Brugia, Palologia délia cenestesia
L'iNSTIiNCT DE LA CONSERVATION 209
manirestatioiis de la vie affective. Nous pouvons donc, dès maintenant, généraliser et dire :
Lorsqu'il se forme des tendances anormales ou morbides, quelque absurdes ou violentes quelles soient, leur satisfaction entraîne le plaisir, leur non-satisfaction, la douleur. Là où l'homme normal, à tendances normales, met le plaisir; l'homme anormal, à tendances anormales, met la douleur. Inversement, ce que l'homme à tendances normales sent comme agréable, l'homme à tendances anormales le sent comme désagréable. Le plaisir et la douleur suivent les changements de la tendance, comme Vombre suit les mouvements du corps.
Voyons les faits. 11 ne s'agit en ce moment que de la perversion des instincts relatifs à la nutrition.
La grossesse produit dans les premiers mois des troubles digestifs, circulatoires, sécrétoires, une nutrition incomplète et simultanément ces bizarreries d'appétit, ces goûts dépravés que tout le monde connaît et dont la liste serait sans fin. Pour ne pas sortir du sujet de ce chapitre, je ne dis rien des tendances morbides d'une autre nature qui se produisent en même temps, chez quelques femmes : tendances à l'homicide, au suicide, à « l'horreur du mari » , au vol, etc.
Chez des anémiques, chlorotiques, hystériques et autres sujets dont la nutrition est mauvaise, on note un vif plaisir à manger de la terre, de la paille, du tabac, de la craie, du sable, du charbon, etc., fit la répulsion pour les substances alimentaires les plus savoureuses '
1. Je dois rapporter la remarque de Briquet sur ce point : « Tout bizarres que paraissent ces appétits, on trouve assez fréquemment leur raison d'être. Ainsi une jeune femme qui mangeait avec délices la braise de sa chaufferette, m'a raconté que, dès l'abord, elle aimait la croûte de pain; de là elle en vint à la croûte de pain grillée, puis à la croûte à l'état de charbon, puis graduellement au menu charbon. Je suppose que si l'on cherchait l'origine de beaucoup de ces goûts bizarres, on en trouverait une aussi simple. » Pierre Janet {État mental des hyxtériques, II, p. 71), après avoir transcrit ce passage ajoute : « J'ai assez souvent suivi ce conseil et j'ai pu en apprécier la valeur ». Cette enquête psychologique est fort ingénieuse, mais elle ne fait que reculer la difficulté. Elle nous apprend par quelle série d'associations d'idées le résultat final est atteint; mais pour y arriver et surtout pour s'y fixer, l'association ne suffît pas. Elle n'est que le mécanisme extérieur qui, à la rigueur, explique pourquoi la déviation s'est orientée dans ce sens. Beaucoup aiment la croûte, même brûlée, et n'auront jamais d'appétit pour le charbon. Beaucoup ont croqué du charbon par curiosité ou par mégarde, mais sans y prendre goût. C'est une cause plus profonde et plus puissante que l'association qui se trouve à l'origine et agit.
RiBOT. — Sentiments. I i
Il y a beaucoup d'exemples d'hypocondriaques qui recherchent et mangent avec délices des vers, des crapauds, des araignées, des chenilles, etc. ; et le commencement de la folie est souvent marqué par un régime alimentaire excentrique et désordonné.
Enfin, encore plus bas, il y a la coprophagie et la scatophagie (avaler les excréments, l'urine, le contenu des crachoirs, etc.) : elles ne se rencontrent guère que chez les idiots et déments, c'est-à-dire chez des êtres dont les instincts les plus simples sont abolis ou pervertis. La voracité insatiable de certains idiots a été attribuée à une paralysie de la branche gastrique du nerf vague ^
On pourrait en dire tout autant de l'odorat, si intimement associé au sens du goût et qu'on a appelé justement une gustation à distance. (Il ne faut pas oublier d'ailleure sa relation étroite avec l'instinct sexuel.) Certaines personnes, qui ne peuvent supporter les arômes les plus délicats, savourent l'odeur de la valériane, del'assafœtida et pis encore.
En résumé, on peut dire que, dans une race donnée, à un moment donné de son développement, il y a une certaine moyenne de goûts alimentaires dont la satisfaction est agréable : qu'il survienne des troubles profonds dans l'organisme, tout change; les tendances, désirs et aversions deviennent autres ; les états agréables et désagréables qui ne sont que des effets, varient avec leur cause et comme elle.
Les actes physiologiques dont le but est le maintien de la nutrition, n'entrent guère dans la conscience que sous la forme de la faim et de la soif, dont nous n'avons pas à étudier ici la psychologie, parce qu'elle fait partie d'un autre département, celui des sensations. Tout ce qui précède est réductible à des anomalies ou déviations de la faim. La pathologie de la soif est plus simple, car elle se résume dans la dipsomanie, dont les modalités et variétés cliniques n'ont pas d'intérêt pour la psychologie des instincts ; mais, en ce qui concerne ce besoin, la transformation delà tendance nor-
1. Pour les déUils, voir Campbell, On the appetite in Insanity, dans « Journal of mental science », juillet 1886, p. 193 sq.; Belmondo, Pervertimenti dell'istinto di nutrizione, dans la iîm>te de Tamburini, 1888, p. 1 sq., qui cite le cas d'un aliéné qui avait dans l'estomac 1841 objets (clous, plombs, etc.), pesant en tout H livres anglaises et 10 onces.