CHAPITRE PREMIER
On connaît les modifications profondes qu'a sûmes, il y a quelques années, la théorie de la preuve, théorie posée par Aristote et tenue pendant deux mille ans pour une vérité inattaquable. Selon les logiciens anciens, qu'est-ce qu'une preuve? C'est un syllogisme, c'est-à-dire un groupe de trois propositions, dont la première est générale. Dans le syllogisme « Tous les hommes sont mortels, Paul est homme, donc Paul est mortel », la conclusion particulière que Paul, actuellement vivant, est soumis à la mort, est prouvée par la majeure a tous les hommes sont mortels » parce qu'elle est contenue dans la majeure. Tel esl le nerf de la preuve : le cas particulier est considéré comme prouvé quand il est contenu dans le cas général, comme
un petit cercle dans un cercle plus grand (1), et, par conséquent, le raisonnement est faux toutes les fois que la conclusion n'est pas contenue dans les prémisses. Stuart Mill a démontré le premier que s'il en était réellement ainsi, si la conclusion était contenue dans les prémisses, le raisonnement ne servirait à rien, il n'apprendrait rien, il ne serait pas un instrument de découverte, mais une répétition sous une autre forme d'une connaissance déjà acquise, c'est-à-dire « une solennelle futilité s. La seule opération utile consiste à joindre à un fait un second fait non contenu dans le premier.
Cependant il est admis que le raisonnement nous fournit chaque jour la connaissance de vérités neuves. Nous apprenons une vérité neuve lorsque nous découvrons que Paul est mortel, et nous la découvrons par la vertu du raisonnement, puisque, Paul étant encore en vie, nous n'avons pu l'apprendre par l'observation directe (2). Aussi Stuart Mill a-t-il remplacé la théorie scolastique et purement nominale de la preuve par une autre théorie, toute positive. Il lui a suffi de remarquer que la majeure du syllogisme péripatéticien n'est pas une proposition générale, ou du moins que la proposition générale n'est pas la preuve de la conclusion. Si nous avons le droit d'affirmer que Paul est mortel, c'est parce que Jean, Thomas et compagnie sont morts; c'est parce que tous les ancêtres de Paul et toutes les personnes qui leur étaient contemporaines sont morts. Ces faits nombreux, mais toujours particuliers, sont les vraies prémisses du raisonnement, les vraies preuves de la a*»
;i) Euler, matérialisant cette conception, a représenté le syllogisme par trois cercles ayant chacun une extension différente et contenus l'un dans l'autre. Lettres à une princesse d'Allemagne, partie II lettres 34 et seq.
(2) Mill, Logique ; cf. Taine, le Positivisme anglais, p. 43 ; Brochard Logique de Stuart Mill (Revue philosophique, tome XII) et Paul Janet' {ibid.) ' ' '
conclusion, de sorte que la conclusion n'est pas contenue dans les prémisses, elle en est distincte, elle y ajoute quelque chose de plus.
Cette conception si juste, si simple, si naturelle explique comment le raisonnement constitue un développement de la connaissance, puisque toute inférence va du particulier au particulier, et ajoute ainsi des faits nouveaux non observés aux faits déjà connus. Mais ce point de vue a fait surgir un problème qui ne s'était pas encore posé, et qui est resté jusqu'ici sans solution. Comment un fait particulier peut-il prouver un autre fait particulier ? L'ancienne théorie du syllogisme avait le mérite de faire comprendre, quoique par une comparaison grossière, de quelle façon la conclusion était démontrée. Elle était démontrée parce qu'elle était contenue dans une vérité plus générale, par un phénomène analogue à l'emboîtement des germes, et tout l'effort de l'esprit, en raisonnant, était de tirer, de faire sortir, d'extraire ces conclusions des prémisses, qui les enfermaient comme de grandes boîtes. Mais du moment qu'il faut cesser de considérer les termes comme se contenant les uns les autres, et que les cercles d'Euler ne représentent plus les opérations de l'esprit, force est de trouver une nouvelle théorie de la démonstration.
Nous avons pensé qu'on parviendrait peut-être à résoudre ce problème, en étudiant le raisonnement dans une de ses formes qui est, plus que toute autre, accessible à la méthode expérimentale : la perception des objets extérieurs.
Le raisounement de la perception extérieure appartient à la classe des raisonnements inconscients. Mais nous attachons peu d'importance à ce caractère ; car il n'existe en réalité qu'une seule manière de raisonner, et l'étude du raisonnement inconscient nous conduira à des conclusions qui s'appliquent à toutes les espèces de raisonnements. Ces conclusions sont : que l'élément fondamental
de l'esprit est l'image; que le raisonnement est une organisation d'images, déterminé par les propriétés des images seules et qu'enfin il suffit que les images soient mises en présence pour qu'elles s'organisent et que le raisonnement s'ensuive avec la fatalité d'un réflexe. Désirant mettre cette conclusion générale en pleine lumière, nous écarterons systématiquement tous les développements accessoires dont les occasions abondent dans un sujet tel que le nôtre.
Le mot perception est assez vague. Les médecins confondent en général la perception avec la sensation ; ils disent de tel malade qu'il a perdu la perception du rouge ou du bleu, en voulant parler delà sensation de ces couleurs. Hume appelait perception tous les états de conscience. De nos jours, certains psychologues, M. Janet, entre autres, définissent la perception l'acte par lequel l'esprit distingue et identifie des sensations. Nous accepterons dans ce livre la définition des psychologues anglais (1) et nous désignerons par perception l'acte qui se passe lorsque notre esprit entre en rapport avec les objets extérieurs et présents.
Pour le sens commun, la perception est un acte simple ; c'est un état passif, une sorte de réceptivité. Percevoir un objet extérieur, par exemple notre main, c'est tout simplement avoir conscience des sensations que l'objet produit sur nos organes. Cependant quelques exemples suffiront à montrer que, dans toute perception, l'esprit ajoute constamment aux impressions des sens. Tout le monde sait que nous entendons nettement les paroles d'un chant connu tandis que, souvent, nous ne distinguons pas celles d'un chant inconnu, alors même que les deux chants sont donnés par la même voix, ce qui prouve bien l'apport de l'esprit. Au lieu de chercher des exemples, on peut créer des preuves. M. Wundt et ses élèves ont fait quelques
(1) Bain, les Émotions et la volonté, trad. Le Monnier, p. 538.
expériences à ce sujet. On éclaire par une série d'étincelles électriques un dessin inconnu, une gravure, et l'on remarque que la perception de ce dessin, très confuse aux premières étincelles, devient de plus en plus distincte. L'impression produite sur la rétine est pourtant la même à chaque étincelle ; mais chaque fois la perception est complétée, précisée, grâce au souvenir formé dans l'esprit par les perceptions précédentes (1). On pourrait ajouter encore quelques exemples tirés de la perception de l'espace, dont la nature complexe et dérivée nous est connue depuis Berkeley.
La perception est donc un état mixte, un phénomène cérébro-sensoriel formé par une action sur les sens et une réaction du cerveau. On peut la comparer à un réflexe dont la période centrifuge, au lieu de se manifester au dehors par des mouvements, se dépenserait à l'intérieur en éveillant des associations d'idées. La décharge suit un canal mental au lieu de suivre un canal moteur.
Mais la psychologie exige plus de précision. Il ne suffit pas de dire que, dans toute perception, il y a des sensations et quelque chose de plus, que l'esprit ajoute aux sensations. Quelle est la nature de ce supplément ? Rien ne répond mieux à cette question que l'étude des illusions des sens. On sait aujourd'hui que, dans les illusions des sens, l'erreur n'est pas imputable à l'organe sensilif, comme le croyaient les anciens, mais 'à l'esprit. L'illusion est un phénomène mixte, composé, comme la perception sensorielle dont elle est une contrefaçon, par le concours des sens et de l'esprit ; les impressions des sens sont toujours ce qu'elles doivent être, étant donné la nature de l'excitant extérieur et l'état de l'organe sensilif. C'est dans le concours de l'esprit, dans l'interprétation des sensations que gît l'erreur.
(!) Expériences citées par M. Lachelier {Revue philosophique, février 1885.)
Or l'examen de quelques illusions suffira pour montrer en quoi consiste ce concours de l'esprit, et ce qu'il faui entendre par une interprétation des sensations.
Un de mes amis, aujourd'hui professeur de Faculté, m'a conté cette histoire de sa jeunesse. Un soir qu'il voyageait seul à pied dans un pays coupé de grands bois, il aperçut, dans une clairière, un grand feu allumé. Puis, aussitôt après, autour de ce feu, il vit un campement de bohémiens. Ils étaient là, avec leur figure bronzée, couchés à terre, et faisant cuire la marmite. La nuit était noire, et l'endroit fort isolé. Notre jeune homme eut peur, il perdit complètement la tête, et, brandissant le bâton qu'il tenait à la main, il se précipita avec fureur dans le camp des bohémiens. Un instant après, il se trouvait au milieu d'une mare, serrant convulsivement entre ses bras un tronc d'arbre, et sentant la fraîcheur de l'eau qui lui montait jusqu'à mi-jambes. Il vit alors un feu follet qui voltigeait sur la surface de la mare ; c'était ce point brillant qui avait été le point de départ de son illusion sensorielle.
Je dois à un autre de mes amis, le Dr G. A., le récit suivant: Un jour qu'il remontait la rue Monsieur-le-Prince, à Paris, il crut lire sur la porte vitrée d'un restaurant les deux mots : t verbascum thapsus. » On sait que c'est le nom scientifique d'une scrofularinée de nos pays, qu'on appelle vulgairement le bouillon blanc. Mon ami avait passé les jours précédents à préparer un examen d'histoire naturelle ; sa mémoire était encore surchargée de tous ces noms latins qui rendent l'étude de la botanique si fastidieuse. Surpris de l'inscription qu'il venait d'apercevoir, il revint sur ses pas pour en vérifier l'exactitude, et alors il vit que la pancarte du restaurant portait le simple mot bouillon. Ce mot avait suggéré dans son esprit celui de bouillon blanc, qui à son tour avait suggéré celui de verbascum thapsus.
Voilà deux exemples topiques. Ils nous montrent de
quelle étoffe est l'élément que l'esprit ajoute à la sensation, dans la perception des objets extérieurs. Cet élément doit ressembler étrangement à des sensations, puisqu'on ne l'en distingue pas. Le jeune homme qui traverse un bois croit réellement voir devant lui une troupe de bohémiens; toute cette fantasmagorie sort d'un cerveau que la peur fait délirer, c'est un phénomène psychique qui, quelle qu'en soit la nature, est bien près de la sensation, puisqu'il en fait l'office. De même le D r A. croit voir écrit sur la porte d'un restaurant des mots qui n'existent que dans son esprit; pour que cette confusion soit possible, il faut, encore une fois, que l'esprit ait le pouvoir de produire, de fabriquer, et d'extérioriser cer tains simulacres qui ressemblent d'une manière frappante à des sensations.
Ces pseudo-sensations ont attiré depuis quelques années l'attention spéciale des psychologues. On les appelle en Allemagne des représentations. En France, le terme qui a prévalu est celui d'Images; c'est celui dont nous nous servirons.
La conclusion de cette courte introduction sera une définition de la perception sensorielle : La perception est le processus par lequel l'esprit complète une impression des sens par une escorte d'images.
Ce sont ces images que nous commencerons par étudier. Leur rôle est des plus importants ; dans bien des cas, elles effacent presque complètement la conscience des sensations qui leur ont donné naissance; c'est ce qui a permis à Helmholtz de comparer la perception des objets extérieurs à une interprétation de signes. Les signes, ce sont les sensations; notre esprit ne leur prête que juste l'attention nécessaire pour en tirer le sens. La perception du monde extérieur est comme la lecture d'un livre ; préoccupé par le sens, on oublie les caractères écrits aussitôt après les avoir vus. Plusieurs exemples intéressants font foi de cette
négligence des sensations. Nous voyons ordinairement les arbres et forêts éloignés, en vert, et les lignes de montagnes en gris-bleu; le gris-bleu est pour nous la couleur des lointains. Mais si, changeant les conditions de l'observation, nous regardons le paysage par dessous les bras ou entre les jambes, aussitôt les couleurs perdent leurs relations avec les distances des objets, elles apparaissent pures, avec leurs nuances véritables. Nous reconnaissons alors que le gris-bleu des lointains est souvent un violet assez saturé, que le vert de la végétation se transforme insensiblement en ce violet en passant par le vert bleu, et ainsi de suite (Helmholtz). La différence vient de ce que dans ces conditions, les sensations sont appréciées en ellesmêmes, et non comme des signes qui n'ont d'importance que par les images qu'ils suscitent.
Passons à l'étude de ces images.