René Ghil : Traité du verbe, et les « Instrumentistes
190 PSYCHOLOGIE DES SENTIMExNTS
images génériques, simple condensation des concrets, formées par lu fusion presque passive des ressemblances évidentes et qui n'ont pas besoin du mot pour les fixer; — les abstraits fondés sur des ressemblances moins grossières, qui sont associées au mot, mais peuvent s'en passer (ex. : la numération des enfants et des primitifs qui s'aident des doigts ou des objets pour compter) ; — les abstraits qui ne peuvent être fixés que par le mot, mais qui peuvent éveiller encore quelque vague image concomitante (ex. vertébré) ; — enfin le symbolisme pur où le mot existe seul dans la conscience et devient le substitut de la représentation impossible ^
L'abstraction émotionnelle ne dépasse guère le premier stade — celui des images génériques. — Pour exister dans l'esprit, l'image générique a besoin d'être condensée en un signe ; mais il n'est pas nécessaire que ce signe soit un mot : il peut être une image visuelle, tactile, auditive (non verbale). Les animaux, les enfants avant la parole ont des abstractions de cette nature qui leur servent dans la pratique. Les abstractions émotionnelles sont aussi formées par l'addition des ressemblances manifestes, des caractères communs à toutes les joies, tristesses, peurs, colères, etc.
Nos émotions forment des touts complexes, mais réfractaires à l'analyse. Elles ne se laissent pas dissocier en leurs éléments constitutifs conmie le font les perceptions : de là l'impossibilité d'extraire un caractère essentiel qui tienne lieru du reste, puis d'opérer de nouveau sur cet extrait et de monter ainsi dans l'échelle de l'abstraction. Dès que nous dépassons un degré très inférieur, nous ne pouvons plus avoir un abstrait d'émotion comme telle, c'est-à-dire conservant encore quelques-uns de ses caractères affectifs. L'abstraction devient intellectuelle. Ainsi les plus hauts concepts, esthétiques, moraux, religieux (Beau, Bien, Infini), quoi qu'ils aient leur origine dans des données concrètes, dans des états de conscience composés de sensations, de représentations et d'émotions, deviennent de simples mots dont la résonance affective est nulle ou très faible ; à moins que, dans l'esprit qui les pense, ils ne se transforment en un cas particulier.
l. Pour plus de détails sur ce point, nous renvoyons le lecteur à notre volume sur L'Évolution des idées générales.
l'abstraction des émotions 191
Cette étude est le complément naturel de celle qui précède sur la mémoire affective. Nous avons essayé de montrer qu'il existe , chez beaucoup d'hommes, une mémoire affective vraie, c'est-à-dire un souvenir de l'émotion elle-même, non simplement de son objet et des circonstances où elle s'est produite. Chez ces hommes seuls, il y a les matériaux d'une abstraction émotionnelle. En effet, des émotions se produisent (premier moment) ; elles laissent des résidus susceptibles d'être ravivés comme souvenirs (deuxième moment) ; les souvenirs particuliers peuvent se fusionner en un état de conscience unique (troisième moment), et constituer ainsi un abstrait d'émotions. D'ailleurs la mémoire affective, par sa nature même, est un premier pas vers l'abstraction; parce que l'image affective, comme l'image sensorielle, renaît presque toujours, appauvrie, partielle, réduite à ses caractères principaux.