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L'INSTINCT DE LA CONSERVATION

maie, naturelle, en tendance morbide ue diffère pas, quant à son mécanisme et à ses résultats, de ce qui a été dit précédemment pour la faim.

Il existe, dans les traités généraux et spéciaux, beaucoup de descriptions de la dipsomanie auxquelles nous renvoyons le lecteur. Laissons de côté les hallucinations, les troubles moteurs , la déchéance intellectuelle et morale, pour ne considérer que la genèse, le développement et la consolidation de cette tendance morbide.

« N'est pas dipsomane qui veut. > Trop boire volontairement ou par hasard peut arriver à tout le monde ; mais il n'y a pas dans ce fait k caractère fatal et inexorable d'un instinct massouvi. La période d'incubation, c'est-à-dire d'actions lentes qui acheminent vers la métamorphose complète, présente des caractères psychologiques fort nets ; ils traduisent l'état troublé -de la cénesthésie et sont d'ordre affectif : malaise, tristesse, manque d'énergie et de courage, apathie, insensibilité morale, pressentiment vague du danger. Puis l'éruption se produit sous la forme d'une soif intense, dévorante. Beaucoup essaient de réagir et de se tromper euxmêmes à l'aide de l'eau, de substances mucilagineuses : ce qui montre, comme l'ont fait remarquer quelques auteurs, que l'alcoolisme proprement dit n'est qu'un paroxysme : sous la pression d'un besoin à énergie croissante, le pas décisif est franchi. On trouvera dans les très nombreuses observations publiées sur ce sujet bien des variétés : lutte au début seulement, lutte avant chaque accès, indignation du malade contre lui-même, il s'injurie, il s'inflige des boissons étranges ou répugnantes; tout y passe. En résumé, incubation, constitution d'une idée fixe^ obsession, chute finale ; telle est, en bref, l'histoire de cette métamorphose pathologique.

Est-il besoin de faire remarquer encore une fois que le fait primitif, c'est la transformation d'une tendance naturelle, par suite de changements dans l'organisme, et que la satisfaction, l'apaisement ne viennent qu'aj97'ès.

La nutrition, c'est-à-dire l'acte essentiel de la vie physiologique, est sauvegardée par deux espèces distinctes de tendances. (Nous ne

parlons toujours que de celles qui entrent dans la conscience et ont ainsi un caractère psychologique.)

.D'une part, les tendances à forme positive, qui consistent en une attraction, une attaque sur le monde extérieur (aliments et liquides) : la faim et la soif.

D'autre part, les tendances à forme négative qui consistent en une aversion, une défense, une fuite et qui se résument dans l'état connu sous le nom de dégoût.

Le dégoût est dû à une excitation du pneumogastrique qui produit le vomissement, la nausée ou un simple malaise. Cet instinct répulsif est lié : 1° directement et immédiatement au goût et à l'odorat — deux sens qui ne s'isolent guère et qui sont préposés à la surveillance de ce qui entre dans l'organisme; 2° indirectement et par association d'idées aux sensations visuelles et aux sensations tactiles (corps gluants, visqueux, etc.), par analogie et par métaphore à certains objets qui n'ont plus rien de commun avec les fonctions nutritives : le laid, l'immoral. En vertu de cette loi de transfert ou « d'association des sensations analogues i dont nous avons parlé, la tendance s'éloigne de plus en plus de sa forme primitive; mais, dans tous les cas, il y a un fond commun de répulsion, de défense, de désir d'éloignement.

Le dégoût sous sa forme primitive (la seule qui nous occupe) a été peu étudié. On se contente de la classer parmi les sensations organiques, en négligeant le côté affectif, c'est-à-dire son rôle dans la conservation de l'individu. Je ne connais sur ce point que la bonne monographie de Ch. Richet *, que je résume.

Le dégoût est lié à la conservation; « c'est un sentiment instinctif de protection ». Pour justifier cette thèse, l'auteur passe en revue les divers objets de la nature, notant ceux qui nous inspirent du dégoût et en cherchant la cause. — Le règne inorganique nous laisse en général indifférents; cependant l'hydrogène sulfuré, l'ammoniaque et divers autres gaz nous causent une répulsion bien marquée : c'est l'effet d'une association d'idées, cela sent et rappelle la décomposition, le cadavre. — Pour le règne végétal, les herbivores, en raison de leur régime, sont les meilleurs sujets à

1. « Des causes du dégoût », dans L'Homme et l'Intelligence, p. 41-84.

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observer; sur le choix des aliments leur instinct ne les trompe guère. Rappelons qu'à leur entrée dans le Nouveau-Monde, les Espagnols, hésitants en face d'une flore inconnue dont ils ne connaissaient pas les propriétés, se fiaient à la décision de leurs chevaux. Chez l'homme, Richet attribue la répulsion pour les arômes amers à ce qu'ils coexistent fréquenunent avec des propriétés toxiques : il prend comme types les alcaloïdes végétaux (quinine, nicotine, etc.), dont la puissance comme poisons est en quelque sorte proportionnée à l'amertume. En sorte qu'il y a toujours, au fond, « l'amour de la vie et l'horreur de la mort » . — Dans le règne animal, le dégoût s'adresse aux matières putréfiées qui sentent ou rappellent la décomposition cadavérique et les substances toxiques, aux parasites, aux animaux venimeux ou réputés tels ; car l'instinct qui voit tout en bloc, confond dans la même aversion le crapaud et la grenouille, le serpent et l'inoflensive couleuvre.

Dans sa teneur générale, la thèse de la finalité du dégoût est incontestable. Il y a sans doute beaucoup d'exceptions, de faits difficiles à expliquer (Richet en a signalé) ; mais si l'on tient compte de la complexité de la question, les objections tombent.

Une banalité répétée à satiété depuis des siècles, c'est qu'il ne faut pas discuter sur les goûts. Prise à la lettre, elle réduirait le dégoût à une manifestation purement individuelle, sans portée biologique, elle le dépouillerait de tout caractère spécifique et le ferait évanouir comme instinct. C'est une position superficielle. Les contradictions du goût sont à rapprocher de celles de la morale. Les variations de mœurs et de coutume, suivant les races, les temps, les pays et même les castes, n'excluent pas la présence d'une règle qui a ce caractère commun à tous les cas, de dériver des conditions d'existence de chaque groupe et de s'imposer à ce titre. De même le dégoût existe partout, sous une forme ou une autre comme instinct de protection. Ce qui complique la question, chez l'homme, c'est que, par suite du développement intellectuel, cet instinct a été modifié, transformé et même supprimé : entre la connaissance raisonnée et la tendance instinctive, il s'est livré un combat où tantôt ^'un, tantôt l'autre a triomphé. On sait combien les animaux ont de répugnance pour un changement d'alimentation. Cela se voit aussi chez les enfants et les races inférieures, quand elles ne sont pas

pressées par le besoin. La plasticité croit avec la civilisation. Ajoutons-y la nécessité d'adaptations nouvelles : ainsi clans une ville assiégée, on^se repaît de choses immondes; l'instinct de la conservation physiologique est une « maison divisée » où la forme positive lutte contre la forme négative, avec des résultats variables suivant les individus. A cet antagonisme entre l'instinct primitif et des motifs rationnels plus complexes, ajoutons l'influence de l'imitation, de la mode, et il ne restera guère d'exceptions inexpliquées. Quant à Vorigine de cet instinct, si l'on accepte l'hypothèse des modifications acquises, on dira que les animaux et ks hommes les mieux doués pour s'abstenir des substances nuisibles, ont eu parla même des chances de sume, qu'ils ont pu transmettre cette qualité à leurs descendants, chez qui elle s'est fixée et organisée en tendance innée. Qu'on admette ou non cette hypothèse, cela n'importe pas; notre seul but était de rappeler que le dégoût n'est pas un phénomène capricieux, sans portée ; mais qu'il a sa racine dans les profondeurs inconscientes de notre organisation.

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