‹ La psychologie des sentimentsChapitre 25 sur 112 · Pour l'historique, voir Bouillier : ouv. cité, ch. xii · texte numérisé non relu

Pour l'historique, voir Bouillier : ouv. cité, ch. xii

RiBOT. — Sentiments. 6

affective et n'y voit qu'un réflexe K II ne paraît pas douteux que la vie psychique dans sa première phase (intra-utérine) et extra-utérine soit à peu près réduite aux impressions pénibles et agréables. Ressemblent-elles à celles de l'adulte? C'est vraisemblable; mais il ne faut pas oublier que assimiler les formes plastiques de l'époque primitive aux formes fixées et rigides de l'adulte est un procédé qui est souvent la source de beaucoup d'erreurs.

Laissant de côté cette question d'origine, il est impossible de terminer notre étude sur le plaisir et la douleur, sans rappeler sommairement les théories générales qui sont la philosophie de notre sujet. Elles sont réductibles à deux titres : le comment, le pourquoi; quelles sont les conditions d'existence du plaisir et de la douleur, quelle est leur utilité.

1. Le premier cri du nouveau-né était autrefois considéré comme n'étant rien moins qu'un réflexe. Il est pourtant très probable que cette première manifestation vocale accompagnant une expiration est un réflexe pur et simple.

Kant écrivait (sans avoir certainement observé lui-même d'enfants ou d'animaux nouveau-nés) : « Le cri que fait entendre l'enfant à peine né n'a pas l'intonation de la plainte, mais celle de l'irritation, de la colère. Ce n'est pas qu'il souffre, mais quelque chose lui déplait. Sans doute il voudrait se mouvoir et il sent son impuissance, comme il sentirait une chaîne qui entrave sa liberté. Quel a pu être le but de la nature en faisant que l'enfant qui vient au monde pousse des cris dangereux au plus haut point? aucun animal, cependant, excepté l'homme, n'annonce son existence lors de la naissance par des cris semblables >-.

Cette remarquable conception a été beaucoup commentée et adoptée. Actuellement, bien des personnes pensent que les pleurs et les cris du nouveau-né ont une signification psychique considérable. Mais tous les commentaires de ce genre viennent se briser contre ce fait plusieurs fois constaté, que le nouveau-né totalement anencéphale crie pourtant lors de la naissance; et que beaucoup de nouveau-nés sains ne crient pas, mais éternuent, dès leur entrée dans le monde, comme l'a vu Darwin.

« Les réflexes de douleurs qui, dans la vie ultérieure, se manifestent de la façon la plus vive, sont dans les premiers temps de la vie les moins développés. L'observation (Gunzmer) d'environ 60 nouveau-nés lui a montré que ceux-ci sont, durant les premiers jours, presque insensibles, et, durant la première semaine, peu sensibles aux piqiîres d'aiguille.

'< Des enfants nouveau-nés ont été, pendant la première journée, piqués avec des aiguilles fines, au nez, à la lèvre supérieure, à la main, assez profondément pour faire jaillir une goutte de sang, et pourtant l'enfant ne uianifesla aucun symptôme de malaise; pas une fois il ne Ircssaillil. » (Preyer, L'âme de l'enfant, p. 177 et 193. i

Sur le premier point, depuis l'antiquité jusqu'à l'époque contemporaine, il y a un accord presque unanime et bien rare entre les diverses écoles : le plaisir a pour condition un accroissement, la douleur une diminution d'activité. J'emploie à dessein cette formule vague, parce qu'elle résume les formules particulières. D serait oiseux d'énumérer même les principales. Au fond, dans un lan- •gage qui varie suivant les temps et les doctrines, tous les auteurs disent la même chose ; employant, selon leur tournure d'esprit, une formule métaphysique, ou physique (Léon Dumont), ou physiologique, ou psychologique. Les intellectualistes eux-mêmes s'accordent avec les autres : considérant la sensibilité comme une forme confuse de l'intelligence, ils disent que le plaisir est un jugement confus de perfection, la douleur un jugement confus d'imperfection, Bref, si l'on dépouille chaque formule des variantes qui l'adaptent à la philosophie particulière de chaque auteur, il y a un résidu commun, qui chez tous est l'essentiel.

L'histoire de ces variations sur un même thème serait monotone et sans profit; il est bon pourtant de remarquer que, à mesure que l'on avance dans notre siècle, la conception théorique des anciens tend à se préciser, à s'appuyer sur l'expérience et à se faire légitimer par elle. Nous avons vu plus haut les deux formules — augmentation, diminution — prendre un corps, en se traduisant par les changements objectifs et observables de la nutrition, des sécrétions, des mouvements, de la circulation et de la respiration.

Les expériences de Féré « concordent parfaitement, nous dit-il, pour montrer que les sensations agréables s'accompagnent d'une augmentation de l'énergie, tandis que les désagréables s'accompagnent d'une diminution. La sensation du plaisir se résout donc dans une sensation de puissance, la sensation de déplaisir dans une sensation d'impuissance. Nous en sommes donc arrivés à la démonstration matérielle des idées théoriques émises par Bain, Darwin, Spencer, Dumont et autres * . » Je rappelle que Féré a appliqué

1. Féré, Sensation et mouvement, p. 64 A consuUer pour le détail des expériences résumées ci-dessous.

ses recherches dyiiamométriqiies à toutes les espèces de sensation : à l'odorat, au goût, à la vision modifiée par des verres ayant les principales couleurs du spectre; le rouge donnant une pression dynamométrique de 42, qui descend progressivement à 20-17 avec le violet. Pour les sensations auditives, il trouve que l'équivalent dynamique est en rapport avec l'amplitude et le nombre des vibrations. Mêmes résultats pour les mouvements : l'exercice du membre inférieur ou supérieur exerce une influence dynamogénique sur le nombre correspondant. Bien plus, une excitation non •perçue par la conscience, une perception latente, détermine un» effet dynamique tout comme l'impression consciente. Les hallucinations suggérées , agréables ou désagréables , sont également accompagnées d'accroissement ou de diminution de la pression au dynamomètre.

Si la formule « abaissement de l'énergie vitale » dont nous avons trouvé le cas extrême dans la mélancolie, ne donne lieu à aucune équivoque, il n'en est pas de même de la formule contraire : aussi certains auteurs ont pensé avec raison qu'elle doit être précisée. Le plaisir répond à un accroissement d'activité : mais si l'on entend par là une plus grande quantité de travail produit, le plaisir résulterait d'une diminution de l'énergie potentielle de l'organisme, comme l'a fait remarquer Léon Dumont, c'est-à-dire d'un appauvrissement, ce que l'expérience contredit. Il faut donc entendre cet accroissement d'activité, en ce sens que le travail produit ne dépense pas plus d'énergie que les actions nutritives, intra-organiques n'en peuvent produire : ou pour employer la formule de Grant Allen : « Le plaisir est l'accompagnement d'une activité saine dans la mesure où elle n'excède pas le pouvoir ordinaire de rrparation que l'organisme possède ' » .

Ennn, il faut remarquer que si toute sensation externe ou interne, quelle que soit sa nature, est une transmission de mouvements venus du dehors, un nouvel apport pour le système nerveux et le cerveau, toute sensation devrait produire d'abord une augmentation d'énergie au moins momentanée. Féré qui a prévu la possibilité de cette objection admet toujours une excitation primitive; « s'il est des

1. Ce point a été bien discuté dans Lehmann (ouv. cité, p. l'Oo a 208).

cas OÙ les phénomènes de dépression paraissent survenir deniblée et exister -seuls, c'est que l'observation est insuffisante ' ». Il y aurait ainsi une phase d'augmentation très courte, masquée aussitôt d'après lui par la phase de diminution. Les physiologistes, comme nous l'avons vu, tendent toujours à expliquer la douleur par l'intensité de la sensation ; mais si l'on tient compte de sa nature, de sa qualité et surtout de la susceptibilité du système nerveux à certains modes de mouvements reçus, rien n'empêche la déperdition d'être immédiate.

Meynert, dans sa Psychiatrie, est le seul qui ait essayé d'entrer plus avant dans la voie explicative et de déterminer le mécanisme qui produit la douleur et le plaisir. Voici son hypothèse dans ses principaux traits.

Pour la douleur, sa théorie se résume dans une action d'arrêt de deux catégories de réflexes : moteurs, vasculaires. L'état pénible est la traduction dans la conscience de ce mécanisme physiologique.

1" Réflexes moteurs. Supposons un chatouillement léger sur la main d'un enfant endormi; comme son sommeil est bon et que la douleur est nulle, il n'y a qu'un faible retrait de la main. Supposons une légère piqûre, il s'ensuit peu de mouvements et limités à une faible partie du corps. Supposons enfin une grande douleur, l'extraction dune dent, une brûlure étendue sur une large portion de la peau, etc., il se produit des réflexes longs et terribles dans toutes les parties du corps, qui peuvent être considérés (à notre avis) comme des mouvements défensifs. Voilà pour les faits extérieurs; à l'intérieur que se passe-t-il?

On sait que la conduction est lente dans la substance grise (douze fois plus que dans la substance blanche, d'après Helmholtz). Lorsqu'une excitation augmente, comme nous venons de le voir, le nombre des groupes musculaires mis en mouvement, la résistance à la transmission s'accroît dans la même mesure. « La sensation de douleur suppose un mouvement réflexe et un arrêt de la conduction nerveuse dans la substance grise de la moelle épinière. » C'est ce processus d'inhibition, à degrés variables, qui est senti dans la conscience conmie douleur.

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