LES FACTEURS SPIRITUELS
53. — De même que sur l'impression, le contenu spirituel du beau influe puissamment sur l'expression, au point de faire dire à Voltaire que « le style c'est la chose », c'est-à-dire que le mécanisme, le faire, l'attitude, la physionomie de l'expression môme dépendent (du moins en grande partie) de l'objet qui l'a inspirée, des affects, des pensers, des visions qu'elle a suscités en nous et que nous devons traduire de nouveau au dehors. A ces données spirituelles s'associent en effet dans notre cerveau certaines formes déterminées qui, de même que, venant du dehors, sont capables de les suggérer, y sont ainsi spontanément rappelées par elles et poussées, avec le courant centrifuge, à réagir dans l'art. Et voici derechef que la forme s'impose fatalement, même à l'art le plus élevé; la forme, dis-je, non comme perfection technique, mais comme puissance stylistique; la forme non comme figndlement patient, comme quintessence mignarde d'accessoires particuliers, mais comme correspondance parfaite, comme association intime, comme rappel immédiat et nécessaire entre l'image externe et l'image interne. Celui qui ne sait pas donner aux produits de son propre talent ce pouvoir mystérieux et magique, n'est pas, au moins à ce moment, un artiste; il est un moraliste, il est un savant, il est un théologien, lequel travaille de
L\ SUBSTANCE ET LE STYLE Hs
j-froid et d'un cœur tranquille, parce que dans son l'idée et non l'image, le signe et i
S'esl-il pas vrai que nous changeons de voix et i! jj'siononiie en décrivant ou en racontant des choses s et joyeuses, ou des événements tristes et fàcheuxq , sans le savoir et sans le vouloir, nous parlons à : forte ou basse, d'un ton sincère ou sournois, ' a que nous avons dans l'âme la lumière et le soleil, ^iCourage et la loyauté, ou au contraire les ténèbres ^hypogée, le découragement et la fraude?
ï même artiste ne change-t-il pas son style ^îëre selon les objets qu'il traite? Qui reconnalti'att,! r exemple, le Cervantes du Don Quichotte dans aeq ïres moindres justement oubliées?
^j. — Il y a donc, pour l'art inspiré par les faits dtt^ itiraenl, un style à part, un style chaud, ému. pas- Inné, mélancolique, vibrant, enthousiaste; un style , plein de caresses ou de détcnles, de plaintes ou ^oies, de halètements ou de rugissements; un style iveau et différent de celui dans lequel s'exprime le S sensoriel, et qui fait eu conséquence de l'art affectif, ne de celui qui ne consiste que dans la forme, une ^orie esthétique distincte, condamnant loul bonnet la théorie étroite et unilatérale des purs sensistes, itile d'ajouter que cet art est même supérieur à l'arlJ itisivemcnt sensoriel: soit parce qu'il prouve chczl jdsle une plus grande et plus haute puissance def eeption et une plus riche et plus spirituelle faculté 1 peprésentation ; soit parce qu'il offre au spectateur f
une plus intime et plus noble joie et établit entre lui et Tartisle un lien sympathique plus intense et plus parfait.
La technique aussi, dans cet art, est donc plus variée et plus complexe, c'est-à-dire qu'elle contient toutes les finesses de celle de Tart sensoriel, et nécessairement, pour atteindre la perfection, y en ajoute encore d'autres. Sans cela, en effet, ou il manquera du pouvoir suggestif de la passion et retombera dans la sensation simple, comme il advient de beaucoup de chefs-d'œuvre classiques qui, étonnants par la forme sensorielle, n'émeuvent cependant pas, quoique représentant les drames les plus cruels de la passion; ou il traduira bien le sentiment le plus chaud, mais sans plaisir ou avec peu de plaisir des sens; — et alors nous serons tout à fait en dehors du champ de l'art, ou nous aurons de l'art dilué et confus noyé dans les éléments étrangers.
Il s'ensuit que si, dans son ensemble, l'art sentimental est supérieur à l'art sensoriel, une œuvre isolée de là catégorie supérieure pourra très bien être audessous, et de beaucoup, d'une autre œuvre de la catégorie inférieure. Il suffira pour cela que le style en soit moins suggestif, la forme moins communicative.
Les degrés infimes dans l'art sentimental ne sont que des réflexes pratiques à peu près involontaires et inconscients, différents de la cause qui les a produits et auxquels on refuse habituellement la qualification d'art. Cependant le prétorien qui, voyant apparaître sur la scène Néron chargé de chaînes, s'élance du parterre pour le délivrer, est à ce moment-là un véritable et
l'art sentimental réflexe et IMITATIF HT
ÎQConlestable artiste, et li'aiilanl plus artiste qu'il est
plus inconscient et IiTesponsable; il atteint, en fait, le
sommet lia l'art, en élevant, comme font seulement les
génies les plus émioents de la scène, l'action dramatique
i hauteur d'une vraie hallucination soninambiilique.
k Pareillement, c'est de l'art aussi, la contagion du
s ou des larmes, de l'enthousiasme ou de la colère,
i ta passion des autres nous communique souvent,
ifluençant notre volonté et déterminant notre conduite
blrement que nous l'aurions voulu et que nous l'au-
3 fait tout seuls. Jetez-vous, à un moment psycbo-
tgique, dans les bras de votre ennemi, et cent autres
terdonueroût de même en pleurant; les Werthers du
Romantisme maladif, les amants homicides et suicides
. chronique quotidienne, ont fait et font chaque
p plus de victimes qu'une bataille; ne sait-on pas
i Les Captifs de Plante précédèrenl et priiparèreut
wrlacus? que Les Brigands de Schiller amonfrent
i formation de bandes d'assassius dilettantes? et que
i Mariage de Figaro, de Beaumarchais, fut un fer-
t formidable dans l'air déjà lourd d'orage de l'ira-
[nente révolution?
- L'art critique sentimental n'est nullement la me chose que la critique éthique, quoique trop sout on ail l'habitude de les confondre. Il est une eri- B esthétique libre et pure, affranchie de préconcepiDS pédagogiques et de Uns morales, tandis que î-ci n'a rien à voir avec l'esthétique et peut très 1 être pratiquée par une personne tout à (ait privée p goûts et d'aptitudes artistiques.
La critique éthique, peu préoccupée d'examiner Timpression sensorielle, poursuit et recherche au contraire en toute chose le côté moral et social, patriotique et philanthropique, politique et utilitaire, et se flatte de pouvoir refaire, à Taide d un art fictif et apocryphe, le monde et les hommes. Mais le monde Técoute bruire et s'agiter, et il sourit scepliquement, en poursuivant son chemin, parce que ni ses dédains ni ses enthousiasmes ne sont point communicatifs : ils manquent de rélément essentiel, Timage. Ils peuvent, parfois, paraître justes, au point de vue moral et théorique; mais si, par la voie des sens, de la quasi-hallucination fantastique, ils n'éveillent pas des sentiments sympathiques et ne réveillent pas d'égales passions, ils demeurent stériles et vains.
La critique artistique, au contraire, même dans ce champ du sentiment, est un phénomène tout à fait naturel qui jaillit vif et spontané de l'émotion éprouvée réellement et sous forme sensible, qui n'analyse cette émotion qu'au point de vue de sa beauté esthétique, qui ne se propose d'autre fin que de la communiquer telle quelle, bonne ou mauvaise, saine ou morbide, la mettant en relief et en évidence, pour ceux qui n'auraient pas su la trouver, dans l'objet qui l'a produite.
Et ainsi il en est de l'art créateur sentimental. « Si vis me flere, flendum primum est tibi ». Le secret d'émouvoir consiste à être ému, et la passion n'est dans le livre, dans le tableau, dans le bronze, que si elle a été d'abord dans les nerfs, dans le sang, dans l'âme.
I l'art SENTIMEMAL CRITIQUE ET CRÉATEUR H9
[i'archîlecto qui trace le plan ft dirige la conslruc- . d'une villa, d'une caserne, J'un ermilago, d'un Ateau, d'un hôpital, d'un palais royal, d'un arc l|omphal, sent la joie, la fierlé, l'austérité, la superbe, tristesse, la majesté, l'orgueil qui sont dans le sujct^ l'i tous CCS sentiments divers il uniformise le slyl (masse, les lignes, les ornements, les couleurs. i$Qtre romantique et délicat, qui représente en minia^ ; des sourires d'enfants et des idylles platoniques ^jeunes filles, des baisers et des aventures de pages ^de trouviires, des nostalgies d'exilés et des plaintes Éfemmes trahies, ne se sert pas des mêmes pinceaux fcâes mêmes couleurs que le peintre séditieux cl violât, qui évoque les grandes passions et les suprêmes mleurs, les sombres révoltes et les cruels massacres, S foules faméliques et les honteux égoïsmes-. Ainsi le msicien qui compose par inspiration, exprime dans ; forme omnipotente le sentiment qui l'agile; les ilBves gens qui le nient, nient la lumière du soleil, mmcut est-il possible de penser et de dire qu'ui tcturne attristé en mineur, une hardie fanfare giier-
, une lente et déchirante marche funèbre, un
Wif d'opérette, un hymne joyeux populaire, peuvei
Ibiire à coeur également reposé et indifférent, et s'ei
idre et s'interpréter, s'ils sont vraiment écrits av(
me, eu autant de façons et de sens absolument divei
bi'il y a de variétés de spectateurs?
V<I) reste à noter que bien rarement l'iurmie phalange
sentiments inspirateurs de l'art traverse simple-
mt notre esprit et s'élance immuable dans l'art; le
be,
plus souvent elle s'y arrête et s'y combine, se transformant et se condensant, et sortant sous forme de nouvelle et originale création. Falstaff, Tartuffe, Rabagas, le Cid, Roland, le marquis de Posa, sont la somme et la synthèse de cent et mille maroufles, imposteurs, ambitieux, ou héros, preux, gentilshommes, que Tart a surpris sur nature et laissés comme monument immortel de la bassesse et de la grandeur humaines.
56. — Le style de Tart intellectuel n'est pas le style scientifique seulemefnt, mais il en réunit et en compose les qualités avec celles du style de l'art sentimental; car l'artiste, précisément parce qu'il est artiste, ne travaille qu'avec des sens excités par une impression ou par un souvenir se présentant à lui dans leur plus claire vivacité, qu'avec les affects remués par une émotion ou par un sentiment, palpitants dans la plus grande chaleur de leur actualité.
En résumé, répétons-le, comme le beau intellectuel renferme le beau sentimental et le beau sensoriel, il en est ainsi de Tart qui en émane, et qui, pour cette raison même, est supérieur aux deux autres catégories correspondantes. De même qu'il n'y avait de véritable art sentimental que celui dans lequel l'émotion naissait spontanément de l'image, ainsi il n'y a de véritable art pas même intellectuel, que celui dans lequel la pensée s'engendre de l'émotion, surgie à son tour directement du sens. Aussi réclame-t-on de l'artiste, dans celui-ci^, une étendue et une capacité d'esprit, une rapidité et une potentialité d'associations fantaisistes beaucoup plus grandes que dans les autres, et un rare équilibre
l'art et le style imellectuels
lât
B^scns avec le sentiment el de celui-ci avec l'intellect. «r être poète, dit Riiskin, il suffit de sentir forte- j ml; pour être grand poète, il faut au contraire et
^tir fortement et fortement penser.
Ijci le contenu logique, théorique, scientifique, phiiphique, imprime en effet au style une nouvelle Irque sévère, précise, réglée, vigoureuse; mais sans icer les marques préexistantes, sous peine de sortir
[Ôt à fait du domaine de l'art, ou de tomber, si seule- ^t fait défaut la donnée scnlimenlale, dans l'art iremcnt sensoriel, auquel le coDieiiu théorique reste nnger. Le « Port-Royal » de narcotique mémoire,
ni enseignait en détestables ven la métrique et la syn- , n'était certainement pas une œuvre d'art, parcej elui qui écrivait n'avait vu ni senti rien de v Q de chaud dans son jlrae, et n'avait pu, en consé^
tence, le communiquer à son œuvre.
(■C'était et c'est au contraire une tcuvre d'art, ceri poésie érudite où fleurit, dans la .fantaisie du
lète, visiblement l'image, qui se transmet, tout aus^i laible, à la fantaisie de l'auditeur; mais sans l'émou^ ir, parce que le poète lui-même n'élail pas ému; (
i'î'absence du lien qui unit l'image à l'idée, il résulte
ttraitè archéologique relié par force et avec peine fi
D série agréable de belles et vîvaces fantaisies.
CS7. — L'art intellectuel a ses formes rudimenlaires
|>,primilives, parfois même seulement intérieures et
Milites l\ la pure conception mentale, dans ces étals
Il lucidité du penser qui, non rarement, se traduisent splendeur du regard, par une vive animation de
la tête, par une attitude vibrante de la personne, qui révèle la certitude intérieure, la profonde joie du vrai, pour ainsi dire le noble orgueil de Tesprit qui triomphe. Ceux qui alors vous voient vous envient, et vous leur paraissez plus beaux, meilleurs et plus grands; et s'ils vous aiment, ils jouissent, eux aussi, réflexivement, de votre joie. Vous avez fait, sans le savoir, ce que fait l'artiste : vous avez communiqué à un autre votre jouissance intellectuelle.
Ici aussi on passe, de ces reflets amorphes, à un art imitatif intellectuel qui reproduit exactement les modèles extérieurs. Les préparations anatomiques et histologiques et les modèles d'instruments et de machines dont s'enrichissent nos musées et qui excitent l'admiration confiante des visiteurs intelligents, ne sont que des copies fidèles d'après nature, comme les photographies, les dessins, les planches, les vignettes qui illuslrcnt les livres scientifiques dans l'enseignement expérimental. Le maître se fait véritable artiste quand, imitant les procédés de la nature, il renouvelle chez ses disciples le charme sensoriel éprouvé par lui, en stimule le labeur cogitatif avec l'émotion de la curiosité, et en échauffe le penser avec le légitime orgueil d^en avoir surpris de ses propres yeux les secrets.
Et tout cet art qui est vraiment et simplement objectif et expérimental, qui photographie et inventorie la réalité empirique telle qu'elle apparaît directement, sans se préoccuper d'autre chose que de plaire et d'intéresser, laissant en lui à la postérité un document précieux du présent, tout cela est de l'art imitatif intel-
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