Revue positive, 1877, p
i Quand j'étais étudiant, j'ai eu une uaison dans laquelle j'ai été trompé : phénomène trop banal pour que l'observation n'en puisse être contrôlée par mes semblables, sur eux-mêmes. Mon amour n'avait rien de profond, l'imagination en faisait presque tous les frais et j'ai pardonné l'injure qui n'intéressait guère que ma vanité. La rancœur et l'affection ont depuis bien longtemps disparu. Dans ces conditions, si j'en évoque les souvenirs, tout d'abord je me reconnaisaujourd'hui étranger aux sentiments dont je me souviens; mais je remarque bientôt que je n'y demeure étranger qu'autant que ces souvenirs demeurent vagues, confus. Dès que, par un effort de réminiscence, je les précise, ils cessent par cela même de n'être que des souvenirs et je suis tout surpris de sentir en moi se renouveler les mouvements de la passion juvénile et de la jalousie courroucée. C'est même cette reviviscence qui seule me permettrait de retoucher les vers que cette petite aventure, si ancienne, m'a fait commettre et de faire bénéficier de Texpérience que j'ai acquise dans mon art l'expression de mes sentiments d'autrefois. »
Obs. V. H... (20 ans). Sur la mémoire du sentiment d"ennui éprouvé le premier jour d'arrivée à la caserne.
« Pour bien me représenter ce sentiment d'ennui qui a été très intense et a duré tout un après-midi, je ferme les yeux et je m'absorbe. J'éprouve d'abord un léger frisson dans le dos, un certain malaise, un sentiment de quelque chose de désagréable qu'on ne voudrait pas ressentir de nouveau. Après ce premier moment, survient un certain état pénible, une légère oppression de la gorge : ce sentiment pénible est lié à certaines représentations vagues qui ne restent pas fixes; dans l'expérience qui est décrite ici, je me représente d'abord la cour de la caserne, où je me promenais, puis cette représentation de la cour est remplacée par celle de la chambrée au troisième, je me représente assis devant une fenêtre regardant la campagne — r cette campagne, je la vois avec beaucoup de détails ; mais ceci ne dure pas longtemps : bientôt cette représentation disparait, il ne reste qu'une représentation très vague que je suis assis devant la fenêtre et puis un sentiment d'oppression, de fatigue, d'abattement, une certaine lourdeur dans les épaules: c'est à ce moment que j'interromps l'expérience, j'ouvre les yeux, j'ai encore un sentiment de malaise général qui disparait assez vite. »
L'expérience totale a duré un peu plus de dix minutes.
En résumé : d'abord sentiment de lourdeur et d'oppression, Msson dans le dos, mais sans représentation nette des objets environnants, puis un sentiment pénible qui devient de plus en plus intense ; représentations visuelles qui changent soit de nature, soit d'intensité, enfin disparition presque totale de ces représentations visuelles, le sentiment d'ennui persistant toujours.
LA MÉxMOIRE AFFECTIVE 'loô
Obs. VI. Une femme (28 ans). « Il y a trois ans, je faisais dans un établissement des environs de P... des visites à l'un des miens qui s'y trouvait en traitement. Ces visites, très fréquentes, débutaient toujours par une longue attente dans un salon donnant sur un jardin. Si je veux repasser par toutes les impressions de cette attente qui m'était extrêmement pénible, je n'ai qu'à m'asseoir dans un fauteuil, comme j'étais assise, à fermer les yeux et à me mettre dans la même disposition d'esprit où j'étais, ce qui m'est facile. Il ne se passe pas une demi-minute entre l'évocation et la reconstitution nette, absolue, de la scène. C'est d'abord les tapis que je sens sous mes pieds, puis que je vois avec son semis de roses rouges et havane, puis la table devant moi avec les livres qui sont dessus, leur cartonnage et leur couleur; puis, les fenêtres, avec les branches d'arbre derrière dont j'entends le frémissement contre les vitres ; puis enfin l'atmosphère particulière de la pièce, son odeur à laquelle je ne me tromperais pas: puis tous les énervements de l'attente je les ressens comme autrefois, se compliquant d'une appréhension intense de l'arrivée du médecin, appréhension qui se termine par im violent battement de cœur : le battement de cœur, il m'est impossible de l'éviter. Quand je suis entrée dans cette voie, il faut que j'aille jusqu'au bout, en repassant par la série complète des états par lesquels j'ai passé. Je voudrais en éliminer que je ne le pourrais pas, j'en suis sûre; comme, dans un rêve, on essaie d'éviter une chute désagréable qu'on prévoit, sans jamais y parvenir. *
Ici rien ne manque, ni les circonstances ni la, répétition de lémotion elle-même et elle nous montre que la ^e^iviscence complète d'une émotion, c'est l'émotion qui commence.
Reste enfln une troisième catégorie de réponses dont je n'ai que 4 cas et que je mentionne à titre de curiosité et pour ne rien omettre. Ceux-ci se représentent l'émotion objectivement et en la plaçant dans un autre. L'un ne se représente la colère que sous la forme d'un homme déterminé qui est en colère. Un autre incarne la peur et la haine dans un certain personnage dont la physionomie et l'attitude expriment la peur ou la haine. L'état affectif ne se représente pour eux que sous la forme de son expression corporelle.
Est-ce parce qu'ils ont peu éprouvé pour leur part ces diverses émotions?
Cet exposé de faits, à manifestations multiples et souvent contradictoires, laisse peut-être le lecteur dans la perplexité. Elle serait plus grande encore, si je les énumérais tous. Essayons d'y mettre de l'ordre et d'en comprendre la signification.
Si, nous plaçant au point de vue de la question posée ci-dessus — la possibilité d'une reviviscence non provoquée par un événement actuel, — nous nous proposons de classer toutes les images quelles qu'elles soient, nous voyons qu'elles se répartissent en trois groupes :
Celles à reviviscence directe et facile (visuelles, auditives, tactiles-motrices, avec des réserves pour ces dernières);
Celles à reviviscence indirecte et relativement facile : plaisirs et douleurs, émotions. Elles sont indirectes, parce que l'état affectif n'est évoqué que par l'intermédiaire des états intellectuels auxquels il est associé * ;
Celles à reviviscence difficile, tantôt directe, tantôt indirecte. Ce groupe hétérogène et réfractaire comprend les saveurs, odeurs et sensations internes.
Quelles sont les raisons de ces différences? Je les réduis à deux principales que je résume ainsi :
La reviviscence d'une représentation est en raison directe de sa complexité et par conséquent en raison inverse de sa simplicité^
La reviviscence d'une représentation est en raison directe des éléments moteurs qu'elle renferme (sauf des réserves qui seront motivées ci-après).
1. Un caractère propre à la reviviscence affective, c'est la lenteur avec laquelle elle se produit et le temps qu'elle exige. Tandis que l'image visuelle ou auditive peut être évoquée immédiatement et au commandement, la représentation affective se constitue lentement. C'est parce qu'elle parcourt deux moments. Le premier moment (intellectuel) consiste dans l'évocation des conditions et circonstances : d'un mal de dents, d'une brûlure, d'une passion. Beaucoup ne le dépassent pas, aussi le ton affectif concomitant est faible, ou nul. Le deu.\ième moment (affectif) ajoute des états naissants d'excitation, d'exaltation ou d'abattement et de diminution de vie. Celui-ci requiert des conditions organiques, une diffusion dans l'organisme, une excitation des centres moteurs, vasculaires, respiratoires, sécrétoires, etc.
LA MÉMOIRE AFFECTIVE lo7
1" C'est un fait incontestable qu'un état de conscience isolé, sans rapports avec ce qui le précède, l'accompagne ou le suit, a peu de chances de se fixer dans la mémoire. J'entends un mot d'un langue inconnue, il s'évanouit aussitôt; mais si je le lis et l'écris, si je l'associe à un objet et à diverses circonstances : il est fixé. Il est plus facile de se rappeler un groupe ou une série, qu'un terme isolé et sans rapports. Or, par leur nature même, les images visuelles s'ordonnent en agrégats complexes ; les images auditives en successions (même en simultanéités, dans l'harmonie), les images motrices s'associent en séries dont chaque terme suscite et entraîne les autres. Elles remplissent donc les conditions de la reviviscence immédiate et aisée. Il en est de même pour les plaisirs, douleurs, émotions. Toujours liés à des états intellectuels (perceptions, représentations ou idées), ils font partie d'un agrégat et sont entraînés dans son mouvement de résurrection.
Il en est tout autrement pour les images de notre troisième groupe. Celles-ci ne s'associent pas entre elles ; elles ont un caractère d'isolement et d'individualisme; elles ne contractent pas de rapport entre elles, ni dans l'espace ni dans le temps.
Prenons les odeurs. L'une exclut l'autre; elles ne s'associent pas dans l'imagination comme les images visuelles dans le souvenir d'un paysage. Une des personnes que j'ai interrogées ressuscite à volonté l'odeur d'œillet qu'elle aime beaucoup; elle a essayé de la raviver en se promenant dans un bois plein des feuilles flétries de l'automne et de leur odeur : sans succès, une odeur excluait l'autre. Elles ne s'ordonnent pas davantage en séries. Je n'ignore pas qu'un chimiste anglais, Piesse, a prétendu classer les odeurs en série continue, comme les sons, « le patchouli répondant à l'ut d'en bas de la clef de fa et la civette au fa d'en haut de la clef de sol », le tout avec tons et demi-tons; mais personne, que je sache, n'a pris au sérieux cette fantaisie.
De même pour les saveurs. Elles peuvent s'associer à d'autres images, par exemple la faim (j'en ai recueilli plusieurs cas), ce qui rend leur reviviscence moins difficile. Entre elles, elles forment non des associations, mais des combinaisons; ou si quelques associations se rencontrent, elles sont extrêmement restreintes et rares.
La faim et la soif sont des états spéciaux, indécomposables. Le
dégoût et la fatigue sont assez facilement ravivés et, comme nous l'avons vu, par presque tout le monde; mais il faut remarquer que ces états sont composés d'éléments assez hétérogènes, — sensoriels et moteurs, — et qu'ils se rapprochent des agrégats.
Cette antithèse entre les deux premiers groupes et celui des saveurs, odeurs et sensations internes, dépend saris doute de certaines conditions physiologiques. Comme on ne pourrait hasarder sur ce point que des hypothèses, mieux vaut s'abstenir.
2" La deuxième thèse énoncée plus haut — que la reviviscence est en raison des éléments moteurs inclus dans l'image — est plus contestable. Je ne la donne que comme une explication partielle, secondaire, subsidiaire, convenant à beaucoup de cas, non à tous, et comportant beaucoup d'exceptions. Puisqu'il s'agit d'une loi empirique, d'une pm"e généraUsation de l'expérience, il faut l'essayer sur les faits, pour en fixer la portée et la valeur. Cet examen rapide justifiera mes restrictions et mes réserves.
Entre toutes nos représentations, celles de la vue et de l'ouïe sont les plus faciles à raviver. Or si la vision dispose d'un appareil moteur très riche, très varié, très délicat, il n'en est pas de même de l'audition. Pour un sens supérieur, il est très pauvre en éléments moteurs (mouvements de la tète, d'acconmiodation de la membrane du tympan, à la rigueur mouvements des organes vocaux et, d'après les dernières hypothèses, un certain rôle des canaux semi-circulaires). Entre les deux sens, la différence est frappante sous le rapport moteur.
L'odorat est plus varié et plus étendu que le goût, il lui est très supérieur comme moyen d'information et cependant il lui est inférieur, quant à la somme de mouvements dont il dispose pour s'exercer.
Les plaisirs, douleurs, émotions, agréables ou pénibles, renferment tous des éléments moteurs. Cela est évident, toutefois remarquons ce qui suit : si nous établissons dans les états affectifs une division grossière, mais suffisante à notre dessein, en deux groupes : d'une part, les douleurs et émotions pénibles ; d'autre part, les plaisirs et émotions agréables, une difficulté se présente. Le premier groupe, celui des états « asthéniques », se manifeste par une diminution des mouvements, de la circulation, de la respiration, etc.
Le deuxième groupe, celui des états « sthéniques », se manifeste par des phénomènes inverses : augmentation des mouvements de la circulation, etc. Dira-t-on que le second groupe — qui contient plus d'éléments moteurs — se ravive plus facilement et plus fréquemment que le premier? La conclusion serait conforme à la logique, mais contraire à l'expérience. On trouverait même, je crois, plus de partisans de l'opinion contraire '.
Les sensations organiques paraissent dépendre principalement des actions chimiques qui se passent dans l'organisme : ainsi, la faim, la soif, le besoin de sommeil, la suffocation, le dégoût, la fatigue, etc. Ici le rôle de l'élément moteur est faible. Gomme leur reviviscence est vague, ce groupe paraît se conformer ù la loi énoncée ci-dessus.
En somme, examinée dans le détail, notre formule n'est qu'une explication partielle, une généralisation à portée restreinte.
Arrivons maintenant à la question principale; tout ce qui précède n'avait pour but que d'y préparer : Y a-t-il une mémoire affective réelle? Quoique la plupart des psychologues ne posent pas cette question ou ne la traitent qu'en passant, la majorité est certainement pour la négative. Ils soutiennent que nous rappelons les conditions et circonstances d'un événement d'ordre affectif, mais non Tétat affectif lui-même.
Je rejette complètement cette thèse et elle n'aurait pas été soutenue, si ce sujet n'avait été traité a ynorï, à la légère, sans observations suffisantes. Une étude plus serrée, appuyée sur les faits que j'ai cités et sur d'autres qui vont suivre, montre qu'il y a deux cas bien distincts. Les uns ont une mémoire affective fau&se ou abstraite; les autres, une mémoire affective vraie ou concrète. Chez les uns, l'image affective se ravive peu ou point; chez les autres, elle se ravive en grande partie ou totalement. Pour faire comprendre la différence de ces deux formes de mémoires, examinons séparément les éléments constitutifs et le mécanisme de chacune d'elles.
i. Celle opinion sera examinée plus loin.
1° La mémoire affective fausse ou abstraite consiste dans la représentation d'un événement, plus une marque affective^ — je ne dis pas ûnT/ai affectif. Elle est certainement la plus fréquente. Que reste-t-il des petits accidents d'un long voyage? le souvenir des lieux où ils se sont produits, des détails et, de plus, que cela a été désagréable. Que reste-t-il d'un amour éteint, sinon l'image d'une personne, d'assiduités auprès d'elle, d'aventures et, de plus, que cela a été de la joie? Que reste-t-il à l'adulte du souvenir de ses jeux d'enfance? Que reste-t-il de ses croyances politiques ou religieuses d'autrefois à celui qui est devenu totalement indifférent? Dans tous les cas de ce genre, et il y en a des milliers, lajiiargiie affective remémorée est connue, won sentie ni éprouvée : ce n'est qu'un caractère Tnfêllëctuel de plus^lle s'ajoute au reste comme un accessoire ; à peu près de même qu'en nous représentant une ville, un monument, un paysage que nous avons visités autrefois, nous y ajoutons le souvenir d'un ciel lumineux ou gris, d'une pluie ou d'un brouillard qui l'enveloppait.
Je l'appelle une mémoire affective « abstraite » et je justifie ce terme. Les états affectifs sont susceptibles d'abstraction et de^néralisatipn toutcomme les états intellectuels. Celui~qui a vu beaucoup d'hommes, qui a entendu aboyer beaucoup de chiens et coasser beaucoup de grenouilles, se forme une image générique de la forrrie humaine, de l'aboiement du chien et du coassement de la grenouille. C'est une représentation schématique, semi-abstraite, semi-concrète, formée par l'accumulation de ressemblances grossières et élimination des différences. De même celui qui a eu plusieurs fois mal aux dents, la cohque ou la migraine, qui a eu des accès de colère ou de peur, de haine ou d'amour, se forme une image géné- , rique, une représentation schématique de ces divers états, par le même procédé. Voilà le premier pas. Il serait hors de propos de suivre ici en détail la marche ascendante de l'esprit vers des générahsations de plus en plus hautes. A leur degré le plus élevé, des concepts, tels que force, mouvement, quantité, etc., supposent deux choses : un mot qui les fixe et les représente, un savoir potentiel, latent, caché sous le mot et qui l'empêche d'être un pur « flatus vocis ». Celui qui ne possède pas ce savoir potentiel, qui est incapable de résoudre les abstractions supérieures en moyennes, puis
en inférieures, puis en données concrètes, ne possède qu'un concept vide. De même pour les états affectifs : les termes émotion, passion, sensibilité, etc., ne sont que des abstractions, et pour vivifier ces termes, leur donner une signification réelle, il faut des expériences de l'ordre affectif, des données concrètes. Les gens qui parlent d'un état affectif qu'ils n'ont jamais éprouvé, qu'ils ne connaissent que par ouï-dire, ont un concept vide. Les états affectifs sont une matière qui peut subir tous les degrés d'abstraction, comme la matière sensorielle.
Le souvenir affectif, faux ou abstrait, n'est qu'un signe, un simu- j lacre, un substitut de l'événement réel, un état intellectualisé qui se surajoute aux éléments purement intellectuels de la représentation, et rien de plus.
i° La mémoire affective, vraie ou concrète, consiste dans la reproduction actuelle d'un état affectif antérieur avec tous' ses caractères. Cela est nécessaire, du moins théoriquement, pour qu'elle soit complète. Plus elle se rapproche de la totalité, plus elle se rapproche de l'exactitude. Ici, le souvenir ne consiste pas seulement dans lareprésentation des conditions, circonstances, bref des états intellectuels; mais dans la reviviscence de l'état affectif lui-même, comme tel, c'est-à-dire ressenti. J'en ai rapporté des cas plus haut : l'expérience de Fouillée, les cas de Littré, de SuUy-Prudhomme, les observations III et IV, si nettes, si claires, montrent que la mémoire affective vraie, indépendante de son accompagnement intellectuel, n'est pas une chimère.
Bain nous dit : « Les émotions, dans leur caractère strict d'émotion proprement dite, ont le minimum de reviviscence; mais comme elles font toujours corps avec les sensations supérieures, elles participent à la reviviscence des perceptions visuelles et auditives ». Sur quoi, W. James fait la réflexion suivante : « Mais il oubhe de montrer que les visions et sons ravivés peuvent être des images sans cesser d'être distincts, tandis que l'émotion pour être distincte doit devenir de nouveau réelle. Bain semble oubher qu'une émotion idéale et une émotion réelle causée par un objet idéal sont deux choses très distinctes '. «
i. Psycholoçiy, II, 414.
HiBOT. — Sentiments. H
Je soutiens au contraire que nous n'avons lu que deux degrés de la même chose, deux phases : la première fruste et avortée, la seconde complète, d'un même événement; et il faut que le sujet qui nous occupe soit bien confus ou ait été traité bien négligemment, pour qu'un esprit aussi perspicace que W. James n'ait pas vu que les souvenirs affectifs, comme les autres, ont pour idéal de redevenir actuels. On ne devrait pourtant pas oublier ce fait incontestable que notre conscience ne vit que dans le présent. Pour qu'un souvenir, si lointain qu'il soit, existe pour moi, il faut qu'il rentre dans le champ étroit de la conscience actuelle ; sinon, il est enseveli dans le gouffre de l'inconscience et identique au néant. Nous •avons ainsi (sans parler du présent-futur) un présent-présent et un présent-passé, celui de la mémoire, et celui-ci ne se distingue de l'autre que par certaines marques additionnelles qu'il n'importe pas d'énumérer, mais qui consistent surtout en ce qu'il apparaît comme une répétition d'un état initial et, généralement, avec une intensité moindre. Or, ces conditions indispensables de la mémoire sont les mêmes pour les états intellectuels et pour les états affectifs. Si, les yeux fermés, je me représente Saint-Pierre de Rome (si j'étais architecte et très bon visuel, j'en reverrais tous les détails), ma représentation est actuelle et ne devient souvenu* que p^r l'addition de marques secondaires, entre autres la répétition et la moindre /intensité. Si, au souvenir d'une agonie dont j'ai été témoin, le chagrin m'envahit, si mes larmes coulent (le cas de Littré cité plus haut n'est rien moins que rare) , ma représentation est actuelle et ne devient souvenir que par l'addition de marques secondaires, entre autres la répétition et la moindre intensité. Les deux cas sont semblables ; pour l'un comme pour l'autre, la représentation, suivant la loi formulée par Dugald Stewart et Taine, est accompagnée d'une croyance momentanée qui la pose comme réalité actuelle. Mais le souvenir aOéctif, dira-t-on, a ce caractère propre qu'il s'accompagne d'états organiques et physiologiques qui en font une émotion réelle. Je réponds qu'il doit en être akisi, car une émotion sans sa résonance dans tout le corps n'est plus qu'un état intellectuel. Demander qu'on se représente réellement un état allèctif sans que ses conditions organiques renaissent aussi, c'est demander l'impossible ; c'est poser le problème en termes contradictoires. Ce qui se
produira alors, c'est tout simplement son substitut, son abstrait, c'est-à-dire la mémoire affective fausse qui est une variété de la mémoire intellectuelle ; l'émotion sera reconnue non ressentie.
Enfln, l'idéal de tout souvenir c'est, en gardant sa marque de déjà éprouvé, d'être adéquat, dans la mesure possible à l'impression originale. La représentation est une opération intérieure dont la limite extrême est l'hallucination. Pour les deux formes du souvenir— intellectuel, affectif — l'idéal est le même; seulement chacune a son mécanisme spécial pour y arriver.
Il y a tous les degrés possibles de transition de la simple représentation sèche du mot plaisir ou douleur, amour ou peur, à la représentation vive, pleine et entière, sentie, de ces états. Dans une masse d'hommes pris au hasard, on pourrait, avec des informations suffisantes, fixer tous ces degrés de l'abstrait au concret. 11 y a plus; ils peuvent se rencontrer dans le même individu. Quand le poète dit que :
Sur les ailes du temps la tristesse s'envole,
cela signifie en langage psychologique que peu à peu la mémoire affective s'est transformée en mémoire intellectuelle. On sait que certains artistes, pour se débarrasser du souvenir d'un chagrin ou d'une passion, les fixent dans une œuvre d'art. C'était le procédé de Goethe : tout le monde connaît l'histoire de Werther, pour ne citer que celle-là. Une des personnes que j'ai interrogées, emploie le même moyen et il lui réussit; c'est-à-dire qu'il s'agit, dans le cas qui nous occupe, de transférer l'émotion dans le domaine de l'imagination objective et par suite de l'intellectualiser.
Nous avons dit que, chez certaines personnes, la reviviscence de l'état affectif paraît complète. En fait, l'est-elle? Il me paraît impossible de répondre rigoureusement à cette question et voici un point par où la mémoire affective diffère de la mémoire intellectuelle.
Tel souvenir est tenu pour exact ; mais ce n'est le plus souvent qu'une illusion. Presque toujours dans la reviviscence, il y a des déchets et des pertes, quelquefois des additions ; tantôt du plus, tantôt du moins. Toutefois, dans l'ordre intellectuel, il y a certains cas où l'on peut dire qu'elle est parfaite, impeccable, sans la moindre lacune et l'affirmation est légitime, parce qu'elle est véri-
fiable. Il suffit de comparer la copie à l'original. Si j'entre, les yeux fermés, dans une salle de l'Alhambra, je puis constater si la vision intérieure que j'ai gardée d'une première visite est adéquate à la réalité. Je peux comparer mon souvenir d'un passage musical avec son audition effective. Le peintre de Wigan qui faisait ses portraits de mémoire, Mozart reconstituant le Miserere d'Allegri sont des exemples classiques de cas parfaits, où la représentation est d'une exactitude irréprochable.
Mais, dans l'ordre affectif, cette comparaison est impossible, parce que deux états subjectifs, dont l'un est l'original et l'autre la copie, ne peuvent pas coexister dans le même individu et qu'ici l'impression première ne peut être objectivée. Je ne vois quun moyen de tourner la difficulté pour arriver à une réponse approximative. Il consisterait à comparer l'état affectif ravivé à un document écrit au moment même de la première impression et encore ce procédé est d'une sûreté douteuse. J.-J. Rousseau, à propos de l'enthousiasme excité par les lettres d'amour de sa Nouvelle Héloise, nous apprend qu'elles étaient inspirées par son propre amour pour Mme d'Houdetot, et il ajoute : « Qu'aurait-on dit, si l'on avait lu les originaux eux-mêmes ! » Il se peut que Rousseau se trompe en plus ou en moins ; mais c'est une confrontation de ce genre que je propose. Une personne très apte aux observations de psychologie et qui note jour par jour ses impressions depuis plusieurs années, m'avait promis de tenter cette comparaison entre le souvenir actuel et le document écrit : des raisons multiples l'en ont empêchée. On pourrait sans grande peine, mais par hasard, retrouver une lettre écrite sous l'impression du moment et la comparer avec le souvenir affectif actuel que, à tort ou à raison, on considère comme bien conservé. Pour ma part, j'incline à douter qu'il y ait jamais conformité complète entre l'original et la copie, lorsqu'il s'agit des sentiments; mais ce n'est qu'une hypothèse.
Il me reste à dire quelques mots de l'oubli dans l'ordre affectif. L'amnésie affective se produit sous deux formes : l'une pathologique, l'autre normale.
Je passe sons silence les manifestations morbides. Leur étude gérait longue et curieuse, mais elle me détournerait de mon but
principal qui est pratique : on trouve de nombreux exemples de la pertQ des sentiments altruistes, moraux, religieux; d'indifférence partielle et totale pour le passé, d'insensibilité complète : le Gemûthslôsigkeit des aliénistes allemands.
Je m'en tiens à l'amnésie affective sous sa forme simple, courante, vulgaire. Rien de plus fréquent. D'abord, ce seul fait que la plupart des psychologues négligent la mémoire affective ou la nient, est une présomption qu'elle n'a le plus souvent qu'un rôle effacé. De plus cette mémoire affective que j'ai appelée fausse ou abstraite peut, sans préjudice, être considérée comme une forme mitigée de l'oubli. Enfin, en éliminant les tempéraments non émotionnels qui ne sont pas appropriés à notre étude, il se trouve que même parmi les émotionnels, beaucoup ressentent vivement, mais ne conservent pas. Tout le monde connaît des gens qui sont secoués de fond en comble parle chagrin, la joie, l'amour, l'indignation; ils en semblent possédés pour longtemps ; quelques semaines plus tard, il n'en reste plus de trace. Les émotions glissent sur eux comme une pluie d'orage sur les toits. Or, cette amnésie affective a une grande influence sur la conduite.
Voici, en effet, deux vérités générales, dérivées de l'expérience et qui me paraissent incontestables :
D'une part, l'agréable et le désagréable sont les plus puissants mobiles de l'activité humaine, s'ils ne sont pas les seuls;
D'autre part, il y a des gens chez qui la reviviscence affective est forte, faible ou nulle.
La conclusion c'est que cette portion de l'expérience individuelle qui résulte des plaisirs et peines éprouvés sera, quant à son efficacité, forte, faible ou nulle suivant les individus. Le prodigue qui s'est ruiné et qu'un hasard inespéré remet dans l'opulence, s'il n'a pas conservé un souvenir vif de ses privations, recommencera sa vie de gaspillage; si ses reviviscences pénibles sont stables, elles agiront sur ses tendances naturelles comme un frein, comme un pouvoir d'inhibition. L'i^Togne et le gourmand ne réitéreront pas, tant que durera la représentation vivace des lendemains de crapule et d'indigestion. L'enfant insensible au souvenir des récompenses ef. des pi.mitions n'offre, tout le monde le sait, aucune prise à l'éducateur. J 'ai rapporté précédemment les réflexions qui suivent souvent les
i^Q PSYCHOLOGIE DES SENTIMENTS
accouchements dangereux, c'est encore un cas d'amnésie afTective. Le manque de sympathie, chez beaucoup d'hommes, n'est souvent que l'impossibiUté de raviver les souvenirs des maux dont ils ont soufTert eux-mêmes et par suite de les ressentir en autrui. Voilà des faits bien connus dont il est inutile d'étendre la liste ; mais quelle que soit leur banalité, il me semble qu'on n'en saisit pas toujours la raison psychologique, parce que l'importance de la mémoire affective a été méconnue.
L'amnésie affective jo-ue donc, dans la vie humaine, un rôle bien plus important qu'on ne le pense ; elle donne souvent le secret de modes de conduite étranges, bien que je ne veuille pas soutenir que partout et toujours elle les explique 'seule.
L'étude qui vient d'être faite me paraît conduire aux conclusions suivantes.
1° Il existe un type affectif aussi net, aussi tranché que le type visuel, le type auditif et le type moteur. Il consiste dans la reviviscence aisée, complète et prépondérante des représentations affectives.
Je n'ai fait qu'appliquer à une partie à peu près inexplorée de la mémoire, les procédés de recherche inaugurés pour les sensations objectives par Taine et Galton, continués par beaucoup d'autres et qui ont réussi en leurs mains. On m'objectera peut-être que le type affectif complet est rare ; mais il n'est pas sur non plus que les types visuel, auditif, moteur, à l'état pur, sont très fréquents. Ceci d'ailleurs importe peu ; l'essentiel était de le dégager. Ceux qui appartiennent à ce type le reconnaîtront bien. Je prévois que ceux qui sont au pôle opposé refuseront de l'admettre : mais les savants de la Société royale et de l'Académie des Sciences interrogés par Galton — non visuels pour la plupart — ne comprenaient rien à ses questions et rejetteraient probablement ses conclusions. C'est une tendance incurable chez beaucoup d'hommes de vouloir que tout le monde soit fait comme eux et de ne pas admettre ce qui s'en écarte ; et pourtant, en psychologie plus qu'ailleurs, il faut se méfier des généralisations trop étendues.
2= Il n'existe pas seulement un type affectif général ; il comporte des variétés et même il est probable que les types partiels sont les plus fréquents. Ici je note une ressemblance entre mes recherches et celles qui ont été faites sur les représentations d'origine objective. On sait que tel a une excellente mémoire des figures, des formes, des choses concrètes; non des couleurs ni des signes visuels (imprimerie, écriture). Tel a une mémoire excellente pour les langues et nulle pour la musique ou inversement. D'ailleurs, de nombreux faits pathologiques n'ont-ils pas démontré que, dans une catégorie déterminée d'images, tout un groupe peut disparaître, sans préjudice notable pour les autres?
Je n'ai pas présentement assez de documents pour entrer dans l'étude des variétés du t\^e affectif; mais il est certain qu'ils existent; que, pour l'un, la reviviscence nette et fréquente n'a lieu que pour les représentations joyeuses, chez un autre que pour les images tristes ou erotiques. J'ai obtenu des déclarations très affirmatives sur ce point; je transcris d'ailleurs une observation relative à la crainte seule :
Obs. YII. « Je ne suis pas ce que l'on pourrait appeler un type général affectif, j'ai une mémoire affective spéciale, celle de la crainte qui est très pronoacée chez moi... J'ai eu, dans ma vie, beaucoup de moments de joie — comme tout le monde; je vous dirai franchement que lorsque je me rappelle des incidents de ma vie qui m'ont causé une grande joie, je n'en ressens pas du tout. De plus, il m'est très difficile de me rappeler les moments dans lesquels j'ai étéjoyeux — les incidents même qui ont produit ma joie, — probablement parce que la mémoire représentative n'a pas été renforcée par la mémoire affective. Je n'en sais rien. De mon cas, je ne veux rien induire, et je ne parle que de moi.
« J'ai essayé de me rappeler l'un des moments de ma vie où j'ai ressenti la joie la plus vive : c'était en avril 1888. [Suit une très longue description de l'événement où l'auteur a obtenu un succès et des applaudissements inattendus pour son âge (vingt ans) devant un public imposant.] Je me rappelle bien les incidents que je viens de décrire, qui sont très exacts; je peux me rappeler la cause à laquelle, à tort ou à raison, j'ai attribué mon succès; je pourrais répéter presque tout ce que j'ai dit; je me rappellerais plus difficilement la salle et les figures; mais aujourd'hui je ne ressens aucune joie en pensant à tout cela.
t En ce qui concerne la tristesse, mes dispositions sont analogues à la joie, quant à la mémoire affective.
ot Revenons à la crainte. J'ai deux cas très concluants de ma mémoire aff'ective spéciale. Lorsque j'étais interne au lycée S... à Bucharest, je redoutais tout le personnel de l'internat à cause d'une punition qu'ils m'infligeaient souvent : la consigne à l'école les jours de fêtes. Je me rappelle que je craignais tellement d'être, enfermé, que lorsque j'étais sorti, très difficilement j'aurais passé devant la porte du lycée, tant j'avais peur d'être retenu. Plus tard, ayant fini mes études, et ayant conservé des relations amicales avec tout le monde, je retournais au lycée; mais jamais sans ressentir une sorte de frisson de crainte en y entrant.
De plus, je suis resté trois ans à Paris, sans rentrer dans mon pays. Et retournant à Bucharest, j'allai voir un nouveau proviseur avec qui j'étais en très bons termes. Même alors, en approchant de la porte de l'internat, j'ai senti une sorte de malaise qui n'était autre que mon ancienne crainte atténuée.
« La première année de mon arrivée à Paris, je me fis inscrire pour suivre les cours supérieurs du lycée L... Je n'y suis resté qu'une semaine. Dans la salle d'étude, je sentais un malaise; je craignais quelque chose, sans savoir quoi; j'avais le personnel en horreur, quoiqu'il fût plein d'égards pour mon âge (vingt-deux ans). Peur de quoi, puisque je pouvais partir à mon 'gré? Quoique habitué à travailler de longues heures dans les bibliothèques, je ne pouvais rieii faire dans cette salle d'étude. Je crois que cet état était une réminiscence de l'ancienne crainte, celle du lycée de Bucharest... Longtemps après, fréquentant la Faculté de droit comme étudiant, mon chemin me conduisant devant le lycée L... je me sauvais vite, éprouvant la même crainte qu'au temps où je passais devant la porte du lycée de Bucharest.
« Je suis très moteur, pas du tout visuel et très peu audilif. »
On pourra dire que, dans cette observation, la reviviscence est souvent provoquée et associée à des circonstances particulières ; mais elle m'a paru tellement nette que j'ai cru devoir la rapporter.
Je n'ai pas besoin de faire remarquer que ces différences individuelles dans la reviviscence des états affectifs joue certainement un rôle dans la constitution des diverses formes de caractère. De plus l'existence des variétés du type affectif coupe court à une question discutée avec acharnement par certains auteurs : « Si l'on se rappelle plus aisément les douleurs que les plaisirs? » Optimistes et pessimistes se sont livré bataille autour de ce fantôme de pro-
blême : mais c'est là une question factice et vaine, autant qu'on suppose qu'elle ne comporte quune seule réponse. Il n'y a pas, il ne peut pas y avoir une réponse générale.
Certaines personnes ravivent les images joyeuses avec une étonnante facilité; les souvenirs tristes, quand ils surgissent, sont refoulés aussitôt et aisément. Je connais un optimiste renforcé, à qui tout réussit et qui a bien de la peine à se représenter les rares chagrins qu'il a éprouvés. « Je me rappelle beaucoup mieux les joies que les états pénibles » , est une réponse que je relève plusieurs fois dans mes notes.
Par contre, beaucoup disent : « Je me rappelle plus vivement les chagrins que les états agréables ». Dans mon enquête, je constate qu'ils sont les plus nombreux, mais je ne vois rien à en conclure. L'un d'eux me dit : « Je ravive bien plus facilement les émotions désagréables, d'où ma tendance au pessimisme. Les impressions de joie sont fugitives. Un souvenir pénible me rend triste dans un moment joyeux ; un souvenir joyeux ne me rend pas gai dans un moment pénible. »
Voilà les cas francs. En dehors d'eux, la question posée ci-dessus ne peut être tranchée qu'au hasard et d'après une simple vue de l'esprit.
3" La reviviscence dépend des conditions cérébrales et internes (quelles qu'elles soient, connues ou inconnues) bien plus que de l'impression primitive elle-même. Ressentir vivement les émotions et les raviver vivement sont deux opérations dilïérentes; l'une n'implique pas l'autre. Nous avons vu que, chez beaucoup, la reviviscence paraît même en raison inverse de l'intensité du phénomène initial. Ceci nous ramène à la question des caractères. Il ne suffit pas que l'impression soit vive; il faut qu'elle se fixe. Souvent elle se renforce par un travail d'incubation latente qui dépend du tempérament individuel. Chateaubriand, parlant d'un garde-chasse auquel il était très attaché et qui fut tué par un braconnier, nous dit : a Mon imagination (il avait alors 16 ans) me représentait Raulx tenant ses entrailles dans ses mains et se traînant à la chaumière où il expira. Je conçus l'idée de la vengeance; j'aurais voulu me battre contre l'assassin. Sous ce rapport, je suis singulièrement né : dans le premier moment d'une offense, ^e la sens à peine;
mais elle se grave dans ma mémoire; son souvenir au lieu de décroître s'augmente avec le temps; il dort dans mon cœur des années entières, puis il se réveille à la moindre circonstance avec une force nouvelle et ma blessure devient plus vive que le premier jour'. » — Encore une analogie avec ce qui se passe dans l'ordre des représentations objectives. Il ne suffît pas d'avoir de bons yeux pour posséder une bonne mémoire visuelle et je connais des myopes chez qui la vision intérieure est excellente.
Je termine cette exploration qui n'est qu'une ébauche plutôt qu'une étude du sujet, en rappelant que ce qui a été établi pour l'autre partie de la mémoire — la mémoire intellectuelle — n'a été l'œuvre ni d'un honmie ni d'un jour *.
1. Mémoires, t. I, p. 77. Les italiques ne sont pas dans le texte.
2. Ce chapitre a été publié d'abord dans la « Revue philosophique • en octobre 1894. Il m'a valu de nouvelles communications. Parmi elles, je n'en ai choisi que deux qui ont été ajoutées au texte primitif. L'affirmation d'un type de mémoire affective a soulevé, comme je m'y attendais, des critiques et des dénégations. Mon principal contradicteur, Titchener, a publié, sur ce sujet, un articleassez étendu dans la Philosophical Review (1895, t. IV, p. 6b-77), où il me reproche de ne pas citer un seul exemple de mémoire afîective pure, c'est-à-dire dont tout élément de sensation et d'idée soit absent, où il y ait une reviviscence du sentiment comme tel (as such). Un exemple de ce genre, bien probant, me paraît à peu près impossible à produire. Un plaisir, une peine, une émotion sont toujours associés à une sensation, une représentation ou un acte; la reviviscence ramène nécessairement l'état intellectuel qui fait partie du complexus et en est le support. Mais la question est ailleurs : la reviviscence, du moins chez certaines personnes, est-elle une notation sèche ou un état sentU Dans ce dernier cas (et il se rencontre), il y a souvenir de l'état alTectif comme tel.
Autre objection : Peut-on dire qu'une émotion est la reproduction d'une émotion antécédente et non une nouvelle émotion? La reproduction d'une émotion ne peut être qu'une émotion, mais qui porte la marque d'une répétition. Sans revenir sur ce qui a été dit plus haut, je remarque que les psychologues contemporains qui étudient avec une patience admirable le mécanisme de la mémoire, négligent celle de ses conditions les plus générales. Or, la principale c'est que tout souvenir doit être une réversion par laquelle le passé redevenant présent, nous vivons présentement dans le passé. Le souvenir d'une émotion comme telle n'échappe pas à cette loi; il faut qu'elle redevienne actuelle, qu'elle soit une émotion réelle, vive ou faible.
Après les critiques et les documents nouveaux qui m'ont été livrés, je résume encore une fois mon enquête. 1° La mémoire afiective est nulle chez la plupart des gens. 2" Chez d'autres, il y a une mémoire demi-intellectuelle, demi-affective, c'est-à-dire que les éléments émotionnels ne sont ravivés qu'avec peine, partiellement, à l'aide des états intellectuels auxquels ils sont associés. 3» D'autres, les moins nombreux, ont la mémoire affective vraie, c'est-à-dire complète; l'élément intellectuel n'est qu'un moyen de reviviscence qui s'efface rapidement.