CHAPITRE IV
La sjTi.pathie n'est pas un instinct ou une tendance, c'est-à-dire un groupe de mouvements coordonnés, adapté à une fin particulière et se traduisant dans la conscience par une" émotion, comme la peur, la colère, l'attrait sexuel : c'est, au contraire, une propriété psychophysiologique très générale. Au jjaiaclère^ -spécialisé de chaguejmûtion) elle oppQ&fi iui.çaraclè.re de plasticité presque sans limites. Nous n'ayons pas à la considérer sous tous ses aspects, mais comme lune des manifestations les plus importantes de la vie affective, comme la base des émotions tendres et comme l'un des fondements de la vie sociale et morale.
La sympathie au sens étymologique (çuv, zaOo;), qui est aussi le sens complet, consiste dans l'existence de dispositions identiques chez deux ou plusieurs individus de la même espèce ou d'espèce différente; ou, comme le dit Bain, « On entend par sjmpathie la tendance d'un individu à s'accorder avecles états actifs ou émotionnels des autres, ces états étant révélés par certains moyens d'expression ». Sous sa forme générale et originelle, elle est cela et rien autre chose. H faut donc tout d'abord se débarrasser d'un préjugé, consacré par les langues, qui identifient la sjmpathie avec la pitié, la tendresse, la bienveillance et les sentiments qui établissent entre deux êtres un lien d'accord et une réciprocité. Ainsi entendu,
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au sens restreint, le terme sympathie n'est ni exact ni suffisant; car, dans toutes les dispositions bienveillantes, il y a, en outre du fait général de la sympathie, d'autres éléments affectifs qui seront déterminés en leur lieu.
Avant d'être morale, avant même d'être psychologique, elle est biologique. Dans son fond, elle est une propriété de la vie et son étude complète serait un chapitre de psychologie générale. Si, nous bornant au nécessaire, nous essayons de suivre l'évolution de la sympathie, de ses formes les plus élémentaires aux plus hautes, nous distinguons trois stades principaux :1e premier, physiologique, consiste en un accord de tendances motrices, c'est une synergie; le second, psychologique, consiste en un accord des états affectifs, c'est une synesthé&ie île troisième, intellectuel, résulte d'une communauté de représentations ou d'idées, liées à des sentiments et, à des mouvements i
y" stade. Sous sa forme primitive, la sympathie est réflexe, automatique, inconsciente ou très faiblement consciente : c'est « la tendance à produire en nous-même une attitude, un état, un mouvement du corps que nous^ percevons dans une autre personne » (Bain). C'est l'imitation à son plus bas degré: Entre la sympathie et l'imitation, au moins à cette époque primitive, je ne vois qu'une différence d'aspect ; la sympathie désignant 'surtout le côté passif, réceptif, du phénomène, l'imitation son côté actif et moteur K
Elle se manifeste chez les animaux qui forment des agrégats (non des sociétés), comme un troupeau de moutons, une meute de chiens qui courent, fuient, s'arrêtent, aboient tous en même temps,
' 1. La psychologie de l'imitation ne fait pas partie de notre sujet. Baldwin, Mental développement in the child and race, p. 263-366, en a fait une bonne étude. Il la définit': « une réaction sensori-motrice, ayant ce caractère particulier que c'est une activité circulaire, la réaction musculaire reproduisant son stimulus ». L'imitation apparaît de bonne heure chez l'enfant, à quinze semaines (Preyer), quatre mois (Darwin). Faut-il la considérer comme un instinct? L'opinion populaire incline dans ce sens et avec elle divers psychologues, Stricker, James, etc. La négative est soutenue par Preyer, Bain, Sully, Baldwin et Je me range à cette opinion. L'imitation ne présente pas les vrais caractères d'un instinct; elle n'est pas adaptée du premier coup; elle tâtonne, elle s'essaie, elle échoue après avoir réussi, elle rétrograde ou ne progresse que lentement. C'est un réflexe idéo-moleur; il se place au-dessus de l'instinct, tendance innée et aveugle et au-dessous de l'acti^vité volontaire qu'il prépare, parce qu'il est le premier effort de convergence vers un but.
par imitation purement physique : chez l'homme, rire et bâiller par imitation,, marcher au pas, reproduire les mouvements d'un^ funambule qu'on regai'de, sentir dans les jambes une secousse quand on voit un homme qui. tombe et cent autres faits de ce genre sont des cas de sympathie physiologique. Elle joue un grand rôle dans la psychologie des foules avec ses brusques attaques et ses paniques soudaines. Dans les maladies nerveuses, les exemples surabondent : épidémie de crises hystériques, de convulsions, d'aboiement, de hoquets, etc. J'élimine les maladies mentales (épidémies de suicide, folie à deux, à trois], puisque nous en sommes au stade purement physiologique.
En résumé, la sympathie à l'origine est une propriété de la matière vivante : comme il y a une mémoire organique et une sensibilité organique, celles des tissus et des éléments derniers qui les composent, il y a une sympathie organiqi^e, faite de réceptivité et de mouvements imitateurs.
Le 2^ stade est celui de la sympathie au sens psychologique, nécessairement accompagnée de conscience ; elle crée chez deux ou plusieurs individus des dispositions affectives analogues. Tels sont les cas où l'on dit que la peur, l'indignation, la joie, le chagrin sont communiqués. Elle consiste à subir une affection qui existe chez un autre et qui nous est. révélée par son expression physiologique. Ce stade comprend deux moments.
1° Le premier moment pourrait être défini : un unisson; psychologique. Si, pendant cette période d'unisson, on. pouvait lire dans l'âme de ceux qui sympathisent, on percevrait un fait affectif unique, réfléchi dans plusieurs consciences. L. Noire, dans son livre, Uvsprung der Sprache, a émis l'hypothèse que l'origine du langage s'explique par l'action en commun des premiers hommes. Pendant qu'ils travaillaient, marchaient, dansaient, ramaient, ils émettaient, d'après cet auteur, des sons qui devinrent les appellatifs de ces divers actes ou de divers objets et ces sons, étant émis par tous, devaient être compris de tous. Que cette hypothèse soit vraie ou fausse, il n'importe (elle a été acceptée par Max Mûller) ; je la donne comme illustration. Mais cet état de sympathie ne constitue pas, par luimême, un lien d'afFection, de tendresse, entre ceux qui l'éprouvent : il ne fait qu'y préparer. Il peut être la base d'une certame solidarité
sociale, parce que les mêmes états internes suscitent les mêmes actes — d'une solidarité mécanique, extérieure, non morale.
2° Le second moment est celui de la sympathie, au sens restreint et populaire du mot : elle est un unisson psychologique plus un élément nouveau ; il y a addition d'une autre manifestation affective, l'émotion tendre (bienveillance, compassion, pitié, etc.). Ce n'est plus la sympathie pure et simple, c'est un composé binaire. L'habitude commune de ne considérer les phénomènes que sous leur forme complète, supérieure, en masque souvent l'origine et la composition. Pour comprendre d'ailleurs qu'il y a ici dualité, fusion de deux éléments distincts et que ce n'est pas une analyse factice, il suffit de remarquer que la sympathie (au sens étymologique) peut exister sans aucune émotion tendre; bien plus, qu'elle peut l'exclure au lieu de la susciter. D'après Lubbock, tandis que les fourmis relèvent leurs blessés, les abeilles qui forment pourtant un corps social, sont indifférentes l'une pour l'autre. On sait que les animaux qui vivent en troupes, s'éloignent presque toujours d'un blessé et le délaissent. Chez les hommes, que de gens qui, en voyant souffrir, ont hâte de se soustraire à ce spectacle, pour supprimer la douleur qui s'éveille en eux par sympathie! Cela peut aller jusqu'à l'aversion : le mauvais riche de l'Évangile en est le type. C'est donc une complète erreur psychologique que de considérer la sympathie comme capable, à elle seule, de faire sortir de l'égoïsme; elle ne fait que le premier pas et non toujours.
3^ stade. Sous sa forme intellectuelle, la sympathie est un accord des sentiments et des actes, fondé sur une unité de représentation. La loi de son développement est résumée dans cette formule de Spencer : « L'étendue et la clarté de la sympathie sont en raison de l'étendue et de la clarté des représentations ». J'ajouterai pourtant à condition qu'elle s'appuie sur un tempérament émotionnel. Celuici est la source par excellence de la sympathie, parce qu'il vibre comme un écho; le tempérament actif s'y prête moins, parce qu'il a tant à se manifester lui-même qu'il ne peut guère manifester les autres; enfin le tempérament flegmatique moins encore, parce qu'il présente un minimum de vie affective; comme les monades de Leibnitz, il n'a pas de fenêtres.
En passant de la phase aflèctive à la phase intellectuelle, la sym-
pathie gagne en étendue et en stabilité. En effet, la sympathie affective exige une analogie de tempérament ou de nature : elle ne s'établit guère entre le timide et l'audacieux, entre le joyeux et le mélancolique; elle peut s'étendre à tous nos semblables, à quelques animaux proches de nous, pas au delà. Au contraire, c'est le propre de l'intelligence de chercher partout des ressemblances ou des analogies, d'unifier; elle emibrasse la nature entière. Par la loi de transfert (précédemment étudiée) la sympathie suit cette marche envahissante et comprend jusqu'aux objets inanimés ; comme lo poète qui se sent en communion avec la mer, les bois, les lacs, les montagnes. De plus, la sympathie intellectuelle participe à la fixité relative de la représentation : on en trouve un exemple simple dans les sociétés animales, comme celle des abeilles, où l'unité, la sympathie entre les membres n'est maintenjue que par la perception ou représentation commune de la reine.
L'émotion tendre marque un moment important dans l'évolution de la vie affective; avec elle, nous dépassons la période des émotions purement égoïstes. La date de son apparition, comme nous l'avons dit, n'est pas bien fixée : peut-être à deux mois, selon Darwin, qui a noté à cette époque l'un de ses modes caractéristiques d'expression, le sourire; plus probablement vers neuf mois (Darwin), douze mois (Pérez) d'après des observations nettes.
L'expression physiologique de la tendresse, en ce qui concerne les mouvements, est réductible à une seule formule n l'attraction. /Elle se traduit ou par des mouvements élémentaires de r"approchement, ou par les contacts, ou par l'embrassement qui est sa fin dernière, dont le reste n'est qu'une forme mitigée et arrêtée. Elle a donc un rapport direct avec le sens primordial, lejtoucher.; comme le dit Dain, ï le contact est l'alpha et l'oméga de l'affection tendre • ». Les mouvements ont un caractère général de relâchement qui fait contraste avec ceux de la colère. — Un mode d'expression qui lui est propre,
1. Ce point a été bien traité par cet auteur, Émotions, ch. vu. Voir aussi Mantegazza, ch. xi. Lange n'en parle pas.
RiBOT. — Sentiments. 16
sinon exclusif, est le sourire. Celui-ci est-il forme initiale du rire ou au contraire n'en est-il qu'une forme affaiblie, un arrêt de développement? On a discuté ce point sans grand profit. Darwin adopte la première thèse, ce qui paraît assez peu conciliable avec la loi générale de l'évolution : l'enfant sourit avant de rire ; c'est l'orôre inverse qui devrait se rencontrer.
L'émotion tendre se rapproche de la joie ; aussi les modifications de la circulation, delà respiration, sont analogues. Il y a augmentation comme dans le plaisir, à un degré moindre ; la tendresse s'accommode mieux des sensations modérées et reposantes.
Elle s'accompagne aussi d'un accroissement des sécrétions, notamment celle des glandes mammaires chez la femme. Celle des glandes lacrymales est plus embarrassante. On sait que la tendresse humecte souvent les yeux; mais les larmes se produisent dans des conditions si variées, quelquefois si contraires, que, même après les travaux contemporains sur l'expression des émotions, cette question des causes me paraît loin d'être vidée. La pression sanguine a une influence directe sur cette sécrétion qui est toujours liée à un accroissement de la circulation; mais la simplicité du mécanisme n'empêche pas la diversité des causes. Les larmes peuvent être provoquées par des actions mécaniques ou physiologiques (irritation de la conjonctive, toux, effort, vomissement) ; par des états psychiques totalement distincts : le chagrin, la joie, la tendresse. En fait, tous les essais d'explication ne se rapportent qu'aux états pénibles : cas de beaucoup le plus fréquent, mais non unique. Darwin admet] que les cris chez l'enfant produisent un engorgement des vaisseaux de l'œil, puis une contraction des muscles orbiculaires comme moyen de protection, d'où / une action réflexe sur les glandes laci7males : ensuite l'efilision des larmes subsisterait même quand les cris sont supprimés. Wundt qui rejette cette exphcation, voit dans les glandes lacrymales des organes dérivatifs, calmant la douleur : cette sécrétion, qui est permanente, purge l'œil des corps étrangers (poussière, insectes, etc.); comme les images visuelles sont les plus importantes de toutes, l'effusion^ des larmes serait un effort inconscient pour chasser les représentations tristes; elle aurait pour fondement une analogie entre les sensations pénibles et les images. Quoi qu'on
pense de ces hypothèses, elles considèrent les larmes comme traduisant exclusivement la douleur.
L'augmentation de la sécrétion lacrymale dépend de l'accroissement de la pression sanguine ; or, la circulation augmente dans la joie et la tendresse, comme le prouve l'éclat des yeux. L'apparition de lannes, peu abondantes d'ailleurs en pareil cas, en serait la conséquence naturelle. Le chagrin, au contraire, s'accompagne d'un abaissement de la circulation et souvent les pleurs font défaut au premier moment. L'effusion des larmes procure un soulagement, c'est une soupape de sûreté ; elle répondrait à un second moment — de détente — où le retour de la vitalité a commencé. En d'autres termes, les pleurs de la joie et de la tendresse correspondraient au moment de l'action; les pleurs de la tristesse, au moment de la réaction.
La psychologie de l'émotion tendre me paraît réductible à une question unique, celle d'origine. La description de ses variétés est sans intérêt ou se trouvera ailleurs. Nous l'avons posée comme simple et primitive. Étant la source de toutes les manifestations altruistes, sociales et morales, il vaut la peine d'.en considérer la nature au moment de son apparition.
Chez l'enfant et les animaux les plus élevés, la première manifestation de tendresse est pour la mère ou la nourrice. « Le seul fait que l'enfant est porté par sa mère constitue entre les deux un rapport qui est seulement d'un degré plus lâche que celui du fœtus à l'organisme maternel ; il constitue la source principale du sentiment tendre. Ajoutons que l'enfant continue à recevoir la nourriture, la chaleur, l'appui comme à l'état fœtal. Ce premier attachement instinctif ou sensoriel, devient tendresse par l'addition de nombreux sentiments dérivés de sensations agréables diverses, entre autres celles des yeux et des oreilles, dont sa mère est la source i. » La tendance primitive s'adresse donc, chez les enfants et les animaux, à qui leur a été agréable, à qui leur a fait du bien et dont ils en espèrent encore. C'est une émotion qui, dans la nomenclature de H, Spencer, serait légitimement nommée égo-altruiste et même avec prédominance marquée de l'égoïsme. Il doit en être ainsi, car l'altruisme ne peut être inné.
i. J. Sully, The Human Mind, II, 104-105.
La faculté de connaître débute par une période indifférenciée où il n'y a ni sujet ni objet, mais seulement la conscience de quelque chose sans qualification. La séparation du moi et du non-moi dans l'ordre de la connaissance est le moment auquel répond, dans l'ordre affectif, la scission entre l'égoïsme conscient et l'altruisme. Comment se fait cette aliénation partielle de nous-même? Gonmient peut-elle naître et se consolider? On répondra plus tard à cette interrogation, en traitant de l'émotion morale (ch. vni). Pour le moment, je me borne à une seule question : sommes-nous en face d'un véritable instinct, d'une tendance innée, irréductible qui se traduit dans la conscience par l'émotion tendre ou ses variétés?
On sait tous les efforts tentés (surtout au xvni" siècle) pour ramener par l'analyse l'altruisme à un égoïsme très raffmé, à un calcul; ainsi la tendresse des parents pour les enfants s'expliquait par la présomption des services qu'ils rendront plus tard. Je crois inutile d'insister.
En faveur de l'innéité, les meilleures raisons qu'on puisse alléguer, parce que ce sont des raisons de fait, c'est que l'affection, l'attachement, se rencontrent même chez les animaux à qui on ne peut attribuer un calcul ou des prévisions intéressées. Sans parler de l'amour maternel qui se manifeste énergiquement à des degrés très inférieurs du règne animal, on trouve des exemples de sympathie bienveillante et active entre des animaux de la même espèce et, quoique plus rarement, d'espèces différentes ' , en dehors de tout attrait sexuel. Les singes, en défendant leurs compagnons, sont quelquefois dévoués jusqu'à l'héroïsme. — Ajoutons chez l'homme, si cela est nécessaire : « les impulsions de pitié instantanées, irréfléchies pour les malheureux, que ce soient des étrangers, des ennemis, des criminels, des bêtes même; l'absence de toute balance entre une perte immédiate et un gain futur... L'égoïsme le mieux étendu ne saurait expliquer la conduite du bon Samaritain. Les hommes qui, dans tous les âges, ont volontairement donné leur vie pour leur patrie, ne pom aient être influencés par des considérations égoïstes. Beaucoup sans doute avaient l'espoir d'une vie iuture ; mais cette croyance n'est nullement universelle et pour la
1. Pour ces faits, voir Romanes -.Mental Evolution, ch. xx;Lloyd Morgan, Animal Life, SQl-SgS.
masse, il n'est pas absolument certain que celui qui abandonne cette vie, recevra une pleine compensation dans une autre i. »
L'innéité de l'instinct altruiste me parait donc établie sans réplique. Il peut être très énergique chej les uns, très faible chez les autres; en cela il ressemble à toutes les tendances instinctives. Comme genre, cet instinct comprend des variétés : à caractère général (la bienveillance, l'affection, la pitié, etc.); enfin, il entre à titre d'élément dans plusieurs émotions composées (la vénération, l'admiration, l'amour sexuel, etc.).
Resterait à chercher sous quelle forme il a fait son entrée dans le monde, quelle a été sa première manifestation. A cet égard, il n'y a que trois hypothèses possibles : l'amour maternel, l'état grégeaire ou (ce qui est bien peu vraisemblable) l'instinct sexuel. La valeur de ces hypothèses sera discutée plus tard, dans le chapitre sur l'émotion morale, complément naturel de celui-ci '.