dans telles circonstances, un actif, un sensitif, un flegmatique, un contemplatif. Les neutres, qui sont à proprement parler des non- caractères, sont agis par les événements ou par d'autres : aussi le calcul de prévision a son point d'appui non en eux, mais hors d'eux.

Une de ces marques, ou les deux, manquent dans les caractères anormaux, et plus ils dérogent à ces deux conditions constitutives — l'unité et la possibilité d'une prévision — plus ils s'éloignent des formes typiques pour devenir à la fin franchement morbides.

On serait tenté de croire que les anomalies du caractère telles que l'observation les donne, sont si variées d'aspects, si multiples, qu'elles échappent à toute classification et qu'il est impossible de sortir du désordre; je crois pourtant que les marques déterminées plus haut nous donnent un fil conducteur. Il est à peine utile de dire que j'exclus du groupe des anomalies les déviations légères, temporaires, intermittentes, qui ne sont que des infractions passagères à l'unité du caractère. César, Richelieu, Napoléon sont des types bien tranchés et pourtant, dans certains moments de leur vie, ils ont cessé d'être eux-mêmes. Pendant qu'on le conduisait à l'île

d'Elbe, devant la fureur et les injures du peuple, Napoléon eut des moments de pusillanimité étrange. Les faits de ce genre prouvent encore une fois que le caractère complet n'est qu'un idéal ; mais une indisposition de quelques heures n'est pas une maladie. Cette réserve faite, nous pouvons pour classer suivre la marche régressive de l'unité coordonnée à la multiplicité, de la stabilité à la dissolution et nous avons ainsi trois groupes qui s'éloignent de plus en plus des formes normales : 1° les caractères contradictoires successifs ; 2° les caractères contradictoires simultanés ; 3° les caractères instables ou polymorphes, dernier degré de la désagrégation. Reste à les étudier dans cet ordre.

Par caractères contradictoires successifs, j'entends deux formes, deux manières opposées de sentir et d'agir, telles que la vie embrassée tout entière semble celle de deux individus, l'un avant la crise, l'autre après la crise.

Avant d'arriver aux cas vrais, il y a des éliminations préalables à faire :

i° Les caractères contradictoires en apparence (le triumvir Octave et Yimperator Auguste); ils abondent dans l'histoire politi(jue. Cromwell, tour à tour illuminé et farceur grossier, restait toujours sous ces apparences l'homme d'une tendance fondamentale, très pratique. Bien loin de se contredire et d'être instable, le caractère est un et solide : parfaite unité dans le but, la contradiction n'est que dans les moyens. Le moraliste les appelle à bon droit des caractères faux, parce qu'ils portent des masques ; pour le psychologue, ils sont normaux et bien accentués. Ils se rencontrent en grand nombre dans la vie commune et il n'est pas besoin pour se contredire en apparence d'être acteur sur un grand théâtre; il suffit de rester fidèle au but qu'on poursuit, et sans scrupules sur l'emploi des moyens. Ceux qui, en temps de révolution, deviennent brusquement cruels par peur, sont de la même catégorie : leur unité est dans le soin de leur conservation.

2" Les transformations produites par l'évolution de la vie et le changement des circonstances. Ainsi un caractère actif peut se déployer tour à tour dans l'amour, les aventures périlleuses, l'ambition, la recherche de la richesse.

Débarrassés des cas équivoques, nous pouvons réj^artir les caractères contradictoires successifs en deux classes : la première comprend les anomalies, la seconde les formes pathologiques. •

classe. Comme, dans notre classification, nous nous éloignons pas à pas de l'état normal, il nous faut commencer par les formes mitigées qui sont de simples déviations de l'idéal du caractère, c'està-dire d'une unité constante et imperturbable. Tout idéal à part, les caractères successifs sont des exceptions par rapport à la généralité ; car même les neutres ont durant toute leur vie une espèce d'unité, celle de leur plasticité perpétuelle.

Dans cette première classe, je distingue deux cas. Si le lecteur trouve excessives ces divisions et subdivisions, elles sont pourtant nécessaires. On ne classe pas sans distinguer et on ne suit pas un ordre régressif sans marquer chaque pas vers la dissolution.

1° Le cas le plus simple, le plus proche de l'état normal consiste dans le changement d'orientation d'une seule et même tendance prédominante chez l'individu. Telle est la métamorphose des amours profanes qui ont absorbé la première partie de la vie en un amour platonique et chevaleresque qui remplit la seconde (Raymond Lulle) ; le cas inverse n'est pas rare et on en pourrait trouver des exemples chez les mystiques. Telles sont les conversions sincères en religion ou en politique (St Paul, Luther). De même, les cas où la fougue du tempérament s'étant dépensée dans le sens du bien, se dépense dans le sens du mal ou inversement. Tout cela, pour le moraliste, est un changement complet, il y a deux hommes ; pour le psychologue, c'est un changement d'orientation, il n'y a qu'un homme. Il est facile de voir que, sous les deux contraires, existe un fond commun, une unité latente; c'est la même quantité ou la même qualité d'énergie employée à deux fins contraires; mais, sans effort, on peut retrouver la chrysalide dans le papillon.

2° Voilà les formes mitigées : les cas francs, qui nous éloignent davantage de la règle, impliquent une dualité foncière et véritable. Exemple : le passage de la vie d'orgie à une vie d'ascétisme qui dure (sans quoi, ce n'est qu'un accident passager) ; de la vie active à la vie contemplative (Dioclétien) ; de la vie contemplative à la vie active (Julien l'Apostat); bref, tous les cas où l'on brûle ce que l'on a adoré et où l'on adore ce qu'on a brûlé; où l'on

RiBOT. — Sentiments. 26

trouve deux individus dans le même individu. — La langue courante appelle cela des « conversions ». Elles peuvent être religieuses, morales, politiques, esthétiques, pluloso])hiques, scionitifiques, etc.; toujours elles consistent dans la substitution d'une tendance ou d'un groupe de tendances à leurs contraires, d'une croyance à une autre contraire, d'une forme d'unité à une autre forme : expressions synonymes qui traduisent les divers aspects psychologiques de la transformation. Remarquons, en passant, que chez les hommes qui ont traversé deux piiases antithétiques, l'opinion commune n'en voit jamais qu'une qui est ordinairement la dernière, celle de la fin; ou la plus longue ou la plus éclatante : l'autre reste dans l'ombre. Saint Augustin est l'homme d'après la conversion; Dioclétien l'iiomme d'avant l'abdication. Il y a, au fond de ce jugement, le besoin de simplification et d'unité de l'esprit appliqué au caractère.

Comment se produit ce changement qui divise la vie en deux phases contradictoires dans les cas extrêmes? Il est impossible de donner une réponse générale; chaque cas particulier suppose des conditions particulières. Cependant on peut essayer de déterminer par approximation les causes qui agissent le j)lus souvent.

D'abord les causes physiques. Il y a des maladies graves qui, en changeant la constitution, transforment le caractère; montrant ainsi à quel point il dépend de la cénesthésie : qu'on suppose comme condition dernière des modifications chimiques (de nutrition) ou des modifications physiques (hypothèse de Henle et de Seeland), il n'importe. 11 y a les chocs violents, notamment les traumatismes de la tête, dont nous parlerons plus loin. Azam ' donne quelques exemples de ces métamorphoses : Un homme laborieux et rangé, à la suite d'une fracture compliquée de la jambe, devient impulsif et intolérable; l'auteur suppose une ischémie cérébrale. Un autre, dans les mêmes circonstances, change un caractère gai pour une mélancolie incurable. Une névralgie faciale persistante fait d'un homme foncièrement bon un être méchant et acaricître, etc.

Ensuite les causes morales. Elles paraissent agir à la manière d'un clioc dont relfet est immédiat ou à longue échéance : de là

Page 1