‹ La psychologie des sentimentsChapitre 90 sur 112 · Régis, Maladies mentales, p · texte numérisé non relu

Régis, Maladies mentales, p

possibles et également probables. Ils diffèrent et des caractères successifs, où le second homme a éliminé le premier, et des caractères alternants qui occupent la scène à tour de rôle exclusivement et pendant quelque temps. Us se présentent sous deux formes principales.

1° La première forme n'est pas un type pur ni complet. Elle résulte d'une contradiction entre le penser et le sentir, entre la théorie et la pratique, entre les principes et les tendances. Rien n'est moins rare et il est à peine besoin d'en fournir des exemples : l'opposition tranchée entre l'homme privé et l'homme public, entre l'homme comme savant et entre l'homme comme croyant; tel qui, en matière de preuves scientifiques est intraitable, sera, en religion ou en amour, d'une ingénuité, d'une candeur sans pareilles. Quant à ceux qui professent énergiquement une doctrine et agissent dans le sens contraire, ils ne manquent pas. Schopenhauer, en théorie pessimiste, mysogyne, pénétré de compassion pour tous les êtres, ascète, n'est rien de tout cela en pratique. C'est une contradiction inconciUée à laquelle j'opposerai la parfaite unité d'un Spinoza.

Un homme qui, par hypothèse, serait tout entier intellectuel et qui cependant agirait (si cela est possible), échapperait par sa constitution à cette dualité contradictoire. Le magistrat observé par Esquirol qui, avec une parfaite lucidité d'esprit, avait perdu toute sensibilité et « était aussi indifférent aux siens et à toute chose qu'à un théorème d'EucUde », s'en rapproche. On en trouve des formes atténuées chez les apathiques intelligents.

Mais cette dualité contradictoire est si commune qu'on n'oserait pas y insister, si elle ne mettait en plein jour l'inanité de ce préjugé si répandu : qu'il suffit d'inculquer des principes, des règles, des idées, pour qu'ils agissent. Sans doute, l'autorité, l'éducation, la loi, n'ont pas d'autre moyen d'influence sur les hommes ; mais ce moyen n'est pas efficace par lui-même; il peut échouer ou réussir; c'est une expérience qu'on essaie et qui se réduit à ceci : Le caractère intellectuel (s'il y a des caractères proprement intellectuels, comme l'admettent certains auteurs) et le caractère affectif marcheront-ils de pair?

2° La deuxième forme est pure et complète ; elle renferme une contradiction plus profonde , parce qu'elle existe entre deux

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manières de sentir, deux tendances, deux modes d'agir dont l'un nie l'autre. Ces caractères nous rapprochent de notre dernier groupe fies instables) : ce sont des incohérents qui ne veulent ou ne peuvent résoudre la contradiction qui est en eux. L'un des plus communs exemples se trouve chez les gens qui cumulent la sincérité religieuse et le libertinage. L'opinion les juge sévèrement et les tient pour des hypocrites, confondant ainsi deux cas très distincts : — celui de la dissimulation volontaire et celui de la contradiction incurable — le sentiment religieux et le sentiment sexuel, bien enracinés en eux, agissent tour à tour sans qu'ils se mettent en peine de les- ',oncilier. Citons encore les hommes partagés entre le besoin de l'activité et celui du repos , qui passent sans cesse de l'un à l'autre ; l'amant qui ressent à la fois pour sa maîtresse un ardent amour et un violent mépris. Dans les temps et les pays de profonde foi monarchique, on trouve un état analogue chez les sujets qui ont un sentiment de fidélité inébranlable au roi et d'abjection pour sa personne. En étudiant les caractères « composés j>, Paulhan rappelle que Rubens, calme, tranquille, rangé dans la vie pratique, devenait en proie à une fermentation tragique dès qu'il saisissait le pinceau. On a dit d'un contemporain célèbre (Wagner) qu'il y avait en lui « des instincts d'ascète et de satyre, le besoin d'aimer et de haïr, un appétit de jouissance et une soif d'idéçil, de la dignité hautaine et une plate courtisanerie, un mélange de dévouement et de lâche trahison ». Ce portrait pourrait convenir à beaucoup d'autres. \\ dénote plus qu'une dualité contradictoire, car il n'est pas réductible à deux marques essentielles; mais il n'est pas encore le type vrai de l'instable.

A en croire certains auteurs, la cause des caractères contradictoires simultanés serait bien simple : elle serait réductible à la dualité cérébrale. On sait que les deux hémisphères du cerveau, même normal, sont asymétriques, différents quant au poids, à la distribution des artères, à l'importance fonctionnelle, le côté gauche étant prépondérant ; que les hallucinations peuvent être unilatérales ou bilatérales, à caractères différents, etc. Bref, le dualisme cérébral est indéniable; mais qu'il suffise à expliquer la dualité du caractère , c'est une hypothèse tellement simpliste que je ne m'arrêterai pas à la discuter.

Une explication tirée de la psychologie sera moins simple, mais moins fragile. Pour comprendre comment ces caractères se constituent, la marche suivante me paraît la meilleure. Prenons comme point de départ les caractères bien équilibrés, « complètement unifiés », qui présentent une coordination hiérarchique des diverses tendances. Un premier pas vers la rupture est marqué par la prédominance d'une seule et unique tendance : on est actif, contemplatif, sensitif, etc. C'est encore une unité; mais au lieu d'une unité de convergence qui ressemble à une fédération, nous avons unité de prépondérance qui correspond à une monarchie absolue. Un deuxième pas, décisif, est marqué par l'apparition de deux tendances dominatrices; mais il faut qu'elles soient contradictoires. Ainsi, Michel Cervantes qui, après une vie de batailleur chevaleresque, devient l'écrivain que l'on sait, offre l'exemple d'une nature complexe, composite, nullement contradictoire. La contradiction est dans les cas analogues à celui du croyant libertin, parce qu'en même temps qu'il affirme des règles de morale prescrites par sa religion, il les nie par ses actes. Donc deux tendances incoordonnées. Toutefois ce n'est que l'exagération d'un fait normal : un homme très grave peut avoir des accès de joie folle ; un autre peut être pris d'une passion qui dément toutes ses habitudes. Donnez à cet état transitoire, épisodique, la stabilité, la permanence, elle caractère contradictoire s'établit. Les causes de cette transformation peuvent être assignées aux circonstances; je les crois bien plus encore dépendantes de l'innéité : ce sont des dispositions inhérentes à la constitution individuelle ; l'occasion ne sert qu'à les faire éclore.

En définitive, on peut soutenir, sans paradoxe, que ces caractères sont ou ne sont pas contradictoires, selon les points de vue adoptés : pour la logique de l'intelligence, ils le sont; pour la logique des sentiments, ils ne le sont pas.

Quand nous jugeons un caractère contradictoire , qu'il s'agisse de nous ou des autres, nous procédons objectivement; nous constatons dans l'individu l'existence simultanée de deux idées directrices dont l'une nie l'autre ; nous le déclarons illogique rationnellement, parce que le principe de contradiction est le nerf de toutes nos affirmations et que la logique de l'intelligence repose sur lui.

La logique des sentiments est subjective ; elle est régie par le

principe de finalité ou d'adaptation. L'individu, comme être purement affectif, ne vise qu'une fin, la satisfaction de ses désirs ; et en lui, chaque tendance spéciale vise sa fin spéciale, son bien spécial. Si donc le savant mû par l'amour de la vérité tend vers la vérité rigoureuse et, mû par un vif sentiment religieux, se satisfait par des croyances d'enfant; il n'y a pas, il ne peut y avoir de contradiction entre ces deux désirs; elle n'existe que dans la région des idées, objectivement. La logique des sentiments a aussi ses illogismes, mais ils sont autres et je n'en vois que deux : 1° quand une tendance isolée, en allant vers son but, est une cause de nuisance ou de ruine pour l'individu tout entier ; 2° quand celui-ci se complaît dans sa propre destruction, comme dans le cas de « plaisir de la douleur » que nous avons étudié ailleurs et dont le dernier terme est l'attrait du suicide.

Les caractères instables ou polymorphes ne peuvent être appelés t caractères » que par une extension tout à fait abusive de ce mot; car il n'y a plus ni unité, ni stabilité, ni prévision possible : comment agiront-ils? à chaque moment nous sommes en face d'une énigme. En fait, c'est la dissolution du caractère et tous les échantillons de ce groupe sont pathologiques.

Il n'est pas utile de les décrire, car ils se comprennent d'euxmêmes. Leurs principaux types se rencontrent : chez les hystériques dont la psychologie protéiforme a été tant de fois faite et bien faite qu'il n'y a pas à insister ; chez les aventuriers dont l'histoire avec des variations sans nombre est, au fond, toujours la même et peut se résumer ainsi : précocité, indiscipline à la maison paternelle ou aux écoles, ftigues fréquentes, inaptitude à tout travail suivi; passant brusquement de la fougue au dégoût, essayant tout et laissant tout, roulant ainsi au hasard des impulsions et des circonstances jusqu'à une catastrophe finale qui les conduit en cour d'assises ou dans un asile d'aliénés.

Les causes de cette instabilité sont congénitales ou acquises.

La diathèse spasmodique, comme l'appelle Maudsley, est le plus

souvent innée. Elle a pour marques les divers symptômes qui sont compris sous le nom de dégénérescence, groupés en stigmates physiques et stigmates psychiques : ils sont trop connus pour qu'il soit besoin de les énumérer.

L'instabilité acquise au cours de la vie est le reliquat de certaines maladies, surtout des blessures et chocs au cerveau et avant tout des lésions du lobe frontal. Telle est la conclusion qui ressort des observations de David Ferrier, de Boyer, Lépine, etc. Plus récemment, Allen Starr*, sur 46 cas, a constaté 23 fois, comme seuls symptômes, Tobtusion mentale, l'impossibilité de l'attention, l'irritabilité, les actes incoordonnés et impulsifs, l'absence de contrôle volontaire, la perte du pouvoir d'inhibition : phénomènes qui coïncident spécialement avec les lésions du côté gauche de la région frontale.

M. Paulhan, dans son livre sur les Caractères, étudiant ceux qu'il appelle les inquiets, les nerveux et les contrariants, en donne plusieurs exemples : parmi eux Alfred de Musset, d'après son propre portrait, confirmé par celui de G. Sand. Écoutons-les tour à tour : « Au sortir de ces scènes affreuses, un amour étrange, une exaltation poussée jusqu'à l'excès me faisaient traiter ma maîtresse comme une divinité. Un quart d'heure après l'avoir insultée, j'étais à ses genoux; dès que je n'accusais plus, je demandais pardon; dès que je ne raillais plus, je pleurais. » (Musset.) « Ses réactions étaient soudaines et violentes en raison de la vivacité de ses joies... L'on eût dit que deux âmes, s'étant disputé d'animer son corps, se livraient une lutte acharnée pour se combattre l'une l'autre... Règle invariable, inouïe, mais absolue dans cette étrange organisation, le sommeil changeant toutes ses résolutions, il s'endormait le cœur plein de tendresse, il s'éveillait l'esprit avide de combats et de meurtres et s'il était parti la veille en maudissant, il accourait le lendemain pour bénir. » (G. Sand.) — De là et de? cas analogues, Paulhan conclut que « ces types résultent de la prédominance de l'association par contraste ». Il me paraît impossible de réduire la psychologie des instables — et des caractères contradictoires qui y confinent — à ce seul fait. D'abord, l'association par contraste n'est pas primitive. Avec raison, les psycho-

. 1, Brain, n° 32, p. 570, et Brain Surgery (1893), ch. i.

logues la réduisent indirectement à l'association par ressemblance, mélangée quelquefois d'éléments de contiguïté. De plus, le contraste n'existe que par couples et chez les « nerveux, inquiets, contrariants » il n'y a pas seulement passage du contraire au contraire, mais du divers au divers ; ils parcourent toute une gamme. Enfin l'association par contraste n'a une forme précise que comme phénomène intellectuel et l'on ne pourrait soutenir que l'amour, en tant que représentation, évoquerait la représentation de la violence, ou Vidée de la jalousie celle de l'indifférence. Ici l'association des. idées n'est qu'un effet, un résultat, une traduction dans la conscience d'événements plus profonds, d'ordre affectif et même organique. Si Musset, s'étant représenté Sand comme une divinité, sévit aussitôt sur elle comme un planteur brutal sur une esclave, son changement d'orientation est dans sa manière de sentir, non de penser. J'y vois plutôt l'effet d'un épuisement rapide, mais partiel, très fréquent chez les déséquilibrés . Si l'on tient à conserver le mot contraste, il faudrait le prendre, non dans son acception psychologique, mais au sens des physiologistes, lorsqu'ils parlent de « contraste successif » et qu'ils l'attribuent (à tort ou à raison) à la fatigue de certaines portions de la rétine.

La formule qui, à mon avis, résume et explique les instables, est celle-ci : infantilisme psychologique. On pourrait dire aussi arrêt de développement, mais l'expression ne serait pas applicable à tous les cas.

Si l'on considère, en effet, les marques distinctives du caractère des enfants (sauf exceptions), on constate d'abord la mobilité; ils désirent une chose, puis une autre et une autre, passent vite aux extrêmes, de la fougue au dégoût, du rire au pleurer; c'est un faisceau incoordonné d'appétits et de désirs dont chacun chasse l'autre. Puis, faiblesse ou absence totale de volonté, sous la formft supérieure de l'arrêt qui maîtrise et coordonne. Sont-ils impulsifs par défaut d'inhibition ou incapables de se gouverner par l'excès des impulsions? Les deux cas se rencontrent et le résultat est le même. Le tableau de leur caractère, qu'il est inutile de poursuivre dans le détail, est celui des instables — c'est-à-dire d'une non-constitution du caractère.

Le terme infantilisme convient également aux formes congéni-

taies et aux formes acquises. Les uns n'ont pas cessé d'être enfants, les autres le redeviennent; ils sont au même niveau, les uns pour n'avoir pas assez monté, les autres pour avoir trop descendu : arrêt de développement ou régression. Et il n'y a pas à objecter que cette instabilité s'est rencontrée maintes fois chez des esprits supérieurs : le génie est une chose, le caractère une autre chose et il ne s'agit ici que du caractère. Le vulgaire qui, frappé de l'incohérence de leur conduite, appelle ces hommes de « grands enfants » trouve la note juste, sans subtihté d'analyse.

En somme, depuis le caractère V7'ai (c'est-à-dire l'affirmation d'une personnalité sous une forme stable et constante avec ellemême) qui ne se réalise jamais complètement ni sar.s de courtes éclipses, il y a tous les degrés possibles d'infraction à l'unité et à la stabilité, jusqu'à ce moment de la multiplicité incoordonnée, où le caractère n'a pu naître ou a cessé d'être.

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