CHAPITRE m
Quand on traite de la douleur, on est embarrassé par l'abondance des documents et la difficulté est d'être court ; pour le plaisir, c'est le contraire. Est-ce parce que les médecins, depuis des siècles, ont recueilli des observations sur la douleur, tandis quïl n'existe aucune profession qui ait pour but d'obsener le plaisir? Est-ce parce que l'humanité est ainsi faite que, souffrant plus de la douleur qu'elle ne jouit du plaisir, elle étudie tout ce qui est peine pour s'en délivrer et accepte tout ce qui est agréable, naturellement et sans réflexion? On ne peut pourtant pas accuser les psychologues d'avoir négligé cette étude, quoique la bibliographie du plaisir soit bien mince, en face de celle de la douleur. Eu général, ils ont con- | sidéré ces deux sujets comme la contre-partie l'un de l'autre : le \ ) plaisir et la douleur s'opposent conome deux contraires, en .sorte ^ que connaître l'un c'est connaître l'autre. Mais ce n'est là quune hypothèse peut-être -sTaie, peut-être fausse, qui ne repose, en grande partie, que sur le témoignage de la conscience, toujours ,'' discutable et suspect. « Il se peut très bien, dit justement Beaunis, que le plaisir et la douleur, qui nous paraissent deux phénomènes opposés et contraires lun à l'autre, ne soient en somme que des phénomènes de même nature et qui ne diffèrent que par une diffé« rence de degré. Il peut se faire qu'ils soient des phénomènes d'ordre différent, mais qu'on ne puisse comparer l'un à lautre de façon à pouvoir dire que l'un est le contraire de l'autre. Il peut se faire qu'ils dépendent simplement d'une différence d'excitabilité des
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centres nerveux. Il peut se faire enfin qu'ils rentrent tantôt dans une catégorie, tantôt dans l'autre '. »
Les formules universellement adoptées pour caractériser le plaisir indiquent cette position vague du problème : « Les états agréables sont les corrélatifs des actions qui contribuent au bien ou à la conservation de l'individu > . « Généralement parlant, le plaisir accompagne les activités moyennes, quand ces activités sont de nature à être en excès ou en défaut » (Herbert Spencer). — « L'expérience atteste que, dans tous les domaines sensoriels, les sensations d'énergie modérée sont spécialement accompagnées d'un sentiment de plaisir. Ainsi ce sentiment se joint aux sensations de chatouillement dues à des excitations cutanées de faible énergie » (Wundt). D'après cet auteur, la gamme du plaisir est moins riche et moins étendue que celle de la douleur, et il en trouve la preuve dans le langage qui traduit l'expérience universelle. « Le langage, dit-il, a créé de nombreuses expressions pour les sentiments, les émotions et les inclinations pénibles, tandis que les dispositio.nsjoyeiises de l'âme sont dénommées tout court. Ce phénomène tient moins à ce que l'homme obserse spécialement et soigneusement ses états pénibles ou désagréables qu'à ce que les sentiments de plaisir possèdent en réalité une plus grande uniformité. Ceci est particulièrement évident pour les sentiments sensoriels [liés aux sensations]. La douleur a non seulement de nombreux degrés d'énergie, mais même d'après son siège toutes sortes de nuances. » Mantegazza, en établissant la sjnonymie du plaisir, parait soutenir la thèse contraire ^ Pour ma part, je me range à ropinion de Wundt.
Les conditions anatomiques et physiologiques de la genèse et de la transmission du plaisir sont une terre inconnue. Dans les cas