CHAPITRE XII
LES SENTIMENTS ET l'aSSOCIATION DES IDÉES
D s'agit encore dans ce chapitre du rapport des sentiments avec la mémoire, mais sous une forme tout autre ; nous avons à les étudier comme cause. Au lieu d'établir, comme ci-devant, qu'il y a une mémoire affective réelle, notre but actuel est de déterminer le rôle des états atï'ectifs dans le rappel des souvenirs et l'association des idées. Leur importance comme facteur caché de la reviviscence a été reconnue par plusieurs auteurs contemporains * ; quelques-uns même ont une propension à l'exagérer.
On sait que l'association des idées a été réduite à deux lois fondamentales : celle de contiguïté, celle de ressemblance. Je rappelle, sans insister, quelles ne sont pas de même nature; la première purement mécanique est le résultat des expériences; la seconde suppose en outre un certain travail de lesprit, car une ressemblance complète entre deux états se rencontre rarement et elle ne peut être saisie que par suite d'une dissociation ou abstraction opérée sur les matériaux bruts. Ces deux lois sont purement intellectuelles; elles sont des principes régulateurs extraits des faits, rien de plus. Elles sont plutôt descriptives que explicatives. Elles révèlent le mécanisme, non le moteur. Elles supposent quelque chose en sus. à moins d'admettre que les idées sont des atomes psychiques doués d'une attraction ou affmité mystérieuse. Elles sont muettes sur les
1 Particulièrement : Horwicz, Psychologische Anaiysen ,t. 1, 160sq.; 260- 331, 369 sq. ; Fouillée, Psychologie des idé(fS-forces, t. I, 221 suiv. ; J. Sully, Tlie lluman Mind, t. 11, "6-80; Shadworth Hodgson, Time and Space, 266; W. James, Psychology, 1, 371; HôfTding, Psychologie (2' éd. 331.,j
j-aisons déterminantes. Or, on ne peut douter que dans beaucoup K de cas (non toujours) la cause de Tassociation se trouve dans une [disposition affective, permanente ou momentanée.
Les auteurs qui ont signalé cette influence souvent latente mais efficace, ont conçu cette loi supérieure qu'on pourrait appeler loi affective, de deux manières : les uns comme universelle et absolue; les autres comme partielle. Je me range parmi ces derniers.
1». Fouillée (et à ce qu'il semble Horwicz) a soutenu la première thèse. « L'association des idées présuppose celle des émotions et sous celle des émotions celle des impulsions. L'impulsion dominante éveille par association les impulsions secondaires dirigées dans le même sens. Le lien qui les relie est l'unité d'un but par rapport auquel les impulsions sont moyens, l'unité d'un effet par rapport auquel elles sont forces coopérantes... Ce qui domine l'association des sentiments, ce sont les lois d'analogie et de contraste. T> {Loc. cit., 221.) On ne me soupçonnera pas d'être hostile à l'esprit fondamental de cette thèse, puisque le présent livre n'est qu'une longue revendication en faveur de la primordialité des tendances. Mais, à moins de se laisser décevoir par le mirage de l'unité à tout prix, il m'est impossible d'admettre que toute association suppose un facteur affectif comme raison déterminante. Sans parler de celles qui résultent de la contiguïté (elles sont nombreuses) où le rôle des sentiments est bien douteux; je trouve une catégorie importante d'associations purement intellectuelles, où l'intervention des sentiments me paraît impossible à établir. Le mathématicien et le métaphysicien qui enchaînent une longue série d'abstractions, ont-ils un état émotionnel pour soutien et véhicule de leur pensée, discursive ou constructive? Je ne vois, en théorie et en fait, aucune raison pour l'admettre, à moins qu'on ne veuille invoquer l'amour de la vérité : et, en tout cas, ce ne serait' qu'un primum movens, non la cause directe et immédiate des associations.
2° L'influence des états affectifs doit être posée comme cause principale, mais non exclusive. Elle se résume dans ce que Shadworth Hodgson a nommé « la loi de l'intérêt » . Dans un événement passé, tout n'est pas également intéressant; dans sa revivi scence, tous les éléments ne sont pas également actifs, les plus émotionnels entraînent les autres. « Deux processus sont constam-
ment en jeu dans toute réintégration : l'un est un processus de corrosion, de dissolution; l'autre un processus de rénovation, de
retour Les parties de l'objet qui oITrent quelque intérêt, résistent
à cette tendance graduelle vers la dissolution de l'objet total. «■ Goleridge disait avec raison « que la loi générale pratique de l'association est celle-ci : tout ce qui rend certaines parties d'une impression totale plus vives ou plus distinctes que le reste, déterminera leur rappel dans l'esprit, de préférence aux autres qui leur sont égalelement associées, parla condition commune de coexistence dans l'espace ou le temps. Mais la volonté elle-même en renforçant et limitant l'attention, peut arbitrairement conférer à un objet quelconque l'activité et la netteté ^ » Le pouvoir que Coleridge attribue à l'attention et à la volonté, se résout finalement en un état affectif comme cause dernière : c'est de lui seul que peut provenir un accroissement d'intensité.
Je n'insisterai pas davantage sur ces généralités. Il sera plus instructif de fixer par quelques détails l'influence de la vie affective sur la mémoire. Pour cela, je divise notre étude en deux parties : rôle du sentir inconscient, rôle des sentiments conscients.
D n'est pas toujours facile de déterminer positivement en quelle mesure le sentir inconscient influe sur la mémoire, pour la susciter, pour enchaîner les idées. J'emploie à dessein ce terme vague < sentir inconscient » parce qu'il ne préjuge rien quant à sa nature. On peut s'en faire teUe conception qu'on voudra : le considérer comme purement pliysiologique ou lui assigner un caractère psychologique, celui d'une conscience indéfiniment décroissante; ces deux hypothèses ont leurs partisans : cela est sans importance pour ce qui suit. Dans cet inconscient, je distingue trois couches, en allant de la profondeur à la superficie, du plus obscur au moins obscur.
1° L'inconscient héréditaire ou ancestral. Je le mentionne pour ne rien omettre. Il consisterait dans l'influence de certaines façons