‹ La psychologie des sentimentsChapitre 13 sur 112 · LA DOULEUR MORALE · texte numérisé non relu

LA DOULEUR MORALE

cationes ostendunt », comme nous voyons chaque jour la même thérapeutique générale employée pour les deux formes de la douleur, ceci est encore un témoignage en faveur de leur identité : sans doute chacune a des moyens curatifs qui lui sont propres : pour la douleur morale, les consolations, les distractions, les voyages; mais n'emploie-t-on pas pour guérir l'une et l'autre l'opium, les sédatifs, les toniques?

3° Nous avons rapproché plus haut les cas les plus grossiers de douleur physique? des cas les plus raffinés de douleur morale ; mais il y a des formes composites où les sensations et les représentations paraissent se faire équilibre, en sorte que ces états douloureux doivent s'inscrire sous l'un et l'autre titre. Tels certains mélancoliques dont nous aurons à parler plus tard; mais nous pouvons prendre comme type l'hypocondriaque : nous trouvons ici le pomt de jonction des deux douleurs. La description des troubles physiques de l'hypocondrie a été bien souvent faite. Il y a des douleurs locahsées, mais en outre combien de douleurs simplement représentées, grossies comme avec une loupe, attribuées au poumon, au cœur, au foie, à la rate, aux reins, à l'estomac, aux intestins, aux articulations qui craquent! que de conjectures sur la couleur de la face, de la langue, des urines et surtout quelle perpétuelle anxiété ! L'un d'eux disait : « Cela va trop bien aujourd'hui, cela m'inquiète, car ce n'est pas naturel ». Est-ce douleur physique, est-ce douleur morale? Tantôt l'une, tantôt l'autre prédomine, suivant les individus et les moments. Clouston a noté que chez les mélancoliques souvent la tristesse diminue quand la douleur physique augmente. Elles sont si intimement entrelacées qu'on ne peut établir entre elles un point de départ. Cet état morbide, qui n'est pas rare, méritait d'être rappelé parce qu'il est lui aussi une forme de passage. On pourrait sans crainte généraliser et dire : il n'y a aucune douleur physique (c'està-dire localisée) si légère qu'elle soit qui ne s'accompagne de quelque agacement fugitif, aucun agacement qui ne s'accompagne de quelques légers troubles physiques.

Tout ce qui précède ne veut pas dire que le chagrin est une douleur physique très raffinée, qu'il en est issu, qu'il en sort, comme, suivant la formule bien connue : Nihil est in intellectu quodnon prius fuerit in sensu., on suppose que les formes supé-

rieures de la connaissance sortent de la seule sensation. Ce serait un contresens- La douleur physique n'est pas un genre dont la douleur morale serait une espèce. La thèse que je soutiens c'est que la douleur est toujours identique à elle-même, qu'elle a ses conditions d'existence propres, que les innombrables modalités qu'ehe nous présente dans l'ordre physique * et dans l'ordre mental tiennent à l'élément sensoriel ou intellectuel qui la suscitent et qu'elle enveloppe. '^ Resterait à chercher pourquoi certaines représentations ont le fâcheux privilège de susciter la douleur. C'est une question que nous ne pouvons qu'effleurer, parce qu'elle appartient à une autre partie de notre sujet. Pour le moment, je réponds simplement : parce qu'elles sont un commencement de désorganisation mentale comme la douleur physique est un commencement de désorganisation physique. L'être sentant, homme ou animal, est un faisceau de besoins, d'appétits, de tendances physiques ou psychiques : tout ce qui les supprime ou les entrave, se traduit par la douleur. La souffrance physique répond a la réaction aveugle et inconsciente de l'organisme contre toute action nuisible. La tristesse répond à la réaction consciente contre toute diminution de la vie psychique. L'homme emprisonné dans le prosaïsme le plus étroit et le plus borné ne ressentira assurément aucune douleur esthétique, parce que n'ayant aucun besoin de ce genre, il ne peut être de ce chef ni amoindri ni entravé.

En résumé, la douleur, sous toutes ses formes, révèle une iden-tité de nature. La distinction entre la douleur physique et la douleur morale a une valeur pratique, non scientifique.

1. Hahnemann distinguait 73 espèces de douleurs physiques, Georget, 38, Renaudin, 12, etc. Je donne ces nombres à titre de curiosités. Plus récemment Goldscheider {Ueber den Sclunerz) établit trois étages dans les douleurs physiques : l" douleurs vraies, réelles {echte)\ elles dépendent des nerfs de la sensibilité générale et sont causées par des excitations mécaniques, thermiques, chimiques, par l'inflammation, les poisons; 2" douleurs indirectes, pseudo-douleurs qui consistent surtout en un état de malaise {Schmerzweli); elles peuvent dans les maux de tète, d'estomac, etc., être aussi oppressives et torturantes que les douleurs « réelles » ; 3" douleurs psychiques ou idéales (ideel), qui sont une hyperesthésie de l'activité sensilive : elles se rencontrent dans les névroses (neurasthénie, hystérie, hypocondrie), dans les hallucinations, l'état hypnotique, etc. Cette classification est peut-être acceptable en physiologie. Pour la psychologie, toute douleur, à titre d'état de conscience, quelle qu'elle soit et d'où qu'elle A-ienne, est « vraie », « réelle •

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