Principles of Psychology, t. II
RiBOT. — Sentiments ;;
66 PSYCHOLOGIE DES SEiNTIMENTS
est telle que ni l'analyse ni la synthèse ne me mettent en état de la comprendre complètement. »
Cette explication ne me paraît que partielle, inapplicable à tous les cas. A mon avis, toutes les tentatives de ce genre doivent échouer, parce que les auteurs restent sur le terrain de la psychologie normale. Ce fait doit être traité par la méthode pathologique. On dira peut-être que ce n'est que la substitution d'un mot à un autre. Nullement, comme on le verra par ce qui suit.
On a eu le tort de s'attaquer dabord à des phénomènes trop délicats et de les considérer isolément. Il faut procéder non par synthèse ou analyse, mais par grossissement; établir une série dont les derniers termes — énormes — éclairent les premiers. J'indique les principales étapes de cette gradation : mélancolie esthétique, transitoire et intermittente; spleen: mélancoUe (au sens médical) ' ; puis en poussant plus loin, tendance au suicide, finalement le suicide. C'est ce dernier terme qui fait comprendre tous les autres. Les premières étapes ne sont que des formes embryonnaires, avortées ou mitigées de la tendance de l'être vers sa propre destruction, du désir qui la pose comme agréable. Enrayées dans l'inamense majorité des cas, les formes faibles sont un acheminement vers la destruction et ne s'expliquent que si on les rapproche du cas extrême.
Les évolutionnistes ont émis cette hypothèse qu'il a dû exister des animaux ainsi conformés que chez eux le plaisir était lié aux actions destructrices, la douleur aux actions utiles et que, comme tout animal cherche le plaisir et fuit la douleur, ils ont dû périr en vertu de leur constitution même, puisqu'ils cherchaient ce qui détruit et fuyaient ce qui conserve. Cette supposition n'a rien de chimérique, car nous voyons des hommes trouver du plaisir à des actes qui, ils le savent très bien, les conduiront rapidement à la mort. Un être ainsi constitué est anormal, illogique ; il renferme en lui une contradiction qui le tuera.
1. Un mode anormal de sentir des mélancoliques, remarque KrafTl-Ebing, se rencontre dans la félicité de la douleur {Leidseligheit); chez eux des idées qui, à l'état sain, provoqueraient de la douleur, réveillent dans leur conscience aflligée un faible sentiment de satisfaction qui en représente le ton affectif correspondant.
Mais, peut-on dire, si la douleur et les actions nuisibles d'une part, le plaisir et les actions utiles dautre part, forment des couples indissolubles, de telle soi te que létat pénible dans la conscience est l'équivalent des actions destructives dans l'organisme et inversement, il y aurait donc ici une interversion : le plaisir exprimerait la désorganisation, la douleur, la réorganisation. Cette hypothèse, bien peu vraisemblable, ne parait pas nécessaire. Si Ton admet, conune il a été dit dans le précédent chapitre, qu'il existe toujours deux processus simultanés et contraires dont la différence seule tombe dans la conscience, il suffit qu'un des deux processus augmente ou que l'autre diminue d'une manière anormale, pour que la différence change aussi en faveur de l'un ou de l'autre. Sans doute le résultat final est en contradiction avec la règle, puisque dans les cas ci-dessus, le surplus qui de^Tait être négatif (douleur) est positif (plaisir) : mais ceci est une preuve nouvelle que nous sommes eu face d'une déviation, d'une anomalie, d'un cas pathologique qui doit être traité comme tel.
Nous avons pris à part et étudié un cas tj'pique; il nous reste non à énumérer, mais à classer les plaisirs pathologiques pour en montrer la fréquence. Prenant comme guide la bonne définition de .Mantegazza :' « Le plaisir morbide est celui qui est la cause ou l'effet d'un mal », je les distribue en trois classes :
1° Les plaisirs demi-pathologiques. Ds forment une transition du sain au morbide franc. Ce sont ceux qui exigent une dépense excessive ou prolongée de l'énergie vitale. On sait que les* plaisirs du goût, de l'odorat, de la vue, de l'ouïe, du toucher, de l'exercice musculaire, des rapports sexuels, produisent la fatigue, l'épuisement ou même deviennent pénibles brusquement. Les plaisirs de la tendresse, de l'amour-propre, de la possession, lorsqu'ils se transforment en passions, c'est-à-dir^augmentent en intensité et en stabilité, cessent d'être des plaisirs purs; un élément douloureux s'y adjoint. Ce phénomène est naturel et logique, puisque tout accroissement d'activité entraîne des pertes et par conséquent des conditions de la douleur. Cette classe est à peine morbide, parce que la douleur succède au plaisir. Il n'en est pas de même des deux autres où le plaisir surgit du milieu de la destruction et domine dans la conscience .
2° Les plaisirs destructeurs de l'individu. Je ne m'arrête pas à certaines anomalies du goût et de l'odorat qui seront décrites ailleurs; mais les plaisirs dus à l'ivresse et aux narcotiques sont si répandus qu'ils semblent inhérents à l'humanité : en tout temps, en tout lieu, même chez les races sauvages, l'homme a trouvé des moyens artificiels de vivre, ne fût-ce qu'un instant, dans un monde enchanté. Ce plaisir, c'est lui qui l'a créé pour sa propre destruction. Mais il y a des cas encore plus nets, non acquis et inventés, où le plaisir recouvre et domine le travail de désorganisation. Ainsi pendant une certaine période de la paralysie générale des aliénés, où le malade croit posséder au suprême degré la force, la santé, la richesse, le pouvoir, où la satisfaction et la béatitude s'expriment dans toute leur personne. Ainsi dans certaines formes de la manie aiguë : par un côté, que nous négligeons en ce moment, elle se rapproche de la colère; par un autre côté, c'est une humeur expan-. sive, une joie qui déborde, un sentiment d'énergie, de vigueur; quelques-uns disent, après la guérison, qu'ils ne se sont jamais sentis si heureux que pendant leur maladie (Krafft-Ebing). On peut citer encore le cas des phtisiques : beaucoup ne sont jamais si riches d'espérances et si féconds en projets que quand ils vont mourir. Enfin il y a « l'euphorie » des mourants. On a essayé de l'expliquer par une analgésie, comme si la suppression de la douleur était identique à l'apparition de la joie. Féré qui a examiné la question dans sa Pathologie des Emotions ' admet que cette exaltation est due à des conditions momentanées, mais positives, de la circulation cérébrale.
Faut-il admettre que, dans ces cas, par une dérogation inconcevable au déterminisme naturel, le plaisir deviendrait la traduction dans la conscience d'une désorganisation profonde, implacable? Il n'en est nul besoin. Il est plus rationnel d'admettre que ce plaisir est lié ici, comme toujours, à sa cause naturelle, une suractivité vitale. Tout plaisir pathologique est accompagné d'excitabilité; mais celle-ci n'est pas une activité normale, sans quoi le fiévreux et le néwopathe auraient un excès de santé. En réalité, nous sommes en face d'un cas complexe : d'une part, une déperdition perpétuelle,
1, P. no et suiv.
énorme, qui marche à grands pas, sans se traduire dans la conscience; d'autre part, une excitation superficielle, momentanée et consciente. L'anomalie est dans cette disproportion psychique ou plutôt dans la myopie de la conscience qui ne peut dépasser ses étroites limites et pénétrer dans le domaine de l'inconscient.
3° Les plaisirs destructeurs à caractère social : ils sont Ués non au mal de l'indiAidu, mais à celui des autres. Tel est le plaisir que l'on éprouve à tuer, à voir tuer, aux spectacles sanglants, aux courses de taureaux, aux combats d'animaux et, à un degré beaucoup plus faible, au récit ou à la lecture d'événements sanguinaires. Ces plaisirs s'expliquent; ils dénotent la satisfaction de tendances violentes, destructives qui, faibles ou fortes, inconscientes ou conscientes, existent chez tous les hommes. Leur étude rentre dans la pathologie des tendances qui sera traitée plus tard; remarquons seulement en passant que ces tendances enveloppent. un certain déploiement d'énergie, ce qui est l'une des conditions du plaisir actif.
Une dernière question : Le plaisir, en particulier la joie, peut-il être la cause d'une catastrophe grave, comme la folie et la mort?
Quelques aliénistes, Bucknill, Tuke, Guislain, etc., citent des cas de folie qu'ils attribuent à une joie brusque : un héritage imprévu, une place convoitée. Griesinger soutient « qu'il est extrêmement rare qu'une joie immodérée détermine à elle seule la folie, si même cela arrive jamais ». D'autres nient le fait absolument'. Il est certain que dans l'énumération des causes de folie, on ne voit guère figurer la joie.
La même thèse a été soutenue pour la mort - qui se produirait brusquement ou à la suite d'une syncope.
C'est prendre la question sous une forme trop simple. D'abord, la joie, à titre d'état de conscience, ne saurait avoir cette efficacité. La catastrophe ne peut s'expliquer que par des troubles organiques soudains et violents, qui ne peuvent agir ainsi que sur des prédisposés. Ce n'est pas la joie qui affole ou qui tue; mais le choc qui est reçu par un être dont l'état est anormal. Il serait plus juste de dire qu'un événement qui, chez le commun des hommes, devrait
i.Féré, Pathologie des émotions, p. 293, 294.
2. Pour quelques faits, authentiques ou non, voir Féré, ouv. cité., p. 234.
causer de la joie, produit ici uu état particulier, pathologique, qui aboutit à la folie ou à la mort.
La contre-partie peut être traitée rapidement. On trouve, assez rarement, des gens qui s'affligent du bien qui leur arrive : ils ont la douleur du plaisir. Je crois que nul psychologue n'en a parlé et il me semble inutile de faire l'étude de ce cas. Contraire dans la forme au plaisir de la douleur, il lui ressemble quant au fond. Cette disposition d'esprit qui se rencontre chez certains pessimistes, est quaUfiée à bon droit d'excentrique, bizarre, c'est-à-dire que l'opinion commune la considère instinctivement comme une déviation, une anomalie. Ceci nest d'ailleurs qu'un cas particulier d'une manière d'être plus générale, la tristesse morbide ou pathologique, que nous allons étudier. J'ai fait remarquer plus haut que la douleur et la tristesse enveloppant toujours un élément maladif, l'expression anormal serait plus exacte ou moins exposée à la critique.
Pour affirmer qu'une douleur physique ou morale est en dehors de la règle 3t peut être qualifiée d'anormale, nous avons recours aux trois marques distinctives posées au début de ce chapitre et nous pouvons prendre comme type unique : la mélancolie (au sens médical). Elle présente les caractères requis : longue durée, disproportion entre la cause et l'effet ressenti, réaction excessive ou insuffisante.
La description de l'état mélancolique est inutile, elle se troi.ve dans tous les traités de maladies mentales. Cette affection a beaucoup de formes cliniques qui varient de la melancolia attonita qui simule la stupidité à l'espèce agitée et incessamment gémissante, des formes légères aux états profonds et incurables. Il nous suffira d'en présenter les caractères les plus généraux : en rapprochant la mélancolie de la tristesse ordinaire, nous pratiquons la méthode de grossissement, parce que l'état morbide n'est guère que l'état normal en haut-relief.
1° Nous savons que les caractères physiologiques de la douleur normale sont réductibles à une seule formule : abaissement des
fonctions vitales. Pour la mélancolie de même; mais la dépression organique s'accentue bien davantage. Constriction des vasomoteurs d'où la diminution du calibre des artères, anémie, refroidissement des extrémités; abaissement de la pression cardiaque qui peut descendre d'une moyenne de 800 grammes à 6o0 grammes et même SOO grammes ; ralentissement progressif de la nutrition avec des manifestations diverses qui en résultent : troubles digestifs, arrêt des sécrétions; mouvements lents et rares, antipathie pour tout effort musculaire, tout travail, tout exercice du corps; à moins qu'il n'y ait, conrnie chez les mélancoliques agités, des moments de réflexes désordonnés et d'accès furieux. Tel est le tableau général. On voit que c'est celui de la douleur poussé à l'extrême et que nous trouvons même ici, comme dans la forme normale, les douleurs passives et les douleurs actives.
!2" Les caractères psychiques consistent d'abord dans un état affectif qui varie de la résignation apathique au désespoir ; quelquesuns sont tellement anéantis qu'ils se croient morts. On a noté qu'en général les caractères tristes versent dans la mélancolie et que les caractères gais tournent plutôt à la manie : exagération dans les deux cas de l'état normal. La disposition intellectuelle consiste dans le ralentissement de l'association des idées, la paresse d'esprit. Ordinairement, une idée fixe prédomine, excluant de la conscience tout ce qui ne se rapporte pas à elle : ainsi l'hypocondriaque ne pense qu'à sa santé, le nostalgique à son pays, le mélancolique rehgieux à son salut. L'activité volontaire est à peu près nulle; l'aboulie, « la conscience de ne pas vouloir, est l'essence même de la maladie » (Schiile). Parfois, des impulsions réflexes, violentes, inattendues, qui sont une nouvelle preuve de l'anéantissement de la volonté. En somme, tandis que la tristesse normale a ses moments de rémittence, le mélancolique est enfermé dans sa douleur comme dans un mur impénétrable sans la moindre fissure où la joie puisse pénétrer.
Ici se pose une question que nous ne pouvons négliger, parce qu'elle tient à l'une des thèses principales de cet ouvrage : le rôle fondamental de la vie affective. La mélancolie passive étant prise comme le type de l'état pénible sous sa forme permanente et extrême, quelle en est l'origine? Deux réponses sont possibles:
admettre qu'une douleur physique ou une certaine représentation engendre la disposition mélancolique et empoisonne la vie afiéctive; admettre qu'un état général et vague de dépression et de désorganisation se concrète et se fixe dans une idée. Dans la première hypothèse, l'état intellectuel est primitif et l'état aflfectif n'est qu'un efïét. Dans la seconde hypothèse, l'état affectif est le premier moriient et l'état intellectuel en résulte.
Ce problème, psychique plutôt que pratique, n'a préoccupé qu'un très petit nombre d'aliénistes. Schùle admet les deux origines *. Tantôt le patient souffrant d'une dépression douloureuse, sans motif, dont il ne peut s'affranchir, en reste là; mais le plus souvent il rattache le sentiment douloureux vague à un événement de sa vie antérieure ou actuelle. Tantôt, bien plus rarement, l'idée obsédante apparaît la première, forme le pivot de l'état mélancolique et de ses suites. M. le D^ Dumas qui a consacré un ouvrage spécial à cette question *, en s'appuyant sur ses propres observations, conclut comme Schiile. Une de ses malades attribue son incurable tristesse tour à tour et sans raison suffisante, à son mari, à son fils, à l'ouvrage qui lui manquera. Chez d'autres, l'origine est intellectuelle : perte de fortune, idée de damnation irrémissible, etc. D'où il est conduit cà admettre : une mélancolie d'origine organique, la plus fréquente; une mélancolie d'origine intellectuelle, la plus rare.
Pourrait-on ramener ces deux modes d'apparition à une cause commune, plus profonde? C'est la solution de Krafft-Ebhig^ « Il faut considérer la douleur psychique et l'arrêt des idées comme des phénomènes coordonnés et il yalieu de penser à une cause commune : à un trouble nutritif du cerveau (anémie?) qui conduit à une moindre dépense, d'activité nerveuse. Prise d'une manière compréhensive, la mélancolie peut être considérée comme un état morbide de l'organe psychique, fondé sur des troubles nutritifs et caractérisé d'un côté par le sentiment de la douleur et un mode particulier de réagir de toute la conscience (névralgie psychique), d'un autre côté,
1. SchiJle, Traité clinique des maladies mentales. Art. Mélancolie, trad. franc., p. 21 et 28.
2. G. Dumas, Les étals intellectuels dans la mélancolie. On y trouvera plusieurs observations détaillées.