LA MÉTAPHYSIQUE ET LA RELIGION
et les guirlandes votives, les couronnes en argent, les amulettes et les cierges, tout se réunit pour décorer les mystiques actions dramatiques, les rites pompeux et solennels, que les prêtres vont représentant parmi les tombes et sur les autels; et ainsi Tart rend largement et splendidement à la foi la protection libérale que celle-ci lui accorde, et la vie de Tun se lie et s'entrelace intimement à celle de l'autre.
Maintenant, de tout ceci, et vu l'inéluctable décadence, chez les esprits supérieurs, de toutes ces formes matérialistes et sensorielles de religion, on veut arguer la décadence non moins fatale de l'art qui leur était si étroitement lié; ce qui, à dire vrai, ne me semble pas si logiquement nécessaire. La ruine des dogmes et des fétiches non seulement n'implique pas l'écroulement des idéals et des cultes, mais est au contraire une conséquence de leur passage dans le camp de la vérité et de la raison, que la science leur a ouvert; le mystère sacré, la sainte nostalgie du mieux et de Yexcelsior demeurent et demeureront éternels, non dans un autre monde inimaginable, mais dans celui-ci, dont le télescope et le microscope approfondissent chaque jour prodigieusement l'espace et le temps, jusqu'à l'infini, jusqu'à l'éternel, nous donnant ici, sur la terre, cet absolu, cette immensité, ce divin que nous allons, vainement et follement, chercher au delà. De sorte que l'art pourra largement s'y mouvoir, y trouver en abondance les formes sensibles et les symboles humains des idéals nouveaux, et, avec leur aide, en traduire à la pensée les images à la fois les plus grandes
et les plus claires, les plus vraies et les plus belles. 83. — Concluons également cette seconde partie de notre travail, en en résumant le contenu par les hiérarchies de^ Tart. Elles aussi sont en fait la résultante d'un très grand nombre de facteurs : de tous ceux qui composent Timpression esthétique, plus tous ceux qui contribuent à l'expression artistique. Nous avons déjà parlé des premiers en leur lieu. Ajoutons, au sujet des autres, qu'une œuvre d'art occupera dans sa hiérarchie une place d'autant plus haute, que plus haute était celle occupée dans la hiérarchie du beau par l'objet qui l'a inspirée, et que les moyens choisis pour exprimer l'image interne qu'en a eue l'artiste étaient intrinsèquement plus capables de la rendre tout entière, ou directement, ou par suggestion. L'œuvre elle-même, en outre, s'élèvera d'autant plus dans l'échelle de l'art, que l'artiste sera doué d'une plus saine et plus riche, d'une plus intense et plus exquise sensibilité physique et sentimentale, intellectuelle et idéale, pour sentir dans toute sa profonde valeur et signification esthétiques le fait ou l'objet qu'il doit représenter; elle recevra de l'élaboration interne qu'il consacrera à l'objet, en la concevant, une noblesse d'autant plus grande, que le temps aura déjà réuni et condensé dans celte âme une plus grande variété et une plus grande beauté d'images; et d'autant plus actif et fécond sera le travail d'imagination, et conséquemment de combinaison et de choix, qui aura lieu dans ce cerveau, d'autant plus nette et plus pure surgira de cet effort l'expression créatrice et révélatrice.
LES niÉRARCHIES DE L'ART 178
La meilleure œuvre sera celle dans laquelle le style répondra le mieux à la chose et à l'homme, dans laquelle toutes ses puissances convergeront et se concentreront le mieux pour en faire un seul tout inséparable, fort et organique. Aussi Teffet qu'elle produira sera-t-il double : de plaisir pour le beau qu'elle contient, d'admiration pour l'art qui le révèle.
L'artiste, a écrit Léonard de Vinci, doit être universel et solitaire. Cette brève formule est tout le critérium qui fait juger une œuvre d'art suprême et impeccable. Universels et solitaires ont été tous les plus grands génies dans tous les arts, dans tous les temps, dans tous les pays; universels dans le sentiment cosmique de la nature, dans l'éclectisme réceptif de l'âme, dans la puissance infinie de la conception, classique et romantique, vériste et idéaliste tout ensemble; mais solitaires dans l'énorme fusion de toute cette matière diverse et informe au divin creuset du génie, dans la transformation de celle-ci en un seul et unique métal précieux et incorruptible, dans son empreinte ardente et resplendissante en une magnifique forme qui continue à durer éternellement jeune et pure au cours des siècles.
84. — Quel est le véritable but de l'art et quel avenir on peut lui prédire, cela résulte assez clairement, il me semble, de tout ce que j'ai noté jusqu'ici. Le seul, l'unique, l'éternel but de l'art, est le plaisir; le plaisir dans toute la signification la plus riche, la plus étendue, la plus compréhensîve du mot, dans toutes les potentialités les plus intenses, exquises et multiples
de la chose; le plaisir du sens, d'abord et nécessairement; le plaisir de Tesprit, ensuite et éventuellement. Les buts moraux, intellectuels, idéaux, ne doivent pas lui être imposés, mais doivent se relier d'euxmêmes, naturellement, aux buts esthétiques qui lui sont essentiels; ils doivent émaner spontanément de lui, comme un parfum sursensible et suggestif, pénétrant et enivrant.
L'art doit propager dans le monde les beautés qui sont le privilège d'un lieu, guider noblement les mortels dans la recherche des fleurs et des joyaux, des splendeurs et des enchantements de la vie; il doit donner aux humains le pain quotidien de la lumière et de la couleur, de la forme et du rythme, la nourriture divine des sens assoiffés de joie, « le précieux aliment qui fait l'homme semblable à un dieu ».
L'art peut soutenir celui-ci dans les traverses de la vie, le consoler dans les chagrins de l'existence; le porter, des plaisirs passagers des sens, aux satisfactions durables du sentiment; échauffer ses affects, adoucir ses passions, tempérer son caractère; lui suggérer de nobles exemples, créer autour de lui une ambiance sublime de saints et de héros, qui lui mettent dans le cœur la nostalgie de la perfection et de la vertu ; lui faire paraître mille fois moins triste sa misère, moins sombre sa vieillesse, moins profonde Tinfélicité humaine; car, plus que les maux et les biens réels et actuels, ce sont les maux et les biens fantastiques et imaginaires que nous attendons de l'avenir, qui nous font désespérés ou heureux.
LE BUT ET l'avenir DE L'ART 177
La foi, jadis, nous donnait à bon marché Tivresse de splendides élysées outre-tombe, de mirages paradisiaques ultra-terrestres; aujourd'hui fart peut nous les donner sur la terre, plus beaux et plus joyeux, parce qu'ils sont plus humains et plus variés. Gloire donc à lui, et qu'il soit accueilli avec des acclamations de reconnaissance par notre âme qu'affaiblit et attriste cette bataille prolongée pour la monnaie et pour le pain, cette lutte furieuse pour l'existence et pour la prépondérance !
Gloire à l'art, qui peut éclairer d'une lumière sereine notre esprit engourdi et ennuagé par les calculs arides et par les rognures érudites; qui peut nous procurer les plaisirs de l'intellect, les plus sains, les plus hauts, les plus vifs.de tous ceux qu'offre la vie! Gloire à l'art, qui seul peut satisfaire le besoin insatiable que nous avons de l'ultra-sensible et de l'ultra-humain, devançant la science, surpassant la foi, pénétrant et s'étendant dans l'idéal, par les minces soupiraux qu'y ouvre à travers les domaines du vrai le penser naturaliste !
Gloire à l'art! gloire à l'art! Il est la foi, il est le culte, il est la religion de l'avenir. A ses idoles divines tous nos encens, toutes nos prières, toutes nos aspirations! Ce sont elles seules, en effet, qui peuvent nous donner la véritable et unique félicité possible sur la terre!
TABLE DES MATIERES