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CHAPITRE XIV

En commençant cet ouvrage, on a présenté un tableau général de l'évolution de la vie affective ; en le finissant, il convient d'essayer un travail contraire : le tableau de sa dissolution. Se produit-elle comme par hasard, variant d'un homme à un autre, ou suit-elle une marche régulière et déterminable ; est-elle réductible à une formule qu'on puisse assimiler à une loi?

La loi de dissolution, en psychologie, consiste en une régression continue qui descend du supérieur à l'inférieur, du complexe au simple, de l'instable au stable, du moins organisé au mieux organisé : en d'autres termes, les manifestations qui sont les dernières en date dans l'évolution disparaissent les premières ; celles qui ont apparu les premières disparaissent les dernières. L'évolution et la dissolution suivent un ordre inverse.

J'ai montré autrefois que la disparition lente et continue de la mémoire vérifie cette formule et, à titre de contre-épreuve, que, dans les cas assez rares où cette faculté est recouvrée, la restauration remonte pas à pas en sens inverse le chemin descendu. Le travail méthodique de la dissolution se montre mieux encore dans la psychologie des mouvements ; qu'on me permette, à titre d'éclaircissement et de préparation, de résumer ce que j'ai exposé plus longuement ailleurs : la régression motrice dans le cas banal de l'ivresse. Il y a d'abord une période d'excitation, même d'exubérance et de verve qui est l'antipode de la réflexion, c'est-à-dire que l'attention sous sa forme la plus haute et comme résultat d'une

LA DISSOLUTION DE LA VIE AFFECTIVE ^^o

convergence motrice ne peut plus se constituer. Puis, ou n'est plus maître de sa langue, on livre ses secrets : la volonté sous sa forme supérieure (d'inhibition) a disparu. Puis, on est incapable d'une action ou d'un dessein suivi : la volonté sous sa forme inférieure (d'impulsion) reste impuissante. Puis les mouvements volontaires, les plus délicats, ceux de la parole et de la main deviennent incoordonnés. A un degré plus bas, il y a perte des mouvements semi-automatiques, comme ceux de la marche; 1 ivrogne titube et perd l'équilibre. Plus bas encore, la tonicité musculaire s'affaiblit; de son siège, il tombe sous la table; puis, abolition des réflexes et enfin, si l'on va jusqu'à la mort, perte des mouvements automatiques de la respiration et du cœur. — Voilà un ordre de régression bien marqué, facilement déterminable, parce que le rôle psychologique des mouvements est relativement simple.

Le but de ce chapitre est détablir que la disparition des sentiments, quand elle se fait peu à peu, d'une manière continue, par l'effet de l'âge ou de quelque maladie à évolution lente (paralysie générale, démence sénile, etc.), se conforme à la même loi. Mais, en raison de la complexité de la vie affective, la question présente des difficultés qu'il faut d'abord signaler.

La première est celle-ci : la régression affective ne serait-elle pas simplement l'effet d'une régression intellectuelle? ou faut-il la tenir pour primitive, indépendante et autonome, non pour secondaire et consécutive à la déchéance de l'intellect? ou bien — et cette hypothèse me paraît la plus vraisemblable — les deux cas se produisent-ils? Il est impossible de donner une réponse péremptoire, les deux éléments, intellectuel et affectif, étant étroitement associés. Toutefois, comme la régression est irrémédiable et qu'elle résulte d'une déchéance ou d'une usure organiques, les présomptions sont plutôt en faveur d'une extinction graduelle des tendances.

La seconde difficulté est au moins aussi grande. Nous avons admis que, chez tout homme normal, toutes les tendances primitives existent; mais leur coexistence n'implique par leur égalité : l'expérience le prouve. Le caractère individuel résulte de la prépondérance d'une ou de plusieurs tendances : esthétique ou sexuelle, morale ou religieuse ; l'un est peureux et l'autre colérique par tempérament. Il en résulte que tous les cas de régression ne sont pas

Strictement comparables entre eux; car il est évident que la tendance maîtresse doit tolérer mieux que les autres les chocs et les assauts, résister plus longtemps au travail de destruction. C'est ce qui explique, à mon avis, comment, dans une observation citée plus bas, on verra le sentiment esthétique, l'un des plus fragiles et des derniers formés, disparaître très tard chez un artiste : ce qui est en apparence une exception, en fait, une confirmation de la loi. La position idéale de notre sujet serait celle-ci : Un homme moyen, chez qui les tendances seraient à peu près équipoUentes, frappé d'une maladie à régression lente, permettant de noter l'ordre d'affaiblissement et d'extinction des sentiments; puis, la déchéance s'arrêtant court pour être suivie d'une restauration de la vie affective qu'on pourrait suivre pas à pas dans sa marche ascendante, pour savoir si elle est la répétition à rebours de la période de dissolution. La recherche d'un cas pareil n'est guère moins que chimérique. La seule méthode pratique consisterait à recueillir un grand nombre d'observations, chez des malades différents, et a composer ainsi un tableau schématique de la dissolution, analogue aux photographies composites de Galton, formé par l'accumulation des ressemblances et l'élimination des différences individueUes. C'est ce qu'on va essayer, autant que le permettent l'extrême pénurie des matériaux et la difficulté d'un sujet inexploré. Nous étudierons d'abord la dissolution proprement dite; puis, en manière de contreépreuve, l'arrêt de développement.

La dissolution des sentiments allant du supérieur à l'inférieur, de l'adaptation complexe à l'adaptation simple, en rétrécissant peu à peu le champ de la vie affective, on peut, dans cette déchéance, distinguer quatre phases marquées par la disparition successive : lo des émotions désintéressées; 2° des émotions altruistes; 3° des émotions égo-altruistes ; 4° des émotions purement égoïstes.

10 Je classe sous le premier titre les émotions esthétiques et les formes supérieures de l'émotion intellectuelle, qui ont pour but un idéal non pratique ni utilitaire, qui sont un luxe, qui ne sont pas

nécessaires à la vie. Les besoins esthétiques et scientifiques sont si peu marqués et si peu exigeants chez la plupart des hommes, qu'il est impossible d'établir positivement qu'ils disparaissent les premiers ; mais on peut user de moyens indirects.

On ne peut nier que ceux qui ont la passion de l'art ou de la science, pour qui c'est une nécessité, une condition de vie, sont extrêmement rares en comparaison de ceux qui sont mus ou possédés par l'amour, le désir des richesses, l'ambition. Dans la masse de l'humanité, l'émotion esthétique et l'émotion intellectuelle restent embryonnaires ou parviennent à un développement faible, tout au plus moyen ; c'est une lueur non une lumière et on ne peut dire quand elles s'éteignent, parce qu'elles ont à peine brillé. Relativement aux formes supérieures, elles ressemblent à un arrêt de développement, c'est-à-dire à une régression ; et cet arrêt de développement est la règle, comme il doit être pour des tendances qui dépassent les nécessités de la vie.

A cette preuve négative, on peut en ajouter d'autres, positives.

L'âge et les maladies à marche régressive diminuent ou annihilent le zèle, l'ardeur, l'élan pour créer, découvrir ou simplement pour savourerl'artetêtre toujours en éveil de curiosité. J'omets les très rares exceptions qui exigeraient chacune un examen particulier. Pour la majorité des hommes, l'affaibHssement vital tarit tout de suite le goût de ce superflu.

Notons encore, avec l'âge, l'hostilité décidée contre les innovations : formes nouvelles de l'art, nouvelles découvertes, nouvelles manières de poser ou de traiter les questions scientifiques. Le fait est si connu qu'il dispense de preuves. Ordinairement, en esthétique surtout, une génération renie celle qui la suit. L'explication commune de ce « misonéisme » c'est qu'il y a une constitution cérébrale fixée, des habitudes intellectuelles organisées. Oui; mais si le nouvel idéal artistique ou scientifique proposé causait une émotion vraie, profonde, intense, il entraînerait, il romprait l'habitude. Il y aurait choc, bouleversement, conversion. On rencontre des cas de rupture avec le passé esthétique ou scientifique; ils sont rares, parce qu'ils supposent la possibilité d'une secousse violente, la résurrection d'une passion impérieuse, orientée dans un autre sens. Cette répulsion pour la nouveauté est d'origine

émotionnelle bien plus qu'intellectuelle ; elle est une marque d'affaiblissement de la vie affective, d'une tendance vers le moindre effort, le repos, l'inertie.

2° Les sentiments altruistes (émotions sociales et morales), ayant une valeur pratique et comptant parmi les conditions d'existence de l'humanité, il est bien plus facile de fixer le moment de leur dissolution partielle ou totale. Or, le groupe précédent mis à part, elles disparaissent les premières. Elles sont depuis longtemps altérées ou éteintes, tandis que les tendances égo-altruistes et surtout égoïstes sont encore intactes. Nous avons vu à satiété combien rapidement on devient insociable et ingouvernable par le fait de la démence, de la paralysie générale, de la mélancolie, de l'épilepsie, de l'hystérie des chocs et blessures à la tête.

Mais leur régression comporte des degrés que des observations seules peuvent faire saisir *.

Observation 1 . — Le 20 décembre 1889, F... entre à l'asile, atteint de paralysie générale à forme démente. C'est un homme intelligent, bien élevé, capable de tenir dans le monde une place brillante. Musicien de talent, il s'est fait connaître comme violoncelliste et a été longtemps le charme des concerts les plus courus. — Ce qui frappe surtout chez ce malade, à son entrée, c'est une indifférence profonde pour tous ceux qui l'entourent, médecins, gardiens, malades. Devant un vieux dément qui se meurt et qu'on lui montre, il ne s'émeut ni ne se trouble et déclare simplement : « En voilà un qui va claquer. » A toute proposition de sortir de l'asile et de se mêler au monde, on n'obtient jamais que cette réponse : « J'aime trop mon bien-être ; qu'on me laisse la paix. » — Les sentiments altruistes les plus généraux paraissent donc avoir disparu à cette date; mais l'amour de la famille, l'amour fdial surtout, est encore intact. F... parle sans cesse de son père, veut lui écrire, le voir. On lui montre son portrait; il se met à fondre en larmes. — Les sentiments personnels sont encore intacts : amour de la liberté, instinct de la conservation sous toutes ses formes.

Le 15 janvier 1891 (au bout d'un an et demi), F... est maintenant dans la salle des gâteux. Les sentiments déjà ruinés ou détruits n'ont pas réapparu. La régression a continué presque sans interruption. F... ne parle plus de son père, et, si on lui en parle, il répond avec

1. Nous devons ces observations à l'obligeance de M. le D' Dumas, qui les a recueillies en vue d'étudier spécialement la dissolution des sentiments, et nous les a communiquées.

indifférence. Un jour, toute sa famille est réunie au pied de son lit; il reconnaît chacun de ses parents, les nomme et ne manifeste aucune émotion : le moment de la séparation le laisse aussi froid que celui de l'arrivée.

Les sentiments égoïstes sont même atteints : il ne demande plus la liberté de ses mouvements. Manger est la seule chose qui l'intéresse; il dévore et, son repas terminé, il ramasse les miettes de pain qui courent sur les draps. L'instinct de^ la nutrition est le dernier qui subsiste en lui.

Cependant, chez ce malade, le sentiment esthétique reste longtemps et solidement organisé, pour la raison que nous avons indiquée plus haut, parce qu'elle est l'expression directe de son tempérament et une partie essentielle de son moi, parce qu'il est artiste.

• Deux mois après son entrée à l'asile, dépourvu de tendances sociales et de sentiments généreux, il pouvait encore coordonner ses mouvements et jouer sur son violoncelle les airs d'autrefois. Un jour, au jardin, il a été surpris en extase devant le ciel bleu, tacheté de petits nuages blancs; il disait : « Que c'est beau! que c'est beau! » C'est d'ailleurs tout ce qu'on put tirer de lui ce jour-là. Le hasard a conduit à l'asile le premier violon du concert X... On le prie déjouer devant F,.., environ un mois avant sa mort. Il était gâteux depuis longtemps et ne comprenait plus rien. Pourtant, il comprit cette fois et, devant ce violon qui lui jouait des airs d'autrefois, son œil redevint clair et pour une minute l'esprit semblait s'être ressaisi sous l'in fluence de l'art. »

Observation 2. — Ph. R..., soixante-dix ans, atteint de démence sénile, a été jusqu'à cet âge un citoyen intelligent, paisible, rangé. Aux dernières élections, il se présente à la députation et, malgré les protestations de sa famille, se met à la tête d'un gi'oupe d'anarchistes et rédige un programme dont nous faisons grâce au lecteur. Il prétend avoir recueilli 700 voix. Quoi qu'il en soit, il a fallu l'interner. Ses tendances politiques et sociales ont péri dans une première débâcle, mais les sentiments de famille sont restés intacts. 11 parle des siens avec une simplicité touchante. Une lettre écrite à son beaufrère (trop longue pour être transcrite ici, mais très sensée) en fournit d'un bout à l'autre une preuve irrécusable. Peu à peu, ces sentiments s'affaiblissent, la maladie marche rapidement, il devient gâteux et la seule fonction qui persiste chez lui, c'est l'instinct de la génération sous sa forme la plus simple • la masturbation.

Dans les observations qui suivent, la régression intellectuelle paraît précéder et déterminer l'évolution affective.

Observation 3. — D..., paralytique général, à son entrée à l'asile, parle volontiers de trois mille francs qu'il a placés ; il s'occupe des rentes et des coupons échus qu'il aurait dû toucher. Vérification faite, tout cela est exact. Il avait donc une idée assez nette de la propriété, puisqu'elle s'éveillait à l'image de certains papiers représentant les valeurs engagées. Plus tard, on lui parle de ses trois mille francs ; il a tout oublié, il ne comprend pas. On lui rappelle ce qu'il a dit,^ comment il possède des valeurs garanties par des reçus : il ne comprend pas davantage. — Mais D... porte de l'argent sur lui et sait très bien ce qu'il porte : « Avec dix centimes, dit-il, j'ai tous les jours une tasse de café, et je possède trois francs. » La vue d'un métal brillant et blanc suffît donc pour éveiller en lui l'idée de la possession représentée par le plaisir qu'il peut s'acheter. — Trois mois après, il ne comprend même plus cette possession du troisième degré : posséder pour lui, c'est avoir à manger; le morceau de pain qu'il tient à la main et qu'il dévore avidement est la seule chose qu'on ne puisse le faire donner.

Observation A. — M..., ancien employé de l'octroi, démence paralytique. Les premiers jours de son entrée à l'asile, se livre à des divagations politiques, parle beaucoup de suffrage universel et surtout de hberté. On lui demande de définir ce mot et il donne l'explication suivante : La liberté, c'est le droit de faire ce qu'on veut. Peu de temps après, il cesse de pérorer, s'affaisse. Il n'est plus capable de donner sa définition, ne la comprend plus; pressé de questions, il finit par dire : « La liberté c'est de pouvoir se promener dans la cour. » L'idée abstraite est remplacée par l'idée concrète d'un ensemble de mouvements. Plus tard, quelques jours avant sa mort, il répond à la même question : « Être libre, c'est quand on est couché; je serai libre, lorsque je serai couché. » L'idée de liberté arrive donc pour lui à se confondre avec celle d'un bien-être vague.

Ces observations montrent comment le groupe des sentiments altruistes se dissout par morceaux; la sphère affective se rétrécit de plus en plus. D'abord, disparaissent les formes les plus vagues et les plus faibles de la bienveillance, étendue à tout le monde; puis les émotions familiales, plus stables, plus restreintes, plus souvent répétées; finalement, indifférence absolue pour tous le monde ' .

1. ■< Lorsque l'esprit subit une dégénéralion, c'est le sentiment morat qui est le premier atteint, tout comme il est le dernier à être restauré quand la maladie a disparu. Étant la dernière et la plus haute acquisition de l'évolution mentale, il est le premier à témoigner de la dissolution par son afTaiblissement. Quand elle défait une organisation mentale.

3" Les émotions égo-altruistes (pour terminer la terminologie d'H. Spencer) foi'ment un groupe à limites vagues, flottantes, indécises. Existe-t-il même comme groupe distinct ou répond-il simplement à un moment de l'évolution des émotions complexes? Sans discuter ce point ni y attacher de l'importance, j'emploie cette formule parce qu'elle est commode pour suivre la régression pas à pas, dans sa transition du pur altruisme au pur égoïsme.

L'amour sexuel est un assez bon représentant du groupe. Est-il besoin de dire que, apparaissant après tous les autres instincts, il disparaît aussi avant eux, ce qui est rigoureusement conforme à la loi de régression? Il n'appartient pas à l'enfance, mais il n'appar tient pas non plus à la vieillesse. J'élimine les survivances et simulacres qui ne sont qu'un produit factice de l'imagination; il s'agit de la tendance sous sa forme normale et complète, avec toutes ses conditions physiologiques et psychologiques.

Le sentiment religieux dans ses formes moyennes, ni trop grossières ni trop subtiles, appartient aussi à cette catégorie; plongeant ses racines profondes dans l'individu, mais pour le dépasser. De ses deux éléments constitutifs, l'un, l'amour, va dans le sens de la dépossession de l'individu; l'autre, la peur, dans le sens du strict égoïsme : avec la régression, celui-ci devient exclusif. Le croyant, surtout dans l'état de mélancolie, se plaint d'abord de manquer de pitié, de ferveur, d'amour de Dieu; il ne trouve plus de consolation dans la prière. Puis, avec l'accroissement de la déchéance ou simplement par l'effet de l'âge et de l'approche de la mort, la préoccupation égoïste du salut devient impérieuse. C'est à ce moment que les rois, princes, seigneurs du Moyen âge multipliaient les fondations pieuses : monastères, églises, hôpitaux; et il en est encore

la nature commence par dissocier les fils les plus délicats, les plus parfaits, les plus artistement associés de son merveilleux réseau. Si le sentiment moral était un instinct aussi ancien, aussi solidement fixé que celui de marcher la tête haute ou que l'instinct encore plus solidement organisé de la génération — si cela était, comme beaucoup de gens dans l'intérêt présumé de la morale ont essayé de le persuader à eux-mêmes et aux autres, — l'instinct moral ne serait pas le premier à souffrir quand la dégénération mentale commence. L'impératif catégorique ne prendrait pas la fuite au premier assaut; il affirmerait son autorité, jusqu'à la dernière période de la décadence. Mais, comme il est le dernier acquis et le dernier fixé, il est le plus exposé à varier non seulement dans les états pathologiques, mais dans l'état normal, selon les diverses conditions où il est placé. » (Maudsley, Body and Will, p. 266.)

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ainsi, de nos jours, dans les religions qui admettent pour la rédemption l'efficacité des œuvres et des prières après la mort. Le sentiment religieux revient ainsi à la peur, sa forme primitive dans l'évolution. — On pourrait noter encore la survivance fréquente des observances et des rites, quand le sentiment vrai a disparu ; c'est-à-dire la solidité de l'élément organique et automatique. Dans une religion qui rétrograde, le dogme se dissout avant le culte extérieur : ce qui est, nous l'avons vu, l'inverse de l'évolution.

L'ambition est le type de la forme supérieure de l'égoïsme ; mais comme elle doit tenir compte de la nature des autres hommes et les employer à ses desseins, c'est un égoisme mitigé. On sait combien, sous ses formes multiples — recherche du pouvoir, des honneurs, de la renommée, de la richesse, — cette passion est tenace et dure tard; c'est qu'avec elle nous avons un avant-goût de la stabilité de l'égoïsme dans la ruine des autres tendances. Elle disparaît au moment ou iTiomme se déclare sincèrement dégoûté de tout et parle commt. i auteur de VEcclésiaste. Le plus grand des califes de Cordoue, Anderrnaman III, qui tenait note des principaux événements de sa vie, a écrit : « J'ai régné cinquante ans en paix et en guerre, chéri de mes peuples, craint de mes ennemis, respecté de mes alliés, voyant mon amitié recherchée par les plus grands rois de la terre. Rien ne m'a manqué qu'un cœur d'homme puisse ambitionner, ni la gloire, ni la puissance, ni les plaisirs. Cependant, j'ai compté dans cette longue vie les jours où j'ai joui d'un bonheur sans mélange; j'en ai trouvé quatorze. » Mais ce mépris des choses humaines vient tard et plutôt de faiblesse que de sagesse. On y renonce, moins parce qu'on les a pesées et appréciées à leur valeur, que parce qu'on n'a plus le courage de les conquérir ou de les conserver. Les sages mis à part, la disparition de toute ambition est le premier symptôme de la décadence des tendances égoïstes; elle est marque de fatigue, d'épuisement, de manque de foi en soi-même.

4° Le dernier groupe, celui des tendances strictement égoïstes. le plus général et le plus solidement organisé de tous, disparaît le dernier. La trinité formée par l'instinct offensif (colère), l'instinct défensif (peur) et les besoins nutritifs, persiste chez l'homme et

les animaux jusqu'à la dernière limite. On sait que la colère paraît après la peur; disparaît-elle avant? Je n'ai aucun fait qui me permette de répondre à cette question. Ce qui est certain, c'est que les états allectifs associés à la nutrition durent jusqu'au bout et que tout ce qui reste d'activité se concentre en eux, comme le montrent les observations ci-dessus : le fait est d'ailleurs si connu qu'il n'y a pas à insister.

Nous venons de voir comment le travail de Ig, dissolution, attaquant l'édifice par le sommet, renverse l'un après l'autre tous ses étages en descendant jusqu'aux fondations. Il serait curieux de vérifier si le travail de restauration suivrait, comme il doit, l'ordre inverse ; mais quand la dissolution a fait son œuvre jusqu'au bout, tout est fini, sans espoir de retour : on ne rencontre que des cas de restaurations partielles et fragmentaires. A défaut de cette contreépreuve, nous pouvons procéder de bas en haut, non pour retracer l'évolution normale de la vie affective — ce qui a été déjà fait, — mais pour considérer les cas où cette évolution reste embryonnaire ou bien avorte à divers moments de sa marche ascendante ; c'està-dire chez les idiots, imbéciles, faibles d'esprit, êtres humains à développement incomplet.

Au plus bas degré, chez le parfait idiot, tout instinct manque » même celui de la nutrition. Il n'apprend qu'avec beaucoup de peine à s'approcher du sein de sa mère. Plus tard, il en est qui ne sentent ni la faim ni la soif; la vue des aliments ne les fait pas sortir de leur torpeur et, sans le secours d'autrui, ils périraient d'inanition. Le cas ordinaire, plus élevé — car nous montons, — est une gloutonnerie, une voracité sans limites. Les idiots peuvent être réduits aux seuls besoins nutritifs, sans autres indices de plaisir ou de peine que des grognements sourds, des cris aigus ou un rire strident.

Aucune manifestation de la peur chez l'idiot complet ; il ne craint rien, parce qu"il ne sent rien et ne comprend rien. S'il est moins dénué de sensibilité, il redoute les punitions et les coups.

RiBOT. — Sentiments. 28

De même pour la colère, il y a les apathiques et les insensibles. Au-dessus, chez les imbéciles, la rage bestiale avec comiiisions, suffocations, impulsions violentes et besoin de destruction.

Ceux qui dépassent la période purement égoïste, qui ne restent pas totalement indifférents à" ceux qui les entourent, manifestent un attachement vague et sans durée pour la personne qui les soigne. D'autres, moins dénués, <i paraissent aimables et affectueux, mais" leurs sentiments n'ont pas ds racines profondes et l'on peut comparer ces malades au chien qui caresse ceux qui le flattent » (Schtile). Le plus haut degré qu'ils atteignent — rarement, — c'est un certain sentiment de l'injustice. Itard l'avait observé sur son fameux « sauvage de l'Aveyron « qu'il avait à dessein puni sans raison*. En somme, les tendances sociales et morales sont nulles ou rudimentaires.

Quant à l'instinct sexuel, absence complète ou perversions multiples et éréthisme sans frein.

Enfin, quelques-uns peuvent s'élever jusqu'à une manifestation embryonnaire des sentiments de luxe, désintéressés. La règle, c'est que l'idiot ne joue pas ; il est renfermé en lui-même, isolé, et n'a pas un surplus de vie à dépenser. Cette activité qui semble vivre d'elle-même, qui ne coûte aucun effort, qui est une source de plaisir sans fatigue, lui est à peu près inconnue ; même quand on le convie ou qu'on l'entraîne, il met peu d'entrain. On trouve pourtant un rudiment de tendances esthétiques chez ceux qui ont quelque goût pour le dessin ou la mus ique. Notons en passant que la faculté musicale étant, comme on le sait, l'une des premières à apparaître, doit être l'une des dernières à disparaître*. Mais tout

1. Itard, Mémoire sur le sauvage de l'Aveyron, éd. Bourneville, p. xlvui et suiv.

2. Ireland {.Journal of mental science, juillet 1894) a publié quelques observations qui sont en faveur de celte régression tardive dans la démence. Cas où le dément non seulement a retenu son aptitude musicale, mais peut apprendre de nouveaux airs. Cas où le malade, assis devant un piano, peut jouer d'anciennes mélodies, mais est incapable de toute autre chose. Cas d'une fille de quatorze ans, devenue démente après une fièvre cérébrale, qui n'a plus qu e quelques mots à sa disposition, mais reste folle de musique et joue des fragments de phrases. Deux femmes, totalement incohérent es dans leurs paroles, qui jouent très bien du piano; l'une avec l'oreille s eule, l'autre en lisant les notes, quoiqu'elle fût incapable de lire un livre, etc. [Peut-être, dans ce dernier cas, il y avait cécité verbale pour les mots seuls.]

cela est très pauvre et se réduit à l'imitation ; tendance naturelle et simple qui fait même défaut aux degrés inférieurs chez les faibles d'esprit.

Tel est le bilan bien sommaire de la vie affective chez ces déshérités. On admet généralement que, dans ce développement avorté, il y a deux périodes principales : l'une de la naissance jusqu'à trois ou quatre ans; si l'arrêt se produit pendant cette période, l'étal psychique reste presque nul; l'autre, plus tardive, comporte une psychologie moins indigente, mais inharmonique et pervertie. Dans les deux cas, l'évolution, si incomplète qu'elle soit, reproduit à tous ses degrés l'ordre contraire à celui de la dissolution.

D est nécessaire, en terminant cette étude sur la dissolution, de dire quelques mots d'une doctrine dont on use et abuse beaucoup de nos jours, à laquelle on a souvent fait allusion dans le cours de cet ouvrage, qui a un rapport direct avec la pathologie des sentiments, qui permet enfin de répondre en quelque mesure à une question posée au début de ce chapitre : c'est la théorie de la dégénérescence.

Lorsque l'on passe en revue les formes anormales ou morbides de la vie afTective : impulsions destructives, phobies, tristesse incurable, perversions sexuelles, défaillance du sentiment moral, folie du doute et le reste; et qu'on en cherche les causes, on en trouve tout d'abord qui sont prochaines, immédiates. Parmi les plus fréquentes, on compte les maladies physiques, les traumatismes à la tête, les chocs soudains comme dans les accidents de chemins de fer; les chagrins, quelle qu'en soit l'origine, amour, ambition, ruine, séparation; le surmenage intellectuel et les excès de toute sorte. Cependant un peu de réflexion montre que les causes alléguées ne sont pas toute la cause ; que souvent elles sont plutôt accidentelles et occasionnelles. Tel supporte avec courage ou allègrement une perte sous laquelle son voisin succombe. Beaucoup peuvent se livrer impunément aux excès de plaisir ou de travail intellectuel et physique. Entre les voyageurs pris dans un même déraillement, la plupart en sont quittes pour la peur contre un qui deviendra, de ce chef, phobique ou ahéné. Pour expliquer cette différence de résultats, les conditions paraissant identiques, il faut chercher un

supplément de cause dans la constitution de l'individu lui-même. Lorsqu'il offre peu de résistance et succombe au moindre choc, on dit que c'est un dégénéré.

La conception de la dégénérescence comme cause fondamentale est due, tout le monde le sait, à Morel, et a fait, depuis, un beau chemin. Malheureusement, on l'invoque à propos d'événements si nombreux et si dissemblables qu'elle a fini par devenir suspecte à quelques-uns qui, dans ces derniers temps, l'ont quahfié d'explication « métaphysique », c'est-à-dire vague et transcendante. En fait, ce que les divers auteurs mettent sous ce mot varie fortement de l'un à l'autre. Le fondateur de la doctrine se faisait de la dégénérescence une notion nette, sinon juste. « L'idée la plus claire, dit Morel, que nous puissions nous former de la dégénérescence humaine, est de nous la représenter comme une déviation maladive d'un type primitif. Cette déviation, si simple qu'on la suppose à son origine, renferme néanmoins des éléments de transmissibilité tels que celui qui en porte le germe devient de plus en plus incapable de remplir sa fonction dans l'humanité, et que le progrès, déjà enrayé dans sa personne, se trouve menacé dans ses descendants... Dégénérescence et déviation maladive du type normal de l'humanité sont donc, dans ma pensée, une seule et même chose. » Voilà qui est clair. Morel était chrétien et croyait à un homme-type sortant des mains du Créateur : cela simplifiait bien des choses. Aussi cette position a-t-elle été abandonnée. On entend actuellement par dégénérescence une prédisposition morbide ayant ses marques propres, ses « stigmates » physiques et psychiques.

Les stigmates physiques que les auteurs spéciaux ont longuement énumérés, consistent en anomalies du système osseux, musculaire, digestif, des appareils respiratoire, circulatoire, génito-urinaire, de la peau, des organes des sens et de la parole et surtout du système nerveux central et périphérique. Les listes détaillées en comptent au moins une soixantaine.

Les stigmates psychiques sont déterminés d'une manière plus vague. Les principaux sont : l'irritabilité qui se révèle par une disproportion marquée entre l'action et la réaction; l'instabilité du caractère, absence d'unité, de consensus, changements incessants: l'excentricité de la conduite; l'obsession douloureuse avec idées

fixes; les impulsions irrésistibles ou une apathie extraordinaire.

On a objecté à cette doctrine que sur mille individus pris au hasard, il n'y en a peut-être pas un seul qui ne présente un ou plusieurs des stigmates énumérés, en sorte que l'humanité tout entière serait incluse sous la prétendue rubrique de la dégénérescence. Aucun stigmate, a-t-on dit, n'est spécifique par lui-même; aucun groupement de symptômes ne l'est non plus, au moins sous une forme claire et indiscutable : en sorte que l'on ne peut rien conclure.

Cette difficulté et d'autres ont fourni matière à neaucoup de discussions où nous n'avons pas à entrer. La dégénérescence, quels que soient sa valeur explicative et l'abus qu'on en a fait, n'est pas un pur mot; elle exprime une réalité, elle résume une somme de caractères. Cela nous suffit et nous permet d'éliminer une hypothèse — celle qui consisterait à croire que la dissolution affective est nécessairement dépendante de la dissolution intellectuelle.

A vrai dire, la question posée plus haut : — La régression des sentiments est-elle primitive et celle des idées, secondaire? ou inversement, — est, sous cette forme, passablement factice. Ce n'est que par un artifice d'analyse que nous dissocions le sentir et le penser, de leur nature étroitement conjoints. La loi de régression a une validité générale en biologie et probablement aussi en psychologie ; elle n'agit pas isolément ; elle enveloppe tout peu à peu et sape l'édifice entier par quelque côté qu'elle l'entame. Il est clair que tout affaiblissement intellectuel, tel que l'âge et la maladie en produisent (difficulté à comprendre les idées générales, perte d'un groupe de souvenirs, etc.), entraîne la disparition des états affectifs correspondants : l'une des observations précitées (obs. 3) en est un exemple. Mais il n'en faudrait pas conclure que la régression de la vie affective est, de droit, subordonnée toujours à celle de la connaissance. La plupart des cas de dégénérescence prouvent le contraire : elle est essentiellement une déchéance organique, un état de misère physiologique, qui se traduit avant tout par des altérations dans l'ordre des émotions, des tendances, des actes, des mouvements. L'intelligence, elle, subit mieux le choc et quelquefois reste indemne. Bien mieux, les partisans de cette doctrine ont montré que le dégénéré est parfois doué de brillantes facultés intellectuelles :

quelques-uns ont même soutenu que la dégénérescence est la condition nécessaire de la haute originalité de l'esprit (le génie est une névrose, etc.).

Toute exagération écartée, la masse des faits permet d'induire que la décadence est primitivement, non exclusivement, celle des tendances et des manifestations affectives, puisque la dégénérescence — en prenant ce mot dans son sens le moins vague — agit d'abord et principalement sur elles.

A travers les aspects multiples de notre sujet et la diversité des questions traitées, l'idée fondamentale de ce livre a été d'établir que le fond de la vie affective c'est l'appétit on son r.nntrairPj c'est-àdire des mouvements ou arrêts de mouvements ; que dans sa racine, elle est tendance, acte à l'état naissant ou complet, indépendante de l'intelligence qui n'a rien à y voir et peut même ne pas exister. Il serait fastidieux d'infliger au lecteur des variations nouvelles sur un thème tant de fois répété. En finissant, je ne veux qu'ajouter quelques remarques sur la place de la vie affective dans la totalité de la vie psychique et montrer que cette place est la première.

Cette affirmation a besoin d'être précisée. Comparer, comme l'ont fait certains auteurs, la « sensibilité » et 1' « intelligence » pour rechercher si Tune de ces deux « facultés » est supérieure à l'autre, est une question factice, déraisonnable, puisqu'il n'y a pas de commune mesure entre les deux et elle ne comporte aucune solution, sinon arbitraire. Mais on peut procéder objectivement et se demander si l'une est primaire et l'autre secondaire, si l'une vient se greffer sur l'autre et, dans ce cas, laquelle est le tronc et laquelle est la greffe. Si la vie affective apparaît la première, il est clair qu'elle ne peut être dérivée, qu'elle n'est pas un mode, une fonction de la connaissance, qu'elle existe par elle-même et est irréductible.

Ainsi posée, la question est simple et la réponse est de toute évidence.

Les preuves physiologiques de la priorité en faveur de la vie

affective n'ont besoin que d'un rappel sommaire; elles peuvent toutes se ramener à une seule : la vie organique, végétative, apparaît partout et toujours avant la vie animale : les physiologistes se plaisent à répéter que l'animal est greffé sur un végétal qui lui préexiste. Or la vie organique s'exprime directement par les besoins et appétits, matière de la vie affective; la vie animale par les sensations, matière de la vie intellectuelle. Le rôle primordial de la sensibilité organique a été exposé dans l'Introduction. Que l'on considère d'ailleurs les myriades d'animaux qui ne sont qu'un faisceau de besoins, dont toute la psychologie consiste à trouver des ahments, à se défendre, à se propager : leurs sens (et beaucoup sont réduits au toucher seul) ne sont que des outils, des instruments grossiers, des armes téléologiques au service de leurs besoins ; mais si fermés qu'ils soient au monde extérieur, l'appétition chez eux n'en est pas moins intense. Chez l'homme, la vi^ fœtale et même celle des premiers mois est-elle bien différente? n'est-elle pas faite presque entière de besoins, satisfaits ou non, et, par suite, de plaisirs et de douleurs? Du point de vue purement physiologique, la connaissance apparaît non comme une maîtresse, mais comme une servante.

Les preuves psychologiques ne sont pas difficiles à fournir ; d'ailleurs ce travail a été fait par Schopenliauer d'une manière si brillante et si complète qu'il serait téméraire de recommencer. Le chapitre intitulé 'i Du primat de la volonté dans la conscience de soi » * est un long plaidoyer en faveur de la priorité des tendances sur la connaissance. Qu'on ne se laisse pas abuser par l'équivoque du mot volonté; car, pour lui, « vouloir, c'est désirer, aspirer, fuir, espérer, craindre, aimer, haïr; en un mot, c'est tout ce qui cojistitue directement notre bien ou notre mal, notre plaisir ou notre peine » . Qu'on ne se préoccupe non plus ni de la métaphysique qui lui est propre, ni de sa physiologie surannée, ni de sa haine personnelle contre l'intelligence qu'il traite en ennemie, en usurpatrice, « parce que tous les philosophes jusqu'à ce jour en ont fait l'essence intime et primitive de leur soi-disant âme j ; et ces éliminations faites, l'on trouvera des pages pleines de remarques pénétrantes

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