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86 PSYCEIOLOGIE DES SENTIMENTS

2° Réflexes vasculaires. L'excitation périphérique a aussi des effets réflexes sur le système vaso-moteur : contraction des artères spinales, des carotides, des artères cérébrales, d'où la syncope qui accompagne fréquemment les vives douleurs et ce sommeil (par anémie) qu'on a constaté plus d'une fois chez les suppliciés, pendant qu'ils subissaient la torture. Cette constriction des artères produit un changement chimique, un déficit d'oxygène et d'éléments nutritifs dans les cellules de l'écorce ; la respiration des tissus est entravée et l'état de l'organisme aux abois se traduit psychologiqviement par la douleur.

Tout au contraire, les excitations qui contribuent au bien-être de l'individu sont accompagnées d'une libre transmission de la force nerveuse, d'une dilatation vaso-motrice, d'une hyperhémie des centres nerveux et, dans l'ordre moteur, de « mouvements d'agression », comme les chants d'oiseaux, l'aboiement joyeux des chiens et autres manifestations analogues chez l'homme.

Meynert a transféré son mode d'explication à la douleur morale d'une manière assez vague et en s'appuyant sur l'association des idées. Il ne serait pas difficile d'adapter cette hypothèse aux diverses formes du chagrin, de la tristesse; mais avec un mécanisme plus compliqué. Le point de départ n'est plus dans une perception, mais dans une représentation. Le phénomène n'est plus d'origine périphérique, mais centrale; en sorte qu'il part du cerveau et y revient, ou, en termes psychologiques, commence par un état de conscience purement intellectuel et finit par un état de conscience surtout affectif. Si lisant par hasard dans un journal une liste nécrologique, j'y trouve, sans doute possible, le nom d'un ami, une chose se produit en moi ; c'est-à-dire que les autres noms inconnus défilaient dans ma conscience comme des mots vides ou une simple perception visuelle : brusquement tout change : les mouvements réflexes et vasculaires ci-dessus décrits se produisent, puis l'action d'arrêt des centres médullaires et cérébraux, dont l'expression dans la cou science sera le chagrin. Mais ces réflexes ne sont possibles que si le mot lu provoque la réminiscence de morts antérieures, c'est-à-dire d'une somme de privations, de négations et de désirs enrayés, — résultats d'expériences accumulées qui surgissent d'un bloc et qui, conscients, ou subconscients, ou inconscients, agissent.

Un aliéniste anglais, Clouston, qui adonné un exposé critique de cette hypothèse de Meynert, la considère comme la meilleure dans l'état actuel de la physiologip nerveuse, quoique pleine de lacunes et après tout, théorique plutôt qu'expérimentale. Elle est en désaccord avec divers faits : par exemple, dans la colère, qui est un état pénible, il y a afflux sanguin et mouvements agressifs '. Par contre, elle s'accorde avec bon nombre de manifestations obsenées dans les maladies mentales : ainsi, au troisième degré de la paralysie générale, une piqûre cause un réflexe sans douleur, parce qu'il n'y a plus de pouvoir d'inhibition dans la substance grise désorganisée. Dans l'évolution de la mélancolie, les patients ont quelquefois, au début, des douleurs purement physiques (névralgie, céphalalgie, etc.) ; elles disparaissent pour se changer en état mélancolique qui disparaît à son tour, quand les douleurs physiques reviennent. Des faits journaliers montrent que la douleur physique et la douleur morale ne peuvent coexister avec intensité : une brûlure peut arrêter pour un temps la mélancolie et l'on sait ce qui arrive à bien des gens quand ils entrent dans le cabinet du dentiste. Il semble que l'organisme n'ait qu'une capacité limitée pour le plaisir et la douleur et que l'un et l'autre ne peuvent coexister sous leur double forme physique et morale.

On a beaucoup écrit sur la finalité du plaisir et de la douleur, mais en procédant de deux manières bien distinctes.

La première, celle des théologiens et des morahstes, est une expKcation extrinsèque : le plaisir est un attrait, le charme de la vie ; la douleur est un moniteur vigilant qui nous avertit de notre désorganisation. Ils existent en nous par la grâce bienfaisante de la Providence ou de la Nature; ils ont une cause transcendante.

La seconde, qui n'a trouvé son expression complète que dans l'école évolutionniste. est une explication intrinsèque. Elle s'en tient

1. Brilish Médical Joiamal, Aug. 14, 1886, p. 319 et suiv. Nous verrons plus tard que le mécanisme de la colère n'est pas aussi simple que Clouston semble l'admettre.

à l'analyse des faits et montre que le plaisir et la douleur ont leur pourquoi dans les conditions d'existence de l'animal, et, par conséquent, que leur causalité est immanente. Ainsi entendu le problème du powquoi est à peu près identique à celui du comment : mécanisme et finalité sont bien près de se confondre.

Herbert Spencer, après lui Grant Allen, Schneider et d'autres, ont bien montré que la liaison du plaisir et de l'utile, de la douleur et du nuisible, est un rapport presque nécessaire dérivant de la nature des choses et qu'elle a été un facteur important pour la survivance du plus apte. Tout animal — souvent même il n'a pas d'autre guide — persiste ordinairement dans ce qui lui cause du plaisir, c'est-à-dire dans un mode d'activité utile à sa conservation; il fuit ordinairement ce qui lui cause de la douleur, laquelle est le corrélatif des actions nuisibles : il a deux bons guides dans le chemin de la vie, pour durer et perpétuer son espèce.

Si cette concomitance était sans exceptions, si le plaisir toujours accompagnait l'utile et inversement, il suffirait de poser la loi des conditions d'existence et rien de plus. Mais les dérogations à la règle sont fréquentes et exigent une étude critique. Les unes sont explicables, d'autres me paraissent irréductibles.

1° Herbert Spencer nous débarrasse d'un grand nombre d'exceptions qui sont; en fait, un résultat de la civilisation. L'homme préhistorique (daprès lui) était bien adapté à son miheu et à la vie de rapine : mais lorsque, sous la pression du besoin, s'est produit le passage à la vie sédentaire et civilisée, l'être humain s'est trouvé mal adapté. Aux conditions d'existence naturelle se sont superposées les conditions dexistence sociale, constituant un autre miheu, exigeant d'autres formes d'activité. Par suite se sont produits de fréquents désaccords qu'il a longuement énumérés * : survivance de tendances déprédatrices difficiles à satisfaire, nécessité d'un travail répugnant ou monotone, excès de travail compensés par des excès de plaisir, comme cela est si fréquent dans les grandes villes, etc. Toutes ces interversions sont l'œuvre de l'homme, de sa lutte déraisonnable contre la nature, de sa volonté, de ses artifices. « Dans le cas de l'espèce humaine, fi s'est produit pour longtemps

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