Le caractère dans les maladies, p. 188 et suiv
les métamorphoses brusques ou à incubation lente. Les premières ont leur type dans les conversions qui suivent une crise inattenjluc : saint Paul et sa vision, Pascal et son accident. R. Lulle et la révélation dune de ses maîtresses, le seigneur espagnol Marana dont on a tant de fois raconté l'histoire, qui fut Don Juan pendant une moitié de sa vie et que des chants d'église transforment soudainement. Le « coup de la grâce ■» des théologiens est d'une psychologie vraie. — Les secondes ne se produisent pas d'emblée, mais après un combat entre les anciennes tendances et les nouvelles : saint Augustin, Luther, Loyola, F. de Borgia qui, en voyant le cadavre de son impératrice (femme de Charles-Quint), projette de renoncer au monde, mais ne le fait que bien plus tard. A ces noms illustres, ajoutez les noms obscurs de gens que chacun de nous connaît.
On peut se demander si les changements, même les plus brusques, le sont autant qu'ils le paraissent; s'ils n'ont pas leufs antécédents dans la vie de ^indi^idu, s'ils ne sont pas le résultat accéléré d'une incubation semi-inconsciente. Quoi qu'on en pense, le mécanisme psychologique des conversions ressemble fort à celui des impulsions irrésistibles. Dans son évolution complète, il parcourt trois moments : 1° la conception d'un but ou d'un idéal contraire; cela arrive à tout le monde, sans durer ni agir; cet état ne produira rien s'il traverse seulement l'esprit, s'il est transitoire; 2° il faut donc que cette conception devienne une idée fixe avec la stabilité, la prédominance, l'obsession qui lui sont propres; 3° alors lacté se produit, parce qu'il est déjà inclus dans l'idée fixe et parce que l'idée fixe est une croyance et que toute croyance se pose comme étant ou devant être. En somme, rien n'aboutit tant que l'idée n'est pas devenue une impulsion. Dans les cas du coup de foudre, le mouvement impétueux de la passion naît d'emblée et triomphe immédiatement. C'est encore une ressemblance avec les impulsions irrésistibles qui passent à l'acte, tantôt après une période de lutte, tantôt dans un raptus soudain.
Il y a toutefois cette différence que le nouveau caractère — c'est-à-dire une nouvelle manière de sentir, de penser et d'agir — dure. Cette stabilité serait impossible si dans les deux cas. d'incubation et d'éruption, un changement profond ne s'était produit dans la constitution individuelle. Les conversions ne créent pas
une nouvelle tendance, mais elles montrent que les plus antithétiques sont en nous et que l'une remplace l'autre, non par un acte de volonté toujours précaire, mais par une transformation radicale de notre sensibilité.
2^ classe. Elle comprend les caractères alternants, qui parfois se succèdent avec une telle rapidité et une telle fréquence, qu'ils se rapprochent des caractères contradictoires simultanés. Au lieu de deux caractères différents, l'un avant, l'autre après la crise, dont la formule pour la vie entière de l'individu serait A puis B, nous avons l'alternance de deux formes de caractère (avec ou sans crise intermédiaire) et la formule serait : A puis B, puis A, puis B et ainsi de suite.
Cette alternance se rencontre à l'état normal ou quasi normal; mais elle est trop fugitive ou trop difficile à fixer, pour qu'on la distingue des caractères instables ; il n'en est pas de même pour les formes morbides qui la montrent en grossissement. Tels sont les phénomènes tant étudiés de nos jours sous les noms d'altérations, maladies, désordres de la personnaUté. Le lecteur les connaît; ils sont d'ailleurs en partie étrangers à notre sujet et si j'y touche, c'est simplement à titre d'éclaircissement sur un point particulier : les variations du caractère.
Dans les cas d'alternance de personnalité, on peut considérer ou bien les changements physiologiques qui sont assez obscurs, ou bien les changements intellectuels qu'on réduit à peu près à la mémoire, ou bien les changements affectifs qu'on néglige un peu et qui sont même omis dans beaucoup d'observations : ces derniers seuls nous intéressent, parce qu'ils se résument en des alternances de caractère.
Si l'on prend, en effet, les observations complètes, on voit que les deux personnalités (il y en a quelquefois davantage) ne consistent pas seulement dans l'alternance de deux mémoires, mais aussi de deux dispositions affectives distinctes et ordinairement opposées. La célèbre Félidad'Azam est, dans son état premier, sombre, froide, réservée; dans son état second, gaie, expansive, vive jusqu'à la coquetterie et la turbulence. Dans le cas de Mary Reynolds, rapporté par Weir Mitchell, nous avons d'abord une femme mélancolique, taciturne, fuyant le monde; puis dans sa nouvelle person-
Dalité, « sa disposition est totalement et absolument changée », elle est folle de plaisir, bruyante, cherchant toujours la compai,'nie, à moins qu'elle ne courre à pied ou à cheval les forêts, les vallées, les montagnes, s'enivrant des spectacles de la nature et ne connaissant pas la peur : ces alternances ont duré seize ans, puis « l'opposition émotionnelle entre les deux états semble s'être graduellement effacée » pour aboutir à une moyenne, entre les deux, « à un tempérament bien équilibré » qui a coexisté pendant un quart de siècle avec son second état « devenu permanent » . Rappelons encore l'observation si connue de L. V. qui présente spontatiément au moins deux formes opposées de caractère : bavard, arrogant, violent, brutal, insubordonné, voleur, voulant Jtuer ceux qui lui donnent des ordres; puis doux, poli, silencieux, sobre, d'une timidité presque enfantine. Je dis spontanément, car MM. Bourru et Burot ont produit o.rtificiellement chez V. des modifications physiques qui s accompagnent aussi de quelques modifications du caractère; mais je m'en tiens aux changements naturels. — Pour d'autres exemples je renvoie aux livres spéciaux sur les altérations de la personnalité.
J'incline à croire que les alternances de mémoire, quoique les plus étranges et les plus troublantes, résultent d'une alternance des dispositions affectives (du caractère) qui résultent elles-mêmes de changements physiologiques ; en sorte que la réduction dernière conduit à la cénesthésie. Quand on voit, par exemple, chez L. V. le caractère violent accompagner toujours l'hémiplégie et l'anesthésie droites, le caractère doux, l'hémiplégie et l'anesthésie gauches — sans parler des modillcations partielles qui accompagnent la paraplégie, l'anesthésie totale, etc., produites artificiellement en état d'hypnotisme, — il est difficile de ne pas admettre que les changements de mémoire, de caractère, d'habitude physique forment un tout presque indissoluble : c'est aussi la conclusion que Bourru et Burot ont tirée de leurs expériences.
A défaut (k, preuves positives qui établissent que le changement ae la cénesthésie est primordial dans ces alternances du caractère. nous pouvons les rapprocher d'une maladie mentale où l'alternance, encore plus simple, laisse mieux saisir ses conditions physiologiques : c'est la folie à double forme (appelée aussi folie circulaire,
4i6 PSYCHOLOGIE DES SENTIMENTS
à lormes alternes, etc.). Elle consiste dans l'alternance régulière de deux périodes : dépression, exaltation. La transition de l'une à l'autre est instantanée ou se fait par des dégradations insensibles; mais rien de plus net que le contraste entre les deux périodes.
Pendant la dépression, les symptômes afîectifs sont : mélancolie, sentiment de fatigue, torpeur, indifférence, frayeur vague, inquiétude sur tout. Physiquement le malade est amaigri, yieilli, cassé, ridé, il y a abaissement de la température, diminution énorme du pouls, des sécrétions et excrétions, du poids du corps (jusqu'à dix livres en une semaine).
- Pendant l'excitation, le tableau est inverse, traits pour traits : sentiment de bien-être, joie, orgueil, activité exubérante; le malade est rajeuni, engraissé, les fonctions organiques sont amples et faciles. « Ce contraste, dit un aliéniste, est une des particularités les plus curieuses et les plus intéressantes de la médecine mentale ' . »
Ici la connexion entre la disposition affective et l'état somatique est de toute clarté et paraît réductible à une tropho-névrose du cerveau (Schûle, Krafft-Ebing) . Il faut reconnaître que celte maladie, qui est la forme extrême, et les alternances de la personnalité, qui sont des formes mitigées, ne nous fournissent que des exemples pathologiques; mais les manifestations morbides sont en germe dans la vie normale. Malheureusement, ces alternances ne sont saisissables que par leur relief et on ne peut citer que les gros cas. Comparés aux caractères successifs dont l'un a tué l'autre, les caractères alternants marquent une nouvelle étape vers la dissolution et forment une transition à notre deuxième groupe, les cai'ajctères contradictoires coexistants.
Ils consistent dans la coexistence de deux tendances contraires, également prépondérantes et inconciliables ; il y a deux caractères, deux sources d'action contradictoires et, d'après notre critérium pratique, il y a, dans une circonstance donnée, deux prévisions