‹ La psychologie des sentimentsChapitre 42 sur 112 · CHAPITRE XÏII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XÏII

L ABSTRACTION DES ÉMOTIONS

Pour terminer la psychologie générale des sentiments, il noua reste à les considérer au moment de leur évolution qui répond à celui des concepts, dans le développement de l'intelligence.

Quand on parle d'abstraction ou de généralisation, il est toujours entendu implicitement qu'il s'agit d'une opération de l'esprit qui s'applique aux données des sens, qui reste dans l'ordre intellectuel. Évidemment, c'est le cas ordinaire, le plus fréquent et le plus important de beaucoup. Mais les états affectifs, les émotions en tant qu'émotions — la joie, la tristesse, la peur, la colère, l'amour, etc., pour citer les plus communes — peuvent-elles aussi servir de matière à un travail analogue de l'esprit et dans quelles limites? Je ne crois pas que cette question ait été posée ou du moins étudiée par les psychologues. Ferrero, dans son Uvre sur Zes Lois psychologiques du symbolisme, a consacré un chapitre (1" partie, V) aux symboles émotionnels : il entend par ce terme les signes qui représentent non des perceptions ou des idées, mais des émotions ; et qui non seulement les représentent, mais peuvent les communiquer aux autres : ainsi, la couronne royal'e, sjTiibole d'autorité et de puissance, inspire le respect; le drapeau éveille le sentiment du patriotisme militaire ou social, etc. Ces faits et leurs analogues sont des cas d'association, non d'abstraction : il y a une liaison établie entre un objet matériel, un signe et un état émotionnel; en sorte que le signe évoque non une idée, mais un sentiment. La

question que nous nous proposons d'examiner est tout autre : il

ne s'agit pas ici d'association, mais bien plutôt de dissociation.

Théoriquement, on peut dire que tout état de conscience, concret, composé, peut devenir matière à abstraction : mais, il s'agit de savoir si cela se produit en fait, notamment pour les émotions; c'est-à-dire si l'esprit peut en faire des extraits, sans qu'elles perdent leur caractère affectif, sans qu'elles deviennent une simple notation, fixée par un mot, mais dénuée de tout ton émotionnel. Je me propose d'établir que cela se produit en réalité, en m'appuyant d'abord sur des observations de la vie commune; puis sur des procédés employés quelquefois dans les beaux-arts. Nous conclurons en montrant que cette forme d'abstraction est très limitée et ne s'élève que médiocrement au-dessus du niveau des émotions concrètes.

Sans entrer dans une dissertation inutile sur la nature de l'abs traction et de la généralisation qui la suit et en dépend, il suffit de rappeler que nous avons le pouvoir, dans un événement complexe, de considérer isolément un caractère essentiel ou accidentel qui devient pour nous le substitut de la totalité; et que dans plusieurs événements, en partie semblables, en partie dissemblables, nous avons la faculté d'opérer une dissociation et, par suite, d'unifier les ressemblances et d'éliminer les différences. Ce travail de simplification est possible — nous allons le voir — pour les émotions.

I. On en trouve un exemple simple et vulgaire dans cet état affectif particulier qui se produit en ilous quand nous parcourons un pays. On l'exprime, en termes un peu vagues, en disant que nous sentons « l'àme » de ce pays. Quelques auteurs admettent que toutes nos sensations et représentations, sans exception aucune, ont leur coefficient affectif; que même chaque forme spéciale (telle qu'une verticale, une horizontale, un angle aigu ou obtus, un cercle) e conserve quelque chose des sentiments divers que nous inspirent les objets où nous la trouvons éminemment représentée dans la vie quotidienne * », c'est-à-dire ne nous est pas complètement indifie-

1. Cette thèse a été soutenue, dans toute sa rigueur, par Flournoy, Des Synopsies, p. 31 elsuiv.

l'abstraction des émotions 183

rente ef a son retentissement dans notre moi organique. — On peut objecter que cette thèse est un peu théorique et que. dans beaucoup de cas, la quahté émotionnelle, si elle existe, est inassignable et aéghgeable ; mais, dans beaucoup d'autres cas, il n'en est pas ainsi. Celui qui, même avec un don d'observation médiocre et une faculté moyenne de sentir, visite un pays, surtout s'il est fort lointain, très différent du sien, comme race, coutume, habillement, religion, paysage, faune et flore, éprouve en fait deux choses : des sensations, des émotions. Ce qu'il a dans l'esprit, ce n'est pas seulement une vision des hommes et de la nature ; mais aussi un résidu condensé des états affectifs suscités. Chez beaucoup, cette impression émotionnelle reste à l'état indistinct; d'autres, plus faciles à émouvoir ou plus sagaces, la dégagent, la réduisent à un sentiment général et prédominant qui est, suivant les cas : mélancolie, gaieté, ennui, splendeur, sévérité, calme, repos, insoliciance de vivre (comme dans certains pays d'Orient). Ce sentiment général est un extrait de la masse des impressions particulières; il s'est formé par la fusion et la prédominance des états affectifs le plus fréquemment répétés dans l'expérience. C'est un caractère émotionnel général et un résumé. Remémoré plus tard, il ressuscite en nous la marque sentimentale que le pays nous a laissée ; il peut même, chez ceux qui ont une bonne mémoire affective, susciter l'émotion complète.

Ce qui vient d'être dit pour un pays se rencontre, sous d'autres formes moins complexes, dans la vie ordinaire. L'impression que nous donne la visite d'un monastère bien réglé ne consiste pas uniquement dans ce qui est perçu, vu, entendu; elle ne vient pas simplement de son architecture, de son église, de son cloître, de ses cérémonies ; mais il sort des hommes et des choses un ton émotionnel commun qui nous péu^tr:; : calme, recueillement, silence, piété, mysticité. Cette émotion, abstraite de l'ensemble , peut encore devenir plus abstraite et plus générale, si notre expérience est plus étendue, si elle résulte de l'impression de plusieurs monastères, de règles différentes, de pays divers. De même que, dans l'ordre intellectuel, nous nous faisons la représentation abstraite d'un monastère qui est ou le résumé des caractères essentiels communs à tous, ou la représentation d'un seul qui devient le

substitut de tous les autres, de même, dans Tordre affectif, une impression générale surgit des cas particuliers qui sont eux-mêmes une condensation d'impressions et elle devient la marque émotionnelle qui sapplique à tous ensemble et à chacun.

Quand nous avons entendu un opéra (laissant de côté la pièce et tels morceaux ou fragments qui ont attiré notre attention), nous pouvons en dégager une impression générale qui est faite des émotions prédominantes. Nous pouvons même abstraire davantage, et, des diverses œuvres du même musicien, extraire un ou plusieurs caractères affectifs que nous lui attribuons en propre et qui sont pour nous sa marque comme évocateur d'émotions.

Sans insister sur d'autres faits de la vie quotidienne, remarquons que ces termes souvent employés : « milieu moral j>, « atmosphère morale », expriment une condensation d'émotions. Tout groupe humain — surtout s'il sort un peu de la banalité — laisse à celui qui le fréquente une impression de tristesse, de gaieté, de dissipation, d'austérité, dimmoralité. etc. Cette atmosphère morale qui joue un si grand rôle dans l'éducation et la vie sociale, est une résultante du sentiment évoqué : elle exprime la prédominance de quelques-uns, constamment répétés dans l'expérience, et TéUmination des autres; c'est-à-dire une abstraction; elle est une marque fondamentale extraite de l'ensemble, une simplification.

U. Examinons maintenant notre sujet sous une forme plus précise et plus limitée. Il m'a semblé qu'une étude sur l'émotion abstraite trouverait un point d'appui assez solide dans certaines œuvres esthétiques, principalement chez les auteurs contemporains connus sous le nom de symbolistes. On sait qu'ils sont assez nombreux : en Belgique surtout, puis en France, en Angleterre, aux États-Unis; je ne connais pas ceux des autres pays, mais ceux-ci sulTisent.

Il est pour nous sans importance que l'on considère la forme d'art symbolique comme supérieure, inférieure ou égale aux autres formes; nous n'avons pas à prendre parti dans ce débat. Ses procédés, sa technique sont aussi hors de notre compétence. Elle n'est introduite ici qu'à titre de document psychologique, les

L'ABSTRAGTIOiN DES ÉMOTIONS 187

symbolistes étant, d'intention et de fait, des traducteurs subtils de la subjectivité et de l'émotion. Leur subtilité même et leur raffinement les prédisposent à l'abstraction ; ils sont des cas singuliers qu'il est utile d'interroger. Je m'en tiendrai aux littérateurs, parce que leur manière de sentir s'exprimaut par des mots, une comparaison directe peut être établie entre l'abstraction intellectuelle et l'abstraction émotionnelle.

Nous avons à considérer ce que leurs œmTes nous apprennent : 1° sur leur état intérieur; 2" sur le rôle du mot comme moyen d'expression.

1° Les symbolistes prétendent exprimer non des idées, comme les classiques, non des images, comme les romantiques, qui « n'ont que l'extérieur de l'émotion », mais surtout et avant tout l'émotion elle-même. Tandis que le réaliste décrit chaque objet avec une minutie inépuisable et met son idéal dans le concret, le symboliste, dit l'un d'eux, « au lieu de décrire et de nommer, fait retentir dans le lecteur l'émotion particulière, grande ou forte, simple ou compliquée, mais unique, par laquelle nous communiquons avec chaque objet ». Il procède par suggestion : « Plutôt que le nom d'une couleur, il dira l'effet général ou pai'ticulier quelle produit; ni il ne décrira une fleur ni sans but ne renoncera, mais à l'apparition obtenue de la fleur ajoutera le s.entiment produit par elle. » Nordau, qui n'a pas toujours jugé les symbolistes avec une impartialité suffisante, dit avec raison : « Ils éveillent chez le lecteur émotif et inattentif une émotion générale, comme fait une série de notes musicales en mode mineur; et le lecteur s'imagine comprendre la strophe, tandis que, en fait, il interprète seulement sa propre émotion d'après son degré de culture, son caractère et ses réminiscences *. » Il y a une imprécision naturelle ou artificielle; tout flo. e dans un rêve, hommes et choses, souvent sans marque dans le temps ou l'espace : il se passe quelque chose on ne sait où ni quand; ce n'est d'aucun pays, d'aucune époque; c'est la Forêt, la Ville, le Bois, le Ghevaher, le Pèlerin; quelquefois moins encore : //, Elle, On : bref tous les caractères vagues et instables

{.Dégénérescence, t. I, p. 168. — Tous les autres passages entre guillemets sont empruntés aux auteurs ou critiques de l'école symboliste.

188 PSYCHOLOGIE llES SENTIMENTS

de l'état affectif pur et sans contenu. Ce procédé de « suggestion » parfois réussit, parfois échoue; je crains que ce dernier cas ne soit le plus fréquent.

Cet état mental peut s'interpréter comme il suit : inaptitude à l'abstraction intellectuelle, celle du mathématicien, du métaphysicien, du savant; inaptitude à la représentation extérieure, nette, précise, complète, colorée (celle des romantiques). Prédominance des dispositions affectives. Comme c'est une loi psychologique bien connue que le connaître et le sentir ne peuvent coexister avec une égale intensité, que l'état affectif ne peut grandir que si la représentation s'efface, les conditions sont singulièrement favorables à la prédominance de l'émotion, puisque ni l'idée ni l'imagination n'out une puissance suffisante pour lui faire équilibre.

Mais il importe de remarquer que leur émotion est abstraite. Elle n'est pas l'émotion d'un événement particulier, éprouvé en fait ou simplement imaginé ; elle est sans objet, c'est-à-dire sans principe de détermination; elle n'est pas tel amour, telle joie, tel chagrin, mais une disposition intérieure faite de leurs principaux éléments, une abstraction, un schème de la joie, de l'amour, de la tristesse. Toute émotion ne s'individualise qu'en se fixant à un objet. C'est ' là certainement une des raisons (il y en a d'autres), du vague de la poésie des symbolistes : elle est faite d'émotions abstraites.

2° Le mot est le signe par excellence, celui qui fixe et exprime l'abstraction. Comme, pour les symbolistes, il doit traduire moins des idées et des images que des émotions, devenir l'instrument de la suggestion, le véhicule non de la pensée mais du sentiment, il faut qu'il perde partiellement sa fonction intellectuelle et qu'il subisse une nouvelle adaptation.

Pour cela, un premier procédé consiste à employer les mots usuels en changeant leur acception ordinaire, ou bien à les associer de telle sorte qu'ils perdent leur sens précis ; qu'ils se présentent effacés, mystérieux : ce sont « les mots écrits en profondeur ». « Nommer un objet, c'est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème, qui est faite du bonheur de deviner peu à peu; le suggérer, voilà le rêve. » (Mallarmé.)

Un second procédé est l'emploi de mots nouveaux ou tombés en

L'ABSTRACTION DES EMOTIONS 189

désuétude*. Les mots usuels conservent, malgré tout, quelque chose de leur sens traditionnel, des associations et sentiments condeosés en eux par une longue habitude : les mots oubliés depuis quatre ou cinq siècles échappent à cette nécessité; c'est une monnaie sans titre fixe.

Enfin, un procédé plus radical encore consiste à essayer de donner aux mots une valeur exclusivement émotionnelle. Inconsciemment ou par réflexion, quelques symbolistes en sont venus a cette tentative extrême que la logique des choses imposait fatalement. Ordinairement, la pensée s'exprime par le mot, le sentiment par les gestes, les cris, les interjections, les diCFérences d'intonation; il trouve son expression complète et savante dans la musique. Les symbolistes veulent transférer au mot le rôle du son, en faire lïn.strumeut qui traduit et suggère l'émotion par la seule sonorité ; les mots doivent agir non comme signes, mais comme sons ; ils sont € des notations musicales au gré d'une psychologie passionnelle ». La poésie devient une forme particulière de la musique; il faut € de la musique avant toute chose » .

Je n'ai à exposer ni ce que les théoriciens de cette école ont écrit sur ce sujet - ni les tentatives multiples de leurs poètes pour aboutir, je n'examine pas s'ils ont échoué ou réussi, s'ils n'ont pas entrepris une lutte contre l'impossible : mais il convenait de montrer que l'émotion abstraite a cherché, sinon trouvé, un mode d'expression, un instrument qui lui fût propre.

J'ai insisté sur le cas des symbolistes, parce qu'il est complet et systématique : cette forme d'art prétendant être celle de l'émotion, l'exprimer, la suggérer, et très rarement sous la forme concrète, individuelle.

D nous reste à déterminer la nafwre de ces abstraits émotionnels. Pour cela, le mieux est de les comparer aux abstraits intellectuels dont la nature est mieux fixée. Dans l'ordi'e de la connaissance, l'abstraction et la généralisation suivent une marche ascendante dont on peut marquer les principaux stades comme il suit : les

i. J'en cite quelques-uns au hasard : hilare, aprilin, revolver, gracile, fragrant, idoine, orée (des bois), etc. Rossetti dans ses poèmes anglais use beaucoup du vocabulaire moyen âge.

Page 1