‹ La psychologie des sentimentsChapitre 40 sur 112 · Psycholnqy, II · texte numérisé non relu

Psycholnqy, II

2. Ce point a été très bien traité aans Lehmann [ouv. cite, p. 244. RiBOT. — Sentiments. 12

plus distants : tribu, nation, humanité. Le transfert large a été le grand agent de passage du particularisme à l'universalisme ».

Des états inconscients aux états affectifs dont on a la pleine conscience, la transition se fait par degrés et par des formes ambiguës ; mais obscure, demi-obscure ou claire, leur influence demeure la même. Parmi les cas nombreux où l'association des idées dépend d'une disposition affective consciente, on peut établir trois groupes :

i° Les cas individuels, accidentels, éphémères. Ils sont réductibles à une seule formule : Lorsque deux ou plusieurs états de conscience ont été accompagnés d'un même état affectif, ils tendent à s'associer. La ressemblance affective réunit et enchaîne des représentations disparates. C'est un cas de l'association par ressemblance, mais non intellectuelle : les représentations s'associent parce qu'elles se ressemblent par un ton émotionnel commun, non en tant que représentations. On en peut donner des exemples abondants. L. Ferri (dans sa Psychologie de V association et sans noter d'ailleurs cette loi émotionnelle) nous dit que, un jour, piqué par une mouche, il se rappela brusquement un enfant, que jadis, très jeune lui-mêm£, il avait vu couché sur son lit de mort. Pourquoi cette vision suhite? « D'abord j'étais couché sur mon lit en ce moment, puis j'étais piqué par une mouche, enfin la vue du cadavre m'avait causé une profonde tristesse et en ce moment aussi j'étais fort triste. » L'association par identité ou ressemblance émotionnelle est très fréquente dans les rêves, comme on l'a dit plus haut. Je me rappelle, entre plusieurs autres, un rêve dont l'unité, malgré l'incohérence apparente des associations, était due à un sentiment général de fatigue : Une route sans bornes s'étendait devant moi avant d'arriver à ma dernière étape, les montagnes abruptes surgissaient sans cesse, mes yeux se fatiguaient à découvrir la

1. Le indianisme de la suppression des intermédiaires entre A, état initial, et les états lointains G, H, I, etc., a été étudié par J. Sully (II, 76). Je n'insiste pas sur ce point qui appartient plutôt à la psychologie de l'association qu'à celle des sentiments.

ville désirée à l'horizon; enfin à chaque instant pour me renseigner, il me fallait parler une langue étrangère que je possède très mal et dans laquelle il m'est très pénible de m'exprimer : je me réveillai dans un état de courbature intense et générale. J. Sully rapporte un rêve dont l'unité est dans un état d'anxiété et de dépit. Il est appelé à l'improviste à faire une leçon sur Herder: il commence en balbutiant des généralités ; puis il est apostrophé par une personne de son auditoire qui lui pose des difficultés ; puis, l'auditoire entier devient tumultueux, etc. L'un de Sips enfants qui voit pour la première fois, à deux jours de distance, l'horloge de la cathédrale de Strasbourg et les glaciers de la Suisse, rêve la nuit suivante que les personnages de l'horloge se promènent sur la neige : le fond du rêve est dans un état d'admiration ou d'étonuement.

■2" Cas permanents, stables, qui se rencontrent partout parce qu'ils tiennent à la constitution de l'esprit humain. Us sont fixés dans les langues. Dans un chapitre précédent sur l'expression des émotions (ch. ix), nous avons rencontré « le principe d'association des sensations analogues » formulé par Wundt. En l'adaptant à notre sujet actuel nous pouvons dire ; Les sensations douées d'un ton affectif semblable s'associent facilement et se renforcent. Rien de plus différent par nature que nos sensations externes (sauf le goût et l'odorat) et les qualités qu'il nous faut connaître : les données de la Mie et de l'ouïe ne se ressemblent aucunement, en tant que connaissance du monde extérieur, et cependant nous parlons de voix sombres, de voix claires, de couleurs criardes, de musique colorée. Nous associons la rae aux sensations thermiques : couleurs froides, couleurs chaudes. Le goût joue son rôle : reproches amers, critique aigre-douce. Enfin, le toucher — comme l'a fait remarquer Sully-Prudhomme — est peut-être la source la plus abondante des associations entre l'idée de la sensation physique et mi état émotionnel : touchant, dur, tendre, pesant, ferme, sohde, âpre, pénétrant, poignant, piquant, etc. Au fond de toutes ces associations, il y a un ton affectif commun qui en est la cause et le support. Peut-être serait- il plus juste de les classer parmi les cas d'influence affective semi-consciente ; mais nous avons dit plus haut que notre division en facteurs inconscients et facteurs conscients est superficielle et sans grande importance.

3° Cas exceptionnels, rares. Flournoy, dans son important ouvrage sur l'audition colorée, explique avec raison cette anomalie par une « association alTective » . On sait que plusieurs hypothèses ont été faites sur l'origine et la cause de ce phénomène : — embryologique, il serait le résultat d'une différenciation incomplète entre le sens de la vue et celui de l'ouïe et la survivance, dit-on, d'une époque primitive où cet état aurait été la règle; — anatomique, supposant des anastomoses entre les centres cérébraux des sensations visuelles et auditives ; — pjiysiologique ou de l'irradiation nerveuse — psychologique ou de l'association. Je n'examine pas si tous les cas sont réductibles à une seule et unique explication; mais le plus grand nombre paraît certainement réductible à l'association. Toutefois, il ne s'agit pas d'une forme quelconque d'association : elle doit être affective, comme Flournoy, le premier l'a remarqué. « Par associatioA affective, j'entends celle qui s'effectue entre deux représentations non pas à cause d'une ressemblance qualitative (elles peuvent être disparates comme un son et une couleur) ni en vertu de leur rencontre régulière ou fréquente dans la conscience, mais par suite d'une analogie de leur caractère émotionnel. Chaque sensation ou perception possède en effet, à côté de sa qualité objective ou de son contenu intellectuel^ une sorte de coefficient subjectif, provenant des racines qu'elle plonge dans notre être et de la façon toute particulière dont elle nous impressionne, nous plaît ou nous déplaît, nous excite ou nous apaise, en un mot nous fait vibrer tout entier... On conçoit que deux sensations absolument hétéro- ] gènes et incomparables par leur contenu objectif, telles que la couleur et le son i, puissent être comparables et se ressembler plus ou moins par ce retentissement qu'elles ont dans l'organisme ; et l'on conçoit du même coup que ce facteur émotionnel puisse devenir entre elles un trait d'union, un lien d'association par lequel l'une réveillera l'autre ^ »

Ajoutons que l'on rencontre — bien plus rarement — des cas d'olfaction et de gustation colorée et même, paraît-il, de douleur colorée*. Cette association anormale entre des couleurs déter-

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