‹ La psychologie du beau et de lártChapitre 36 sur 65 · LES FACTEURS SENSORIELS · texte numérisé non relu

LES FACTEURS SENSORIELS

37. — Les centres nerveux, et en particulier Tencéphale, ont été justement comparés à ce que sont, en électrotechnie , les rhéostats et les accumulateurs. Comme en ceux-ci, en effet, le courant afférent et sensoriel qui, sans eux, se serait fait subitement et complètement efférent et moteur, s*y arrête et s y transforme en grande partie, justifiant pleinement et éloquemment la belle expression de Bain, que sentir et penser n'est autre chose que se retenir de parler et d'agir, et la loi profonde de Ribot, en vertu de laquelle Tintensité des états de conscience est toujours en raison inverse de leur promptitude à se traduire en actes. D'où il advient qu'échappent souvent, à l'observateur superficiel et hâtif, ces transformations et condensations internes des mouvements extérieurs incidents, et appa-

raissent en conséquence, inexplicablement altérés, les rapports de proportion entre l'excitation et la réaction, c'est-à-dire entre la cause immédiate et l'effet ultime : lequel peut aussi ressortir énormément moindre, lorsque la plus grande partie de la force est demeurée interne et potentielle; ou démesurément plus grand, lorsque, par une nouvelle et petite excitation, les forces accumulées se déchargent enfin à l'extérieur. De telle sorte que la conscience — quand nous l'avons — de l'expression dans laquelle l'impression du beau tend fatalement à se traduire, Ti'est que l'irradiation dans les centres corticaux, avec diminution de force centrifuge, d'une partie de la résultante efférente. Et tout le reste émerge au dehors, ou canalisé en un seul courant, ou décomposé en divers rameaux : en partie en actions immédiates et réflexes, plus physiologiques que psychologiques, et par là moins significatives, pour un spectateur étranger, de la nature de l'excitation qui les produit; en partie, au contraire, en actions subconscienles, à la fois physiologiques et psychologiques, modelées très exactement, comme un masque, sur l'empreinte laissée dans les centres par le courant centripète; en partie, encore, en actions conscientes qui, en même temps que l'image de l'excitation, reflètent au dehors, coordonnées avec elle, mais non assimilées et unifiées, les autres images antérieures que celle-ci a éveillées; et en partie enfin, plus tard, en œuvres encore plus conscientes qui représentent une fusion parfaite, une organisation complète des forces nouvelles avec les anciennes, et, de là, une

transformation personnelle de la roalilé; l'art réflexe, l'art imilatif, l'art critique et l'art créateur sont l'effet de ces quatre formes successives et toujours plus hautes de l'espression du beau, de chacune desquelles noua allons nous occuper en particulier.

Mais, eu attendant, il convient que je dise tout de suite ce que j'entends par art. L'art, pour moi, est l'expression du beau, ni plus ni moins; c'est-à-dire la reprojection à l'extérieur, consciente ou inconsciente, Jnallérée ou élaborée, d'une image interne produite d'abord par nne excitation eslenie, l'oméga d'une' J série, si longue et complexe soit-elle, dont cette cxcl-l talion est l'alplia. Ceux qui s'insurgent contre cette 1 large et démocratique déliniiion font comme ceux quil n'acceptent pas celle du beau consacrée par le plébiscite populaire : ils s'enferment dans un cercle resserré et étroit dont ils sont conlrainls de tracer artîlicicUêment et arbitrairement les limites, qu'ils doivent défendre ensuite, à l'aide de sophismes académiques et de dogmes scolastiques, contre les assauts continuels et le siège implacable des faits.

El, eu effet, où esl à proprement parler la différence essentielle, décisive, précise, entre ce que l'on veut mollre en dehors de l'art et nommer beau naturel et moral, et ce que l'on veut, au contraire, privilégier du nom d'art? Où liuit le geste réllexe et saus signification de celui qui ne se rend pas compte de sa jouis- I sance, et où commence le geste imilatif de celui qui la 1 savoure mais ne sait pas l'élaborer'.' lit comment l'ana-. | lyse et la synthèse, la décomposition et la reconstruc-

lion du critique peuvent-elles se distinguer exactement du choix et de Tabstraclion, de la suggestion et de la création de Tartiste?

38. — Commençons donc par les réflexes les plus amorphes du beau. Sur les muscles, d'abord, où un discours chaleureux, une musique guerrière, un spectacle nouveau peuvent produire Thorripilation ou les frissons, le tremblement ou le sourire, la ranimation soudaine des soldats épuisés de fatigue, ou les chants, les danses et les aimables folies des enfants. Mais l'organisme entier, comme les muscles, peut être le siège de ces réflexes encore presque exclusivement physiologiques : les poumons, dont peut s'amplifier, ou se ralentir, ou se suspendre tout à fait la respiration, ou sortir des soupirs, des sanglots et des éclats de rire; le cœur, qui bat plus rapide ou plus lent, et les vaisseaux capillaires, qui produisent la rougeur ou la pâleur; les glandes lacrymales, salivaires, gastriques, sudorifères, obéissant toutes aux incitations esthétiques émotionnelles, gustatives, musculaires; les nerfs du grand sympathique et l'entière masse viscérale, dans laquelle se répercute l'écho profond de l'impression esthétique intense ou monotone, jusqu'à produire le sommeil, comme chez les enfants que l'on berce ou auxquels on chante « dodo » ; ou l'anesthésie de la douleur, comme chez tant de malades dont la musique, le chant ou la lecture adoucit et suspend les spasmes; ou encore l'équilibre mental, dérangé par les névroses ou les psychoses mélancoliques et lipémaniques, comme faisait la harpe de David pour Satil for-

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