‹ La psychologie du beau et de lártChapitre 48 sur 65 · INTELLECTUEL IHITATIF ET RÉFLEXE · texte numérisé non relu

INTELLECTUEL IHITATIF ET RÉFLEXE

lectuel ; simple copie du vrai, mais copie artistique, à moins qu'il ne laisse froids le sens et le sentiment, cas auquel il rentre tout bonnement dans le domaine de la science pure. Cahiers de notes quotidiennes et recueils de lettres, chroniques de journaux el relations de voyageurs, livres de science populaire et discours de litléralure conférencière, qui vulgarisent le vrai avec la fascination de la spontanéité suggestive, de l'expression empreinte comme de la craie plastique sur l'impression vivace, qui le renforcent el le pourvoient de détails menus mais caractéristiques, qui l'éclairent de descriptions et de rappels et le réchauffent et l'avivent d'actualité, de passions, de contrastes, et même de scandale, sont autant de formes naturelles et légitimes de cet art encore inférieur, mais déjà grand el puissant, et digne d'une élude profonde.

58. — L'art critique intellectuel est tout autre chose, notons-le encore, que la crilique scientifique el historique proprement dite. Celle-ci ne s'intéresse qu'au contenu logique des choses à examiner, aux faits Ihéoriques qu'elles représentent, aux enseignements qu'elles donnent, aux médîlalions qu'elles suggèrent; elle se préoccupe peu de ce que contient d'agréable cl d'émouvant l'œuvre d'arl ou l'objet naturel, mais recherche au contraire minutieusement, patiemment, leurs rapports de temps et d'espace avec les œuvres el les objets congénères, pour en établir la genèse, et, par suite, la dassîBcation; et elle atteint tous ses buts, quand elle parvient (1 préciser avec une rigueur mathématique si une use est nouvelle el jusqu'à quel point, par qui, cora-

ment, quand et pourquoi elle a été faite, sous quelles impulsions intérieures et quelles influences extérieures; et ensuite, de quels éléments propres et originaux elle se compose et de quels éléments, au contraire, génialement assimilés ou effrontément dérobés aux contemporains et aux anciens. Travail noble et haut, celui-là aussi, s'il est guidé par l'idée élevée et philosophique d'appliquer les lois de la nature animée universelle et la méthode comparative aux œuvres d'art et aux inspirations des artistes; d'expliquer la substance et le style d'un artiste à l'aide de recherches sur son tempérament physiologique, sur sa famille, sur ses maîtres, sur les vicissitudes de sa vie; de nous rendre compte de l'impression du beau naturel et artistique sur les peuples divers et sur les diverses périodes de la civilisation de chacun, en reconstruisant avec une précision scientifique les temps, les lieux, les mœurs, les institution. Travail stérile et vain, au contraire, travail de subalternes et de désœuvrés, quand il devient une stupide fureur de recherches aveugles, une chasse à l'anecdote sans but, une frénésie chinoise pour les balayures pédantes, une fièvre puérile de collectionneurs de boutons et de timbres-poste substituant un labeur fatigant et énorme d'échiné à la haute et sereine satisfaction du vrai savoir qui sait de. l'analyse tirer la svnthèse, et de la recherche l'idée.

Mais ni l'un ni l'autre de ces travaux ne sont l'art critique intellectuel, parce que ni l'un ni l'autre ne sont de fart. L'impression sensorielle n'est pas leur source première et préjudicielle, et l'émotion sentimentale n'a

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pas en eux le rôle qui lui compète, de réunir par les liens de la causalité le penser à Timage. La critique vraiment esthétique n'est, même dans le champ de Tintellect, rien autre chose que l'œuvre d'un homme de goût et de cœur, identique à celle que nous avons déjà décrite pour le sens et pour le sentiment, et enrichie, de plus, de tous les trésors de Tesprit et de la culture. Vivace, donc, et sentie dans l'impression des propres sensations exquises et des propres affects profonds, elle est aussi vibrée et convaincue lorsqu'elle transfuse aux autres les concepts qu'elle tire des objets extérieurs, lorsqu'elle révèle à la foule distraite et profane le mystérieux langage des choses, les voix lointaines des morts, la parole souvent cachée des génies.

59. — Mais l'art intellectuel créateur fait quelque chose encore de plus que tout ceci. Tandis que dans la critique l'élément externe et l'élément interne demeurent distincts, c'est-à-dire que celui qui la fait pose la donnée extérieure telle quelle, non modifiée, et y ajoute ensuite son propre commentaire déclaratif, exposant à part l'élaboration postérieure, méditée, que l'excitation a subie lentement dans son âme après la première impression immédiate, l'artiste, au contraire, l'artiste créateur, confond et combine les éléments externes et les éléments internes, dont il forme une chose nouvelle, originale, personnelle, marquée en conséquence à son style propre, un, compact, nouveau, caractéristique. Telle est sans aucun doute la raison pour laquelle la majeure partie des faits et des choses

ne deviennent bonne matièpe d'arl tju'après un certaia laps de temps, quand la mémoire se les esl complèlemeol assimilés, isolant la substance pure et brillaole des scories opaques et viles qui l'enveloppaient dans. la nature; telle esl la cause en vertu de laquelle le vérisme, pour ftre vraiment grand et créateur, doit être assaisonné d'un grain d'exagération qui lui donne relief et saveui', doit Ctre simplifié, réordonné, condensé, éclairé, accentué. Des milliere de faits insignU Qanls et encombrants doivent être écartés et éliminés; des centaines d'autres, typiques et significatifs, doivent se fondre en un seul; le temps et l'espace doivent se réduire pour ainsi dire à une projection, à une perr spective qui illusionnent, émeuvent, convainquent rapidement et puissamment, par leur pouvoir intensif et cïpan&if de forces comprimées et élastiques.

Ainsi, l'architecte ne représente pas dans la pyramide, dans l'obélisque, dans la colonne, dans l'arc detriomphe, dans le temple, — il ne le pourrait qu'en devenant sculpteur, peintre ou écrivain, — tous les faits et tous les fastes des rois glorieux, des peuples dominateurs, des martyrs héroïques, des saints bienfaisants, des génies immortels, des divinités omnipotentes ; mal^ toutes ces choses complexes et nombreuses, concrètes et abstraites, se transforment dans son urne divinatrice, par association mystérieuse de sensations et d'idées, en formes grandioses et synthétiques, en queU ques lignes simples, en murailles massives ou en sveltes aiguilles, qui réveillent, en celui qui les regarde sur-' pris, le sens même de l'admiration qui les lui a in-

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spirécs, la mtme idée cumplexe des temps et des hommes, des institutions et des religions, qui s'était faite, en lui, uQÎlé indissoluble, simple, marmoréenne.

El la musique? Quelle immense distance, quelle prodigieuse cvolulion, ([uelle traiisformalion profonde des premiers cris instinctifs et inconscients aux caprices mélodiques pensifs, aux motifs lins et savants, aux récitalifs qui parlent comme une langue magique comprise de tous !

De Cervantes, qui en doux seules figures immortelles personnitie leleruel dualisme de l'àme, le manque d'équilibre douloureux entre le vrai intérieur el le vrai extérieur, la volonté et le pouvoir, la réalité el la croyance, la vie et le rêve, à Zola, le grand apôtre du réalisme expérimenlal, qui relie et scelle la série magniliquc de ses récils par la puissance terrible et surhumaine de la loi de l'hérédité, que de génie personnel répandu dans le vrai objectif! quelle aspiration à l'absolu, à l'infini, à l'omnipotent! quelle mesijuine banalité, en comparaison, que le vrai empirique el quotidien, le vrai sans vie humaine, sans valeur psychologique, sans cortège spirituel, sans rayon d'idéalité!

60. — El nous voici, par une Iransition continue, lenle et graduelle, à l'art idéal. Dans cet art, l'idéalilé théorique du contenu est loin d'élre suffisante, si elle n'est pas accompagnée de l'idéalité pratique de la forme. Celle forme,, très difficile ici, doit arriver à concilier les choses en apparence les plus opposées : l'évocation de l'image belle et sensible, et l'indétermination, la spirilualilé, l'impalpabilité du symbole; le souflle chaud de

l'émotion humaine et terrestre, et le penser profond et abstrait d'une philosophie transcendantale. Autrement, si le premier élément l'emporte trop, comme dans les statues et dans les tableaux religieux et mythologiques de l'école classique, l'idéal ^^même, s'il était dans l'âme de l'artiste, ne se traduit pas dans l'œuvre et échappe en conséquence au spectateur; si, au contraire, l'équilibre se déplace au profit du sentiment, comme cela arrive par l'intervention divine dans l'épopée chevaleresque, bien qu'en gardant l'image comme substratum (faute de quoi l'on n'aurait plus de l'art), l'élément idéal se trouve pareillement absorbé par lui et n'apparaît plus que comme prétexte et ornement des gestes guerrières et des aventures amoureuses; si enfin prévaut trop le penser précis et concret, quoique engendré par le sens et par Témotion, l'idée métaphysique et surnaturelle qui veut s'y insinuer y reste comme raidie et matérialisée, comme une simple aspiration impuissante à quelque chose de supérieur, tout à fait privée d'efficacité par elle-même. L'éloquence religieuse, par exemple, en offre de fréquentes preuves quand, au lieu d'attribuer au raisonnement la partie moindre qui lui revient par rapport à la commotion et à l'évocation transcendantales, elle lui impose un rôle prépondérant, dont il est tout à fait incapable.

Vice versa, ensuite, si l'élément idéal avait la prétention d'exister par lui-même, de s'élancer d'un effort superbe de n'importe où, hormis des faîtes les plus élevés du beau intellectuel, de la réalité vue, sentie, comprise, et finalement aussi devinée dans sa significa-

l'aht et le style idéaux

I symbolique et uUra-sensible; s'il ne passait pas ps l'art avec tout l'équipement des données d'oii il ^ émerge nalupellemenl, cet élément idùal demeurerait isolé et étranger à l'esthèliquc, serait un èxtrayagant funamhtilisme théorique froid et faus, ou une argumentation carrément scienliQquc et indiscutable, mai9« ne serait certainement pas de l'art. Celui qui evercM cet art doit donc être un voyant, un cerveau danu lequel la réalité, tout en restant sensible, passionnelle!! et intelligible, se transfigure au point de revêtir < nouvelles et mystérieuses, infinies et surnaturelles signi*j fications, tellement assimilées aux nouveaux aspects! qu'il revêt au dedans de lui, qu'il puisse les repro-j duire dans les autres en en traduisant simplement i l'extérieur les formes changées et en quelque sorte évaporées.

61, — Regardez un ascète ravi dans ses conlempla-B lions ultra-terrestres, un bramine absorbé dans aonl nirwana; observez leurs membres raidis dans unç4 mystique et presque inquiétante immobilité, leur front! poli dans la stupeur de l'inconscience, leur œil démesurément ouvert dans la vision de l'inllni, leurs tâvresJ muettes dans l'extase surhumaine, tous les muscles etfl toutes les lignes de leur visage dirigés vers l'adoration I hiératique, influencés par le songe hallucinatoire; dites si tout ceci, en tant qu'involontaire et inconscient,J n'est pas uti réflexe spontané et suggestif du beau idéal^ qui rayonne dans ces âmes privilégiées et ne mérite pas aussi le nom d'art, du moment que, en le voyant, vous éprouvez presque soudainement celle fascination

étrange, en même temps qu'un sentiment mystérieux d'éloignement imprévu du monde, dans lequel vous perdez, vous aussi, pour un moment, la notion du temps et du lieu, de la grandeur et du nombre, de la force et de la matière, et entrevoyez, vous aussi, à Tétat de lueur incertaine et lointaine, les mondes inconnus et fantastiques d'au delà, et concevez, vous aussi, rinfmi, Téternel, Timmatériel, le divin.

Si ensuite on relie les suggestions motrices aux suggestions sensorielles et les effets aux causes, on comprendra aussitôt comment le spectacteur passif tourne facilement, par imitation consciente ou inconsciente, au rôle d'acteur, et produit à son tour sur les autres Tinflux idçal qu'il avait lui-même subi. L'hallucination surnaturelle n'est pas moins contagieuse que la persuasion intellectuelle, que l'enthousiasme affectif, que l'illusion sensorielle, puisqu'elle se compose, elle aussi, de tous les mêmes facteurs auxquels s'en ajoutent et s'en imposent simplement d'autres; c'est le contact matériel des autres croyants, c'est le souffle spirituel qui émane de leur âme collective, c'est la palpitation et la respiration, le murmure et le tressaillement de toute une foule, qui nous montent à la tête, qui triomphent de nous, qui nous conquièrent malgré notre résistance, qui nous font faire ce que font tous les autres, qui nous contraignent à un rôle destiné à contribuer, lui aussi, à l'hallucination des autres, tout en ne correspondant pas à notre vraie, intime et durable conviction.

D'autres fois, au contraire, celte reproduction du beau idéal est pensée et voulue, quoique encore empi-

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rique et immédiate, copie fidèle et précise du fait extérieur. Celui qui a vu un feu follet s'évanouir dans les ténèbres ou une ombre de formes humaines passer silencieuse et impalpable sur un mur; celui qui a entendu une vieille commère narrer à voix profonde et basse, en retenant presque son souffle, aux enfants charmés et tremblants, les fables antiques de sorcières et de lutins, d'anges et de démons ; et tente de reproduire à l'aide des petites flammes bleuâtres vacillantes de l'alcool, dans les candélabres voilés de deuil pour les funérailles, la pâle lumière qu'il a vue dans la nature ; et se plaît à simuler au moyea de miroirs et de lentilles des apparitions de speclres et d'anges, et même, ensuite, les photographie ou les peint; et fixe en prose ou en vers la voix, les gesles et les récits fantastiques de la petite vieille, sans les gâter par des retranchements ou des additions et en en conservant au contraire fidèlement la naïve tournure populaire et archaïque, — celiii-là fait de l'art déjà supérieur à l'art de celui qui subit un réflexe spontané de son propre organisme, mais néanmoins inférieur à l'art de celui qui crée quelque chose de personnel et de nouveau. Il fait de l'art idéal, mais purement et simplement imitatif.

62. — Ici trouve place la quatrième et dernière forme de critique, la critique idéaliste; laquelle est la pire ou la meilleure, selon qu'elle exclut et renie ou accepte et comprend les trois autres formes que j'ai d'abord discutées, et selon qu'elle tient ou non pour élément essentiel et nécessaire du beau, son contenu

idéal. Très mauvaise dans le premier cas, elle n'est plus de la critique esthétique, elle n'est plus de fart, elle n'a plus de puissance suggestive et communicative, mais tombe dans le domaine fanatique et intolérant du dogme, du mysticisme, de la métaphysique, et excommunie au lieu d'interpréter, brûle au lieu d'éclairer; c'est la critique inquisitrice et tyrannique qui exclut du beau non seulement toute chose qui n'est pas surnaturelle, mais en chasse aussi toute chose qui n'est pas telle suivant son goût; la critique iconoclaste et bestiale de Torquemada et d'Omar, qui condamne aux flammes les trésors de l'art païen, les statues des divinités de l'Olympe, les mythes gais et sereins du peuple hellénique, uniquement parce qu'ils ne sont pas absolument d'accord avec la Bible de Moïse ou le Koran du Prophète.

Pire encore est cette critique, dans le troisième cas, qui, — bien que déjà critique esthétique, puisqu'elle se donne la peine d'examiner les beautés sensorielles, émotives, rationnelles des choses qu'elle étudie, de les mettre en évidence, de les faire apprécier et goûter des autres, — détruit cependant le plus souvent tout le bien qu'elle avait fait jusque-là, en exagérant la valeur du contenu idéal, et, ce qui est pire, en imposant Timpression du laid là où, au contraire, il n'y avait qucj -celle de l'impie; c'est-à-dire en écrasant, elle aussi,] l'esthétique sous le poids de la métaphysique et de théologie.

Elle est au contraire excellente et constitue, dans -deuxième et dans le quatrième cas, vraiment un artcri-p

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tique libre et exempt de préjugés, impartial et serein, quand elle se propose le seul et unique but de toute critique esthétique, celui de faire goûter aux autres dans leur complète intégrité, comme le critique luimême les a goûtées, les beautés multiformes d'un objet ou d'une œuvre. C'est là la grande et sûre critique de l'avenir, la critique esthétique vraiment et totalement psychologique, qui réclame de celui qui la pratique un rare équilibre de facultés et de puissances, un patrimoine non commun de souvenirs et de fantaisies, une perfection de sens, une mobilité de sentiments, une richesse de connaissances, une étendue d'idéals, que Ton ne trouve certainement pas souvent réunis en un seul individu. Mais celle-ci, lorsqu'elle a lieu, pratique l'analyse esthétique de la seule façon complète et parfaite qui existe; elle recherche tout d'abord si la chose plaît à ses sens, pourquoi et en quelle mesure, et si elle peut et doit plaire à autrui; et si elle ne trouve rien d'autre, elle s'en contente, parce qu'elle reconnaît que c'est la seule condition essentielle du beau; elle examine ensuite, subordonnément, s'il y a quelque chose qui s'accorde avec ses sentiments et avec ceux du public, et, quand cela se produit, elle communique à celui-ci les émotions que, distrait, il n'avait pas éprouvées de son propre chef; puis elle procède de même pour le contenu intellectuel, quand il existe, en reconnaissant aussi qu'il n'est pas nécessaire; et enfm, mais enfin seulement, elle découvre et révèle, s'ils existent, les rapports de l'objet qu'elle étudie avec les idéals du petit nombre, ou avec la foi ou la superstilion du grand

nombre, ou avec la petite ou grande quantité de mysticisrne que nous avons tous dans l'âme, pour beaucoup de raisons anciennes et récentes.

C'est la critique qui prend pour sienne la devise : « Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux » ; qui va au but, affranchie de dogmes et de préjugés, libre et sincère, s'étendant si haut, que nulle épaisse muraille scolastique n'en limite les horizons, que nulle lumière trop forte ou trop voisine n'en offusque la vue en éclipsant les lumières plus modestes ou lointaines, que nulle rumeur d'applaudissement vénal ou vulgaire n'en étourdit les oreilles et n'en fausse le jugement,

63. — Mais l'art, l'art idéal, crée tout ceci. Il en rassemble les éléments multiples et épars dans le monde matériel et phénoménique, et sans les défigurer, sans les appauvrir d'évidence, de passion et de vérité, y infuse son âme, ses rêves, ses visions surnaturelles, les change en symboles mystérieux de l'insaisissable, de l'incognoscible, de l'inexprimable.

Art idéal sont les immenses et obscures cathédrales gothiques aux longues nefs mystérieuses, aux voûtes audacieusement élevées, aux étranges lumières coloriées, aux lampes lointaines jetant une pâle lueur, aux ogives maigres et nerveuses; les sphinx mystiques et immobiles s'étendant gigantesques au milieu du désert; les monstrueuses et terribles divinités orientales aux yeux vides et aux cent bras, taillées dans la roche vive de la montagne ou dans la profondeur des hypogées de l'Inde; les saints émaciés, les apôtres à l'air sombre, les évangélistes, les prophètes et les martyrs

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byzantins aux longues et raides chapes hiératiques, aux visages épouvantés et funèbres, aux regards tendus et ravis dans la contemplation de Tabîme d'outretombe; les madones divines et les séraphins incorporels que Fra Angelico entrevoyait dans ses délires et qu'il dessinait et peignait à genoux, en adorant; les grandes épopées wagnériennes, qui font revivre les légendes et les divinités germaniques et dans lesquelles le leitmotif consiiiue comme un souffle spirituel autour de chaque personnage, Tannonce, Tenveloppe, le suit, le représente, comme un pressentiment, comme un destin, comme un souvenir; la Divine Comédie^ « il poema sacro — al quale han posto mano e cielo e terra », et qui chante, dit Giosuè Carducci, « les plus hautes choses de la vie, les plus hauts pensers des hommes, les plus hauts secrets des âmes, et non de rame du poète, non de telles et telles âmes, mais de toutes les âmes ».

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