‹ La psychologie des sentimentsChapitre 60 sur 112 · Herbert Spencer, Psychology · texte numérisé non relu

Herbert Spencer, Psychology

plus générales, l'image concrète se transforme en un schéma vague, en un concept, un idéal absolu et nous avons l'amour pur, intellectuel, platonique, mystique : l'émotion s'est totalement intellectualisée. Remarquons que cette dernière période de l'évolution n'est pas si rare. Outre qu'elle se rencontre à l'état sporadique, elle s'est fixée et exprimée, à certains moments de Thistoire, dans des institutions : l'amour chevaleresque dont Geoffroy Rudel cherchant la comtesse de Tripoli est le plus parfait exemple; les Troubadours, les Cours d'amour provençales décidant que l'amour vraine peut exister dans le mariage et exclut toute cohabitation, etc. — Toutefois, il ne faudrait pas se laisser trop prendre aux apparences. Les amants platoniques et mystiques ont toujours soutenu que leur sentiment est parfaitement pur, n'a rien de commun avec les sens et l'opinion contraire leur semble une profanation et un sacrilège. Pourtant, comment l'amour existerait-il sans conditions physiques si atténuées qu'on les suppose? Si elles font défaut, nous n'avons et ne pouvons avoir qu'un état tout intellectuel, la représentation d'un idéal conçu, non senti. D'ailleurs, il y a mieux à faire que de supposer et de raisonner : des faits assez fréquents montrent combien on peut rapidement déchoir de la sphère idéale et la chute n'est si facile que parce que tout est prêt pour la favoriser '.

Dans cette évolution ascendante de l'instinct à la forme idéaliste, il y a un moment décisif : l'apparition du choix individuel ; c'est la marque propre qui différencie l'instinct de l'émotion. L'instinct sexuel se contente d'une satisfaction spécifique; l'amour sexuel, non : et comme le choix se manifeste chez les représentants supérieurs de l'animalité, non seulement par les combats sanglants entre les mâles ou par les tournois plus pacifiques qui précèdent la sélection sexuelle ; mais en l'absence de toute rivalité et de toute concurrence, par la préférence exclusive d'un mâle pour une femelle élue entre beaucoup d'autres qu'il pourrait posséder; on peut admettre ci plus forte raison que l'humanité primitive a dû sortir très tôt de la venus volpvaga. On sait que Scliopenhaner et après lui Hartmann ont essayé de déterminer les raisons du choix; mais cette

1. Pour des observations curieuses sur ce point, voir en particulier Moreau (de Tours), Psychologie morbide, p. 264 à 278.

tejitative reste toujours ioaconiiplète, parce qu'on n'est jamais sûr de découvrir tous tes facteurs inconscients.

Au reste, la psychologie de l'amour cactie bien d'autres mysftèi'es. Sa violence aYeugle qui frjjppejd 'étjxnmement et quelquefois d'épouvante le spectateur de sang-froid, d'ofi vient-elle ? Bain croit l'expliquer par une « concentration de l'attention sur un individu » et parce que « l'intensité et l'unité dans l'objet sont associées dans l'amour » ; mais il en est de même pour d'autres passions telles que l'ambition et la haine. Herbert Spencer, dans l'analyse précitée, l'attribue à sa complexité ; l'amour est un agrégat de tendances hétérogènes, mais qui toutes convergent au même but et entraînent dams le même sens. Au fond, l'irrésistibilité est dans l'instinct sexuel et n'existe que par lui; l'activité instinctive seule a cette puissance. C'est ce que SclM>penb;auer appelle, en termes métaphysiques, le Génie de l'espèce qui se sert de l'individu pour arriver à ses fins. Gn pourrait dire aussi en termes biologiques, selon l'hypothèse en vogue de Weissmann : la continuité du plasma germinatif qui se manifeste et s'affirma énergiquemejat, en sauvegardant les droits de l'-espèce contre les fantaisies individuelles. Mais toutes ces métaphores n'expliquent rien, n'ajoutent rien à la simple constatation

de fait. J.'instinr.t spyiipI rftstp. te p.pnirp. antoiir filmqii^l font gravitp;

rien n'est que par lui ; te caractère, l'imagination, la vanité, l'imitation, la mode, le temps, les lieux et bien d'autres circonstances individuelles ou influences sociales, donnent à l'amour, comme émotion un passion, uiae plasticité sans limites : c'est aux romanciers de décrire toutes ces formes et ils n'ont pas faiUi à leur tâche.

Onniqne l'amonr, même dans ses manifestatinns moyennes, soit inséparable de l'obses*^'"" ftt de l'impulsion, je ne vois dans ces deux caractères aucun motiflégitime pour le placer, sans restriction, comme il plaît à quelques auteurs, dans la pathologie ^ Il a son

1. Voir Danville, Psychologie de Vamour, ch. vi, pour une discussion détaillée de celte question que l'auteur résout aussi par la négative.

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but naturel et il y tend par des moyens appropriés : que souvent iJ atteigne les limites de la folie, chacun le sait; mais en cela il m diflêre pas de la plupart des émotions. Il y a les formes impulsives et irrésistibles de l'amour (érotomanie) ; elles restent dans la nature : sa vraie pathologie est ailleurs, elle est hors de la nature.

Sur les déviations e-t interversions de l'instinct sexuel, on a publié — surtout de nos jours — tant d'observations, écrit tant de livres, discuté tant de thèses médico-légales qu'on pourrait croire que la psychologie du sujet s'en est trouvée éclaircie ; il n'en est rien : or, elle seule nous intéresse.

Réduit à sa plus simple expression, le problème psychologique est celui-ci : L'instinct sexuel a une fin très nette, très facile à établir; comment peut-il s'en écarter? D'autres instincts, celui de la conservation sous la forme otifensive ou défe;îsive, le self-feeling, n'ont pas un mécanisme qui leur soit exclusivement propre et sont susceptibles d'adaptations variables et multiples. Celui-ci est enfermé par la nature dans tes limites strictes. Sans doute tout instinct a ses oscillations ; mais il ne varie que dans les moyens, le but reste le même. La fourmi, l'abeille, le castor, l'araignée, modifient leur façon d'agir suivant le milieu, parce qu'ils sont enfermés dans ce dilemme : s'adapter ou péril*; mais ils arrivent toujours à la même fin. L'instinct de la nutrition chez l'homme utilise les animaux et les végétaux, les chenilles crues du sauvage ou la cuisine savante du civilisé; mais le même but est toujours posé et atteint. Dans les déviations, au moins extrêmes, de l'instinct sexuel, il en est autrement : tout change, moyens et fins. Le but normal — la génération et la perpétuité de l'espèce — est ignoré, mis à néant. Cet aspect de la question ne me paraît pas avoir été assez remarqué. Gonunent un instinct si solidement établi, ayant son mécanisme propre, peut-il défaillir?

Ce sujet mériterait une monographie purement psychologique, très difficile, qui ne serait pas à sa place ici. Je voudrais seulement rechercher les principales causes d'altération d<e cet instinct. Je ne citerai aucun fait ; ils sont très connus ou se devinent d'eux-mêmes; d'ailleurs il faut opter entre beaucoup ou rien. Je laisse de côté les cas extrêmes, comme la nécrophilie ou bien l'éréthisme sexuel acconmagné du besoin de violence, de destruction, de sang : celui-

ci est l'équivalent des manifestations animales, mentionnées plus haut, où l'état d'excitation générale, loin de susciter la tendresse, éveille de préférence les tendances agressives. Ce sont des impulsions folles. Je m'en tiens aux déviations et interversions, c'està-dire aux cas où le mécanisme naturel de l'instinct est faussé (excitations causées par des impressions étrangères à la sexualité, attraction vers le même sexe).

On peut passer sous silences les causes générales qui instruisent peu : la dégénérescence, invoquée ici comme d'habitude ; l'hérédité, qui n'explique rien, puisqu'elle est une répétition et qu'elle ramène au cas primitif qui, lui, pose la question. On ne peut chercher avec profit que dans l'ordre des causes particuhères.

1° Une première, anatomique et physiologique, se rencontre dans la conformation des organes génitaux : arrêt de développement, sexualité incomplète, hermaphrodisme, malformations, etc. C'est la plus simple, la plus facile à constater et elle suffît pour divers cas : l'action de bas en haut, de l'organe et de son centre inférieur sur le cerveau, n'est plus normale ; les conditions d'existence de l'instinct sont absentes ou altérées.

2° Les autres causes sont plus difficilement assignables. En voici une d'ordre sociologique : on sait ce qui se passe dans les agglomérations fermées d'individus de même sexe : internats, couvents, prisons, casernes, navires accompHssant un long voyage.

Mais les plus nombreuses sont d'origine psychologique et il faut les diviser en inconscientes et conscientes :

3° Les causes inconscientes et par conséquent involontaires sont plutôt soupçonnées qu'établies. Elles consistent en associations d'idées bizarres qui se forment au moment de la puberté et dont la raison dernière nous échappe : on pourrait les assimiler à certains cas d'audition colorée, où se forme entre un son et une couleur une liaison, en apparence accidentelle et fortuite, mais qui repose sur un fond affectif commun. Il y a plus, des observations semblent montrer qu'à une époque bien antérieure (vers cinq ou six ans) il se produit « des poussées génitales inconscientes provoquant des associations d'idées qui servent fréquemment dans l'avenir de subsiralum à nos sentiments et à nos volitions. La plupart de ces associations sont instables et restent dans l'inconscient. Chez les

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dégénérés, elles prennent le caractère impulsif et obsédant qui distingue leur psychologie ; l'intensité exprime le degré de conscience qui les accompagne, le souvenir qui leur reste lié, l'importance même qu'elles prennent dans l'existence ultérieure. L'existence d'une sous-personnalité inconsciente, directrice de la personnalité consciente, se manifeste ici, plus que partout ailleurs, avec une netteté indéniable '. »

4° Restent les causes conscientes et volontaires qui sont l'inverse des causes physiques, représentant une action de haut en bas. des centres supérieurs, sur le centre inférieur et les organes. C'est ici que l'instinct se trouve aux prises avec son plus redoutable ennemi : l'image intense et persistante. Chez les prédisposés, le pouvoir créateur de l'imagination travaille à une construction sur un thème erotique, comme il produit chez d'autres une invention mécanique, une œuvre d'art, une découverte scientifique. Toute image vive tend à se réaliser; dans le cas actuel elle peut détourner l'instinct de sa voie naturelle, si son pouvoir moteur est plus fort ; et l'instinct sexuel n'a pas chez tous les hommes une égale stabilité.

Je ne pense pas d'ailleurs que ces causes suffisent à tout expliquer, même en tenant compte de l'imitation qui se fixe dans les mœurs et de la contagion de l'exemple. Si les faits étaient pris en détail, sans rien omettre, on serait plus d'une fois embarrassé. Ainsi, des aberrations sexuelles se rencontrent chez des animaux, d'une intelligence médiocre et vivant sans contrainte; peut-on incriminer l'imagination? — chez des peuples primitifs : les Huns, disent les historiens anciens, avaient fait de l'amour contre nature une institution; peuton incriminer la civilisation? Bien d'autres difficultés de ce genre pourraient être soulevées ; mais je rappelle que la pathologie n'est introduite dans cet ouvrage qu'à titre d'éclaircissement et il me semble que, dans notre sujet actuel, elle reçoit, de la psychologie normale, plus de lumière qu'elle ne lui en rend.

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