‹ La psychologie du raisonnementChapitre 2 sur 48 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LES 1MACES

Nous n'avons pas l'intention de donner ici une théorie, complète des Images; c'est une tentative qui nous parait prématurée; à plusieurs égards, la question n'est pas mûre. Mais nous ne pouvons nous dispenser de consacrer quelques pages à l'étude de ces intéressants phénomènes; car la connaissance de la nature des images ne peut manquer d'éclairer le problème du mécanisme du raisonnement. En somme, ce sont les images qui constituent, avec les sensations, les matériaux de toutes nos opérations intellectuelles; la mémoire, le raisonnement, l'imagination sont des actes qui consistent, en dernière analyse, à grouper et coordonner des images, à en saisir les rapports déjà formés, et à les réunir dans des rapports nouveaux, a De même que le corps est un polypier de cellules, a dit M. Taine, l'esprit est un polypier d'images, s

Il n'y a pas longtemps que l'on parait s'être mis d'accord sur la nature psychologique des images. Quelques auteurs anciens, il est vrai, avaient déjà vu ce qui a échappé

16 la rsYCHOtoore wr «aisonive t

à nombre de nos contemporains. Aiïstole disait qu'on ne peut penser sans une image sensible. Mais beaucoup de bons esprits répugnaient à admettre que la pensée a besoin de signes matériels pour s'exercer. Il leur semblait que ce serait faire une concession au matérialisme. En 1865, à l'époque où une grande discussion sur les hallucinations eut lieu au sein de la Société médico-psychologique, le philosophe Garnieret des aliénistes éminents, tels que Baillaiger, Sandras et d'autres encore soutenaient qu'un abîme infranchissable sépare la conception d'un objet absent ou imaginaire — autrement dit l'image — et la sensation réelle produite par un objet présent; que ces deux phénomènes diffèrent non seulement en degré, mais en nature, et qu'ils se ressemblent tout au plus comme « le corps et l'ombre ». !1 est curieux de faire un rapprochement entre l'opinion de ces auteurs et les réponses que Galton obtint autrefois d'un grand nombre de savants, lorsqu'il commença sa vaste enquête sur les Images mentales (Mental Imagery). Il demandait dans un questionnaire qu'il fit circuler si on avait le pouvoir de se représenter mentalement, par une sorte de vision fnterne, les objets absents — il prenait un exemple bien anglais : l'aspect du déjeuner servi — et si cette représentation toute subjective avait des caractères communs avec la vision externe. Tandis que des personnes peu instruites, des femmes, lui fournirent des réponses très intéressantes sur la nature de la vision mentale, les savants auxquels il s'adressa refusèrent de croire à cette faculté, qui leur paraissait une simple figure de langage.

Les choses ont changé depuis cette époque. Psychologues et physiologistes — MM. Taine et Galton au premier rang (1) — ont travaillé à fixer la nature des images, leur

(I) Taine, De l'intelligence, liTre II ; Galton, Inquiries into human faculties .p.83.

siège cérébral, leurs relations avec les sensations. Ils ont démontré que chaque image est une sensation spontanément renaissante, en général plus simple et plus faible que l'impression primitive, mais capable d'acquérir, dans des conditions données, une intensité si grande qu'on croirait continuer à voir l'objet extérieur. On trouvera dans les ouvrages spéciaux la démonstration complète de ces vérités, qui de nos jours ont fini par devenir banales ; elles ne servent plus qu'à défrayer les traités psychologiques de second ordre.

Remarquons en passant que cette théorie de l'image n'a rien de matérialiste ; elle rapproche l'image de la sensation, elle en fait une sensation conservée et reproduite. Or, qu'est-ce que la sensation? Ce n'est pas un fait matériel, c'est un état de conscience, comme une émotion ou un désir. Si on est tenté de voir dans la sensation un fait matériel, c'est parce qu'elle a un corrélatif physiologique très apparent, l'excitation produite par l'objet extérieur sur l'organe des sens et transmise au cerveau. Mais on sait que tous les phénomènes de l'esprit sont accompagnés d'un phénomène physiologique. C'est la loi. A ce point de vue, la sensation et l'image ne diffèrent pas des autres étals de conscience.

Le développement des images est très variable. Il varie, selon Galton, avec les races; les Français, dit-il, paraissent posséder ce don, comme l'attestent leur talent à organiser les cérémonies et les fêtes, leur aptitude pour la stratégie, et la clarté de leur langage; figurez-vous est un mot qui revient souvent en français. L'âge et le sexe paraissent également avoir de l'importance. Le pouvoir de visualiser est plus développé chez les enfants que chez les adultes, chez les femmes que chez les hommes. Il y a probablement des enfants, dit Galton, qui passent des années de difficulté à distinguer le monde objectif du monde subjectif, — c'est-à-dire les sensations des images.

Mais il importe, avant toute chose, de distinguer les différentes espèces d'images, qui sont aussi nombreuses que les différentes espèces de sensations. Chaque sens a ses images; il y en a par conséquent de visuelles, d'auditives, de tactiles, de motrices, etc. — Nous pouvons, lorsque nous exerçons notre mémoire sur un objet, employer cumulativement toutes ces espèces d'images, ou ne recourir qu'à une seule espèce. Chaque personne a ses habitudes qui dérivent de la nature de son organisme.

Il faut donc distinguer plusieurs variétés d'individus, plusieurs types (1). L'expérience vulgaire a fait depuis longtemps cette distinction en ce qui concerne la mémoire; on a reconnu que chez le môme homme il y a souvent une inégalité naturelle des diverses formes de la mémoire : telle personne se souvient surtout des sons, telle autre des couleurs, une troisième des chiffres et des dates, etc. La pathologie a confirmé l'indépendance de ces mémoires partielles en montrant que les unes peuvent disparaître en laissant les autres intactes. C'est ainsi qu'un homme peut perdre la seule mémoire des mots, ou oublier une seule langue, ou être privé seulement de sa mémoire musicale, etc. M. Ribot a fait une étude très complète de ces amnésies partielles.

Nous sommes ainsi préparés à l'étude des types senso riels. Il faut comprendre que cette inégalité des genres de mémoires tient à une cause plus générale, à l'inégalité des genres d'images; que les individus qui ont une bonne mémoire visuelle, par exemple, sont ceux chez lesquels les images visuelles prédominent, que par conséquent ce n'est pas seulement la mémoire visuelle qui fait saillie chez eux, c'est encore le raisonnement visuel, l'imagination visuelle, etc., etc. On peut les appeler des visuels.

(1) L'idée de distinguer plusieurs types sensoriels appartient à M. Charcot, qui l'a exposée dans ses leçons sur l'Aphasie, à la Salpetrière.

De là plusieurs types, caractérisés par la prédominance d'un ordre d'images dans les habitudes de l'esprit.

Un des types les plus communs est sans contredit le type indifférent. Les personnes qui en font partie n'ont pas une espèce d'image plus développée que les autres. Quand elles cherchent à se rappeler un individu, elles voient dans leur esprit la forme et la couleur de sa figure aussi nettement qu'elles entendent le son de sa voix. La mémoire visuelle est égale à la mémoire auditive ; ces deux mémoires peuvent d'ailleurs être très développées, ou être restées rudimentaircs, mais en tout cas elles se valent. L'indifférent emploie aussi dans ses raisonnements^ dans ses imaginations, dans ses rêves, les diverses espèces d'images en proportion égale. Ce type est peut-être le plus fréquent; c'est le type normal, dont il faut chercher à se rapprocher, car il suppose un développement harmonieux de toutes les fonctions sensorielles.

A côté du type [indifférent, il faut ranger le type visuel, qui est aussi très commun. Un grand nombre de personnes font un usage presque exclusif des images visuelles; si, par exemple, elles pensent à un ami, elles voient sa figure et n'entendent point sa voix; quand elles cherchent à apprendre par cœur la page d'un livre, elles se gravent dans la mémoire l'image visuelle de la page avec ses caractères, et en la récitant, par cœur, elles ont devant les yeux de leur esprit cette image, et la lisent. Quand elles se rappellent un air, elles voient distinctement, par le même procédé, les notes de la partition. Mais ce n'est pas seulement leur mémoire qui est visuelle, ce sont toutes leurs autres facultés; quand elles raisonnent, ou qu'elles font œuvre d'imagination, elles se servent uniquement d'images visuelles. Le développement exclusif de l'esprit dans un seul sens permet au visuel d'accomplir des opérations qui sont des tours de force. Il y a des joueurs d'échecs qui, les yeux fermés, la tète tournée contre le mur, conduisent

une partie d'échecs. Il est clair, dit M. 'faine, qu'à chaque coup la figure de l'échiquier tout entier, avec l'ordonnance des diverses pièces, leur est présente comme dans un miroir intérieur; sans quoi, ils ne pourraient prévoir les suites du coup qu'ils viennent de subir et du coup qu'ils vont commander. Deux amis qui avaient cette faculté faisaient souvent ensemble des parties d'échecs mentales en se promenant sur les quais et dans les rues. — Galton nous rapporte qu'une personne de sa connaissance a l'habitude de calculer avec une règle à calcul imaginaire dont elle lit mentalement la partie qui lui est nécessaire pour chacune de ses opérations. — Beaucoup d'orateurs ont leur manuscrit placé mentalement devant leurs yeux, quand ils parlent en public. Un homme d'État assurait que ses hésitations de parole à la tribune provenaient de ce qu'il était tracassé par l'image de son manuscrit portant des ratures et des corrections. — Certains peintres, dessinateurs, statuaires, après avoir considéré attentivement un modèle, peuvent faire son portrait de mémoire. Horace Vernet et Gustave Doré possédaient cette faculté. Un peintre copia un jour de souvenir un Martyre de Saint- Pierre, de Rubens, avec une exactitude à tromper les connaisseurs. Un peintre anglais, cité par Wigan, peignait un portrait en pied, après une seule séance de modèle. Il prenait l'homme dans son esprit, le plaçait mentalement sur la chaise, et toutes les fois qu'il regardait la chaise, il voyait la personne assise. Peu à peu, une confusion se fit dans son esprit; il soutenait que le modèle avait posé réellement, et finalement il devint fou.

Tel est le danger de cette hypertrophie de l'image visuelle. Ceux qui jouissent d'une visualisation aussi intense sont des demi-hallucinés, et il y a cent à parier qu'ils arriveront un jour à l'hallucination complète. Ajoutons que 1res probablement les visuels sont spécialement prédisposés aux hallucinations de la vue, et conséquemment aux

genres de délire dont les hallueinalions de la vue sont le symptôme. D'après celle théorie, un visuel pur ne deviendrait jamais un persécuté, car dans le délire des persécutions, on ne rencontre en général, selon l'observation de Lasègue, que des hallucinations de l'ouïe. Le persécuté ne voit pas ses persécuteurs, il ne fait que les entendre. Nous verrons plus loin qu'il existe un signe objectif permettant de reconnaître si un individu appartient ou non au type visuel.

Les personnes qui appartiennent au type visuel pur sont exposées, en outre, à un grave danger ; lorsqu'elles viennent à perdre, par un de ces accidents que les pathologisles étudient en ce moment avec ardeur, leur faculté de vision mentale, elles perdent tout du même coup; il leur est impossible, ou du moins extrêmement difficile, de faire appel aux autres images, qui sont restées à l'état rudimentaire. Le type indifférent est dans une situation bien meilleure ; ce qu'il perd du côté de la vue, par exemple, il le retrouve du côté de l'ouïe ; des suppléances se forment entre les différentes espèces d'images.

M. Charcot a rapporté, dans une de ses leçons cliniques, un cas pathologique intéressant, mettant en lumière l'existence du type visuel et montrant l'espèce de désarroi qui survient chez ces sujets quand ils perdent leur faculté de vision mentale. Nous reproduisons, en l'abrégeant un peu, l'observation publiée par M. Bernard (Progrès médical, 21 juillet 1883).

« M. X..., négociant à A..., est né à Vienne; c'est un homme fort instruit: il connait parfaitement l'allemand, l'espagnol, le français, et aussi le latin et le grec classiques. Jusqu'au début de l'affection qui l'a amené près de M. le professeur Charcot, il lisait à livre ouvert les œuvres d'Homère. Il savait le premier livre de V Iliade à ne pas hésiter pour continuer un passage dont le premier vers aurait été dit devant lui.

i Son père, professeur de langues orientales à L..., possède, lui aussi, une mémoire des plus remarquables. Il en est de même de son frère, professeur de droit à W..., d'une de ses sœurs, peintre distingué ; son propre fils, qui est âgé de sept ans, connaît déjà à merveille les moindres dates historiques.

« M. X... jouissait, il y a un an encore, dune mémoire aussi remarquable. Comme celle de son père et de son fils, c'était surtout une mémoire visuelle. La vision mentale lui donnait au premier appel la représentation des traits des personnes, la forme et la couleur des choses avec autant de netteté, assure-t-il, et d'intensité, que la réalité même.

« Recherchait-il un fait, un chiffre relatés dans sa correspondance volumineuse et faite en plusieurs langues, il les retrouvait aussitôt dans les lettres elles-mêmes qui lui apparaissaient dans leur teneur exacte, avec les moindres détails, irrégularités et ratures de leur rédaction.

« Récitait-il une leçon alors qu'il était au collège ? Un morceau d'un auteur favori plus tard? Deux ou trois lectures avaient fixé dans sa mémoire la page avec ses lignes et ses lettres et il récitait en lisant mentalement le passage voulu qui, au premier appel, se présentait à lui avec une grande netteté.

« M. X... a beaucoup voyagé. Il aimait à croquer les sites et les perspectives qui l'avaient frappé. Il dessinait assez bien. Sa mémoire lui offrait, quand il le voulait, les panoramas les plus exacts. Se souvenait-il d'une conversation? Recherchait-il un propos? Une parole donnée? Le lieu de la conversation, la physionomie de l'interlocuteur, la scène entière, en un mot, dont il ne recherchait qu'un détail, lui apparaissait dans tout son ensemble.

La mémoire auditive a constamment fait défaut à M. X... ou tout au moins elle n'a jamais paru chez lui que sur le second plan. II n'a jamais eu, entre autres, aucun goût pour la musique.

« Des préoccupations graves lui vinrent, il y a un an et demi, à propos de créances importantes dont le paiement lui paraissait incertain. Il perdit l'appétit et le sommeil-, l'événement ne justifia pas ses craintes. Mais l'émotion avait été si vive qu'elle ne se calma pas, comme il espérait, et un jour M. X... fut frappé brusquement de constater en lui un changement profond. Ce fut d'abord un complet désarroi : Il s'était produit désormais entre son nouvel état et l'état ancien un contraste violent. M. X... se crut un instant menacé d'aliénation mentale, tant les choses lui semblaient nouvelles et étranges autour de lui. Il était devenu nerveux et irritable. En tout cas, la mémoire visuelle des formes et des couleurs avait complètement disparu, ainsi qu'il ne larda pas à s'en apercevoir, et cette constatation eut pour effet de le rassurer sur son état mental. Il reconnut d'ailleurs peu à peu qu'il pouvait, par d'autres moyens, en invoquant d'autres formes de la mémoire, continuer à diriger convenablement ses affaires commerciales. Aujourd'hui, il a pris son parti de cette situation nouvelle, /dont il est facile de faire ressortir la différence avec l'état primitif de M. X... décrit plus haut.

< Chaque fois que M. X... retourne à A..., d'où ses affaires ['éloignent fréquemment, il lui semble entrer dans une ville inconnue. Il regarde avec étonnement les monuments, les rues, les maisons, comme lorsqu'il y arriva pour la première fois. Paris, qu'il n'a pas moins fréquenté, lui produit le même effet. Le souvenir revient pourtant peu à peu, cl dans le dédale des rues il finit par retrouver assez facilement sa route. On lui demande la description de la place principale d'A..., de ses arcades, de sa statue: « Je sais, dit-il, que cela existe, mais je n'en puis rien figurer et je ne vous en pourrai rien dire, s II a autrefois plusieurs fois dessiné la rade d'A..., il essaie aujourd'hui en vain d'en reproduire les lignes principales, qui lui échappent complètement.

o Le souvenir visuel de sa femme, de ses enfants est impossible. Il ne les reconnaît pas plus d'abord que la rade et les rues d'A..., et alors même qu'en leur présence, il y est parvenu, il lui semble voir de nouveaux traits, de nouveaux caractères dans leur physionomie.

« Il n'est pas jusqu'à sa propre figure qu'il oublie. Kc cemment, dans une galerie publique, il s'est vu barrer le passage par un personnage auquel il allait offrir ses excuses et qui n'était que sa propre image réfléchie par une glace.

« Durant notre entretien, M. X... s'est plaint vivement à plusieurs reprises de la perle visuelle des couleurs. 11 en semble préoccupé plus que du reste : « Ma femme a les cheveux noirs, j'en ai la plus parfaite certitude. Il y a pour moi impossibilité complète de retrouver cette couleur en ma mémoire, aussi complète que celle de m'imaginer sa personne et ses traits. »

j Cette amnésie visuelle s'étend d'ailleurs aussi bien aux choses de l'enfance qn'aux choses plus récentes. M. X... ue sait puis rien visuellement de la maison paternelle. Ce souvenir lui était très présent autrefois, il l'évoquait souvent.

« L'examen de l'œil a été complètement négatif. M. X... est atteint d'une myopie assez forte de — 7 D. Voici d'ailîeurs le résultat de l'examen des fonctions oculaires de VI. X... fait avec le plus grand soin par M. le D r Pannaud, dans le cabinet ophthalmologique de la clinique- Pas de lésions oculaires ni de troubles fonctionnels objectivement observables, si ce n'est toutefois un léger affaiblissement de la sensibilité chromatique intéressant également toutes les couleurs.

« Nous ajouterons qu'aucun symptôme somatique n'a précédé, accompagné, suivi cette déchéance de la mémoire visuelle observée chez noire malade.

« Aujourd'hui, M. X... doit, comme à peu pies tout le monde, ouvrir ses copies de lettres pour y trouver les ren-

geignements qu'il désire et il doit les feuilleter comme loui le monde avant d'arriver à l'endroit cherché.

« Il ne se souvient plus que des quelques premiers vers de Ylliade et la lecture d'Homère, de Virgile, d'Horace ne se fait plus pour ainsi dire qu'à tâtons.

« II énonce ami-voix les chiffres qu'il additionne et ne pro cède plus que par petits calculs partiels.

« Quand il évoque une conversation, quand il veut se rappeler un propos tenu devant lui, il sent bien que c'est la mémoire auditive qu'il lui faut maintenant consulter, non sans efforts. Les mots, les paroles retrouvés, lui semblent résonner à son oreille, sensation toute nouvelle pour lui.

« Depuis ce grand changement survenu en lui, M. X... doit, pour apprendre par cœur quelque chose, une série de phrases par exemple, lire à haute voix plusieurs fois ces phrases et affecter ainsi son oreille et, quand il répète plus tard la chose apprise, il a très nettement la sensation de Vaudition intérieure, précédant l'émission des paroles, sensation qu'il ne connaissait pas autrefois (4).

« Un détail intéressant est que, dans ses rêves, M. X... n'a plus comme autrefois la représentation visuelle des choses. Seule, la représentaiion des paroles lui reste, et celles-ci appartiennent à peu près exclusivement à la langue espagnole. »

Le type auditif nous paraît être plus rare que les types précédents : il se reconnaît aux mêmes caractères distinctifs ; les personnes de ce type se représentent tous leurs souvenirs dans le langage du son ; pour se rappeler une leçon, elles se gravent dans l'esprit, non l'aspect visuel de la yage, mais le son de leurs paroles. Chez elles, le raisonnement est auditif, comme la mémoire; par exemple,

(i; Je suis obligé aujourd'hui, écrit M. X..., de me dire les choses que je veux retenir dans ma mémoire, pendant que j'avais auparavant seulement à les vhotoaranhier par la vue.

26 LA ISÏC1I0L0G1E DU RAISONKEMENT

quand elles font de tèle une addition, elles se répètent verbalement les noms des chiffres, et additionnent en quelque sorte les sons, sans avoir une représentation du signe graphique. L'imagination aussi prend la forme auditive. « Quand j'écris une scène, disait Legouvé à Scribe, j'entends; vous, vous voyez,; à chaque phrase que' j'écris, la voix du personnage qui parle frappe mon oreille. Vous, qui êtes le Chéàtre même, vos acteurs marchent, s'agitent sous vos yeux; je suis auditeur, vous spectateur. — Rien de plus juste, dit Scribe ; savez-vous où je suis quand j'écris une pièce ? Au milieu du parterre. » Cité par Bernard, De V Aphasie, p. 50. Il est clair que Vauditifpur, ne cherchant à développer qu'une seule de ses facultés, peut arriver, comme le visuel, à de véritables tours de force de mémoire; «'est par exemple Mozart notant de mémoire, après deux auditions, le Miserere de la chapelle Sixtiue ; Beethoven sourd, composant et se répétant intérieurement d'énormes symphonies. En revanche, l'auditif s'expose, comme le visuel, à de graves dangers; car s'il perd les images auditives, il reste sans ressources; c'est une faillite complète.

Il est possible que les hallucinés de l'ouïe et les individus atteints du délire de persécution appartiennent au type auditif; et que la prédominance d'un ordre d'images crée une prédisposition à un ordre correspondant d'hallucinations — et peut-être aussi de délire.

11 nous reste à parler du type moteur, qui est peut-être le plus intéressant de tous, et qui est, de beaucoup, le moins connu. Les personnes qui appartiennent à ce type, les moteurs, comme on dit, font usage, pour la mémoire, le raisonnement et toutes leurs autres opérations intellectuelles, d'images qui dérivent du mouvement. Pour bien comprendre ce point important, il suffira de se rappeler que « toutes nos perceptions, et en particulier les importantes, celles de la vue et du toucher, contiennent à titre d'éléments intégrants des mouvements de l'œil ou des

membres; et que si, lorsque nous voyons réellement un objet, le mouvement est un élément essentiel, il doit jouer le même rôle, quand nous voyons l'objet idéalement (1) ». Par exemple, l'impression complexe d'une boule, qui est là, dans notre main, est la résultante d'impressions optiques de l'œil, du toucher, d'ajustements musculaires de l'œil, de mouvements des doigts, et des sensations musculaires qui en résultent (2). Lorsque nous pensons à la boule, cette idée doit comprendre les images de ces sensations musculaires, comme elle comprend les images des sensations de l'œil et du toucher. Telle est l'image motrice. Si l'on n'en a pas reconnu plus tôt l'existence, c'est que la connaissance du sens musculaire est relativement récente; il n'en était pas du tout question dans l'ancienne psychologie, où le nombre des sens était réduit à cinq.

11 y a des personnes qui se souviennent mieux d'un dessin quand elles en ont suivi les contours avec leur doigt. Lecoq de Boisbaudran se servait de ce moyen, dans son enseignement artistique, pour habituer ses élèves à dessiner de mémoire ; il leur faisait suivre les contours des figures avec un crayon tenu à distance avec la main, les obligeant ainsi à associer la mémoire musculaire à la mémoire visuelle. Galton rapporte un l'ait curieux qui vient à l'appui : Le colonel Monterai!", dit-il, a souvent observé dans l'Amérique du Nord de jeunes Indiens qui, visitant par occasion ses quartiers, s'intéressaient beaucoup aux gravures qu'on leur montrait. L'un d'eux suivit avec soin à l'aide de son couteau le contour d'un dessin contenu dans Ylllustrated Neivs, disant que, de cette façon, il saurait mieux le découper à son retour chez lui. Dans ce cas

(1) Ribot, Maladies de la volonté, p. 7.

(2) M. W. James a montré que ces sensations musculaires son. a sensations afférentes qui proviennent des muscles contractés, des ligaments tendus, des articulations comprimées, etc. The feeling of effort Boston, 1880.

l'image motrice des mouvements était destinée à renforcer l'image visuelle : ce jeune sauvage était un moteur.

Ne devrait-on pas généraliser ce procédé et l'appliquer à l'éducation ? Il est probable que l'enfant apprendrait plus vite à lire et à écrire si on l'exerçait à tracer les caractères en même temps qu'à les épeler. C'est un préjugé de croire qu'on ne peut pas faire bien deux choses à la fois. En faisant marcher ensemble la lecture et l'écriture, on obligerait les deux mémoires visuelle et motrice à s'associer et à s'entr'aider comme deux chevaux attelés à la même voiture.

L'image motrice entre, comme élément essentiel, dans un grand nombre de combinaisons mentales, bien que souvent on ne se doute pas de sa présence. La mémoire d'un mouvement a pour base des images motrices; quand ces images sont détruites, on perd le souvenir du mouvement, et dans certains cas même, ce qu'il y a de plus curieux, on perd l'aptitude à l'exécuter. La pathologie nous en donne plusieurs exemples, dans l'aphasie motrice, dans l'agraphie, etc. Prenons le cas de l'agraphie. Un homme instruit, sachant écrire, perd tout à coup, brusquement, à la suite d'accidents cérébraux, la faculté d'écrire; son bras et sa main ne sont nullement paralysés, et cependant il ne peut pas écrire. A quoi tient cette impuissance? Il le dit luimême : à ce qu'il ne sait plus. Il a oublié comment il faut s'y prendre pour tracer des lettres, il a perdu la mémoire des mouvements à exécuter, il n'a plus les images motrices qui, lorsqu'il se mettait autrefois à écrire, dirigeaient sa main. On peut, grâce à l'hypnotisme, varier les exemples de ces paralysies systématisées, qui ne frappent qu'un genre particulier de mouvements, laissant les autres intacts et le bras complètement libre. C'est ainsi qu'on peut faire perdre, par suggestion, à un hypnotique, la faculté d'accomplir un acte déterminé, comme de fumer, de coudre de broder, de faire des pieds de nez, etc. Nous avons sou-

vent insisté sur l'avantage qu'offre l'hypnotisme, à ce point de vue, pour l'étude de la plupart des troubles moteurs et sensitifs (1).

D'autres malades, frappés de cécité verbale, font précisément usage de ces images motrices pour suppléer à ce qui leur manque d'un autre côté. Si nous accumulons tous ces exemples, c'est que ce sujet est relativement nouveau; on nous saura gré de réunir quelques faits qui sont épar pillés un peu partout, et d'essayer d'en faire la synthèse. Un individu atteint de cécité verbale ne parvient plus à lire les caractères qu'on lui place sous les yeux, bien que la vision soit intacte, ou suffisante pour permettre la lecture. Cette perte de la faculté de lire est quelquefois le seul trouble qui existe à un certain moment; le malade ainsi mutilé peut cependant arriver à lire mais indirectement, au moyen d'un détour ingénieux, que souvent il trouve de lui-même ; il lui suffît de dessiner les caractères avec le doigt pour parvenir à en comprendre le sens. Que se passe-t-il en pareille circonstance ? Par quel mécanisme peut-il s'établir une suppléance entre l'oeil et la main ? La clef du problème nous est donnée par l'image motrice. Si le malade peut lire, en quelque sorte, avec ses doigts, c'est qu'en décrivant les caractères, il se donne un certain nombre d'impressions musculaires qui sont celles de l'écriture. On peut dire d'un seul trait : le malade lit en écrivant (Charcot) ; or, l'image motrice graphique suggère le sens des caractères écrits au même titre que l'image visuelle.

Nous venons de voir la place qu'occupe l'image motrice dans le domaine de la vue et dans le domaine du mouvement. Son rôle n'est pas moins grand dans le domaine et l'ouïe. Il y a des personnes pour lesquelles la representa-

(1) Binet etFéré, les Paralysies par suggestion (Revue scientifique, juillet 1884).

tion d'un son dans l'esprit est toujours une image motrice d'articulation. M. Stricker est du nombre ; c'est même lui qui a fait connaître le premier les particularités de ce sujet. Voici les principales preuves dont il s'est servi: « Lorsque je me forme, dit-il, l'image de la lettre P, il se produit dans mes lèvres la même sensation que si j'allais réellement l'articuler. Si je pense la lettre R, j'éprouve à la base de la langue la même sensation que si je voulais formellement émettre cette consonne. Cette sensation, selon moi, constitue l'essence de l'image du son. » Telle est la première preuve; la seconde, c'est que l'on ne peut pas se représenter une lettre lorsqu'en même temps on donne aux muscles servant à l'articuler une position fixe qui ne leur permet pas d'entrer en action. On ne peut pas penser à la lcllre B, qu' est une labiale en tenant la bouche complètement ouverte, position qui supprime le mouvement des lèvres. Enfin, troisième preuve, on ne peut pas avoir à la fois la représentation de deux lettres, A et U par exemple, quand les muscles qui servent à les articuler sont les mêmes. « Quiconque, dit-il, est capable de se présenter simultanément, en astreignant sa respiration à une pause suffisante, les sons A et U, celui-là a le droit de regarder ma théorie comme non avenue. Je n'ai pas besoin du reste d'en appeler au jugement du lecteur. Une pareille simultanéité est absolument impossible puisque les mêmes muscles employés à la formation de l'image auditive de A, doivent servir aussi à celle de U. Or, je ne saurais les innerver simultanément, comme il le faudrait néanmoins, d'une manière pour le son A et d'une autre manière pour le son U. »

Pour rendre ceci tout à fait clair, il faut remarquer que M. Stricker ne s'occupe point dans ces expériences de limage visuelle des lettres; il est évident, par exemple, qu'on peut se représenter graphiquement la lettre B, en ayant la bouche ouverte; mais ce n'est pas la question. Par représentation d'une lettre, M. Stricker a entendu par-

1er uniquement de la représentation auditive, de celle qui constitue la parole intérieure. Cet auteur soutient que ce qu'on prend pour une image auditive, c'est-à-dire pour une répétition affaiblie du son que l'on entend lorsqu'une personne prononce une lettre donnée, n'a rien à faire avec le sens de l'audition; c'est une image motrice, un commencement d'articulation qui s'arrête avant d'arriver au terme.

Le travail de M. Stricker a soulevé les objections de M. Paulhan qui conteste absolument les faits avancés. M. Paulhan a exécuté tous les experimentum crucis posés par M. Stricker, et il constate qu'il peut faire un grand nombre des actes que M. Stricker déclare impossibles. «Je trouve, dit-il, que je puis, tout en prononçant à haute voix la lettre A, me représenter mentalement la série des voyelles, et même imaginer une phrase entière ; j'en conclus que puisque dans ces conditions, c'est-à-dire les muscles qui servent à prononcer A étant innervés, l'image motrice des autres voyelles ne peut se produire, j'en conclus, dis-je, que l'image des autres voyelles et des autres paroles n'est pas, pour moi du moins et ceux qui notent comme moi, une image motrice. »

Que prouve cette dissidence ? Tout simplement que les deux observateurs ont des images différentes, et appartiennent à des types différents. A coup sûr, M. Stricker est un moteur; il l'est à ce point, qu'il ne conçoit même pas que les autres puissent être faits autrement. C'est grâce à l'exagération, à l'énormité que le phénomène présente chez lui qu'il a découvert un fait auquel personne n'avait pris garde. Mais comme on a toujours les défauts de ses qualités, M. Stricker méconnaît complètement le rôle de la vue et de l'ouïe dans le souvenir des mots, et il attribue tout à l'image motrice. Ne va-t-il pas jusqu'à faire cette observation étonnante : « Je n'ai encore rencontré personne qui m'ait dit s'être représenté le contenu d'un article de journal avec les caractères imprimés qui le composaient. On peut

retenir par cœur plusieurs articles, plusieurs phrases, mais en paroles que l'on prononce intérieurement, et non en images graphiques des mots que l'on pourrait lire dans la mémoire, comme sur des feuille imprimées. i> On conviendra qu'il serait difficile d'écrire quelque chose de plus faux. Tous les visuels, et ils sont nombreux, font ce que M. Stricker déclare impossible. C'est bien le cas de remarquer que chacun fait, en philosophant, la théorie de sa propre nature.

D'autre part, il parait assez probable que M. Paulhan et ceux qui sentent comme lui sont des auditifs purs, ou des indifférents. Telle est la solution, très simple, qu'il convient de donner à cepetitdébat(l).

La tnéorie de l'Image en était au point où nous venons de la laisser, lorsque nous avons abordé, M. Féré et moi l'étude de ce phénomène (2) ; nous avons fait intervenir les expériences d'hypnotisme, qui nous ont permis de résoudre un certain nombre de questions restées pendantes ; de ces expériences, que nous allons résumer brièvement, résulte une conséquence importante relativement au siège des images. Jusqu'ici nous nous sommes abstenu de définir ce siège ; et on pourrait encore soutenir avec avantage, à s'en tenir à ce qui précède, que l'image est simplement localisée « dans l'âme » et possède comme on a dit, une existence tout élyséenne. Mais il n'en est

(1) Stricker, le Langage et la Musique, Alcan, 1885 ; pour la discussion avec M. Paulhan, voir Revue philosophique, années 1883 et 1884 passim. '

(2) Théorie des hallucinations (Re.nue scientifique, janvier 1885)

pas ainsi ; il existe des faits précis, avérés, incontestables qui démontrent que l'image — ou plutôt le processus nerveux correspondant — a un siège fixe dans le cerveau, que ce siège est le même pour l'image et la sensation, et qu'enfin, pour tout résumer dans une formule unique, Vimage est un phénomène qui résulte d'une excitation des centres sensoriels corticaux.

Nous allons donc exposer ce qu'on pourrait appeler une théorie physiologique de l'image, ou du moins, si le mot est trop prétentieux, une série d'expériences qui ont trait à la physiologie de l'image. Ces expériences ont été faites dans le laboratoire clinique de M. Charcot, à la Salpê trière, sur des jeunes filles hysléro-épilcptiques, plongées dans le grand hypnotisme d'après les procédés ordinaires et tant de fois décrits (1).

On sait qu'il est possible, pendant certaines phases hypnotiques, et notamment dans le somnambulisme, de provoquer chez les sujets endormis des hallucinations de tous les sens. Ces hallucinations provoquées sont un des symptômes psychiques les plus connus de l'hypnotisme. Le moyen qui sert habituellement à les faire naître est la parole. Lorsque le sujet est convenablement préparé, qu'il est à point, il suffit de lui dire avec autorité : Voilà un serpent ! pour qu'il voie le serpent ramper devant lui. Cette hallucination est subjective, personnelle au sujet, par conséquent facilement simulable ; mais elle présente un si grand nombre de caractères objectifs, que l'existence ne peut pas en être mise en doute, au moins dans les cas où ces caractères sont présents. Aussi ne nous arrêteronsnous pas à discuter une fois de plus l'hypothèse de la simulation ; la sincérité du phénomène trouvera ses

(1) Pour plus de détails, je renvoie à l'ouvrage que j'ai écrit en collaboration avec le docteur Féré : le Magnétisme animal (Bibliothèque scientifique internationale).

preuves au fur et à mesure que nous avancerons dans notre exposition.

Comment l'expérimentateur est-il capable de provoquer des hallucinations par la parole î Comment se fait-il que le sujet arrive à voir un serpent ou un oiseau par cela seul qu'on le lui dit? Peut-on expliquer ce phénomène? El existe-t-il dans la vie normale d'un individu éveillé quelque phénomène analogue ? Telles sont les questions que doit se poser un psychologue, en présence des hallucinations expérimentales. Si nous soulevons ces questions, c'est parce que, en les examinant, nous allons montrer comment les expériences sur les hallucinations peuvent servir à la théorie des Images.

Lorsque, conversant avec une personne éveillée, on lui parle de la couleur rouge, et qu'elle comprend le sens de ce mot, on suscite dans son esprit une image, l'image du rouge, en vertu de l'association que l'éducation a établie entre le mot et l'idée ; mais cette image suscitée est généralement très faible, très pâle ; à peine entrevue, elle disparait, comme un comparse qui n'a fait que traverser la scène. La parole a provoqué chez la personne éveillée une vision du rouge, mais une vision courte, rapide, défectueuse. Diverses circonstances peuvent rendre la vision plus durable et plus énergique, même pendant la veille. En voici un exemple frappant. On raconte que le soir de l'exécution du maréchal Ney, quelques personnes se trouvaient réunies dans un salon bonapartiste ; tout à coup, la porte s'ouvrit, et le domestique, se trompant sur le nom d'un des arrivants, qui s'appelait M. Maréchal Aîné, annonça, à haute voix : Monsieur le maréchal Ney ! A ces mots, un mouvement d'effroi parcourut la réunion, et les personnes présentes ont raconté depuis que, pendant un instant, elles virent distinctement, dans M. Maréchal, la personne de Ney qui s'avançait, en chair et en os, au milieu du salon. Nous

touchons ici à l'hallucination suggérée, si ce n'eu est pas véritablement une. Pendant l'hypnotisme, les hallucinations qui naissent de la parole de l'expérimentateur ne reconnaissent pas un mécanisme différent. L'expérimentateur excite, avec la voix, le centre auditif de son sujet, et ce centre une fois éveillé transmet son excitation au centre visuel, en vertu d'associations dynamiques préétablies. L'image visuelle surgit alors, et s'impose avec d'autant plus d'énergie qu'elle règne seule dans la conscience du malade ; le point de son cerveau qu'on excite est le seul qui réagisse, et par conséquent il donne son maximum. Mais faisons abstraction de ces conditions particulière?, qui donnent à l'image évoquée une intensité si considérable, et la transforment en hallucination. Ce qu'il nous importe d'établir, c'est ce fait que l'hallucination suggérée de l'hypnotisme n'est pas un phénomène à part dans l'histoire de l'intelligence ; qu'il existe au contraire en germe dans les images qui peuplent notre esprit pendant l'état de veille, et qu'on peut en définitive se servir de l'hallucination, comme d'un grossissement pour étudier les propriétés de l'image.

Le premier fait sur lequel nous appellerons l'attention, au point de vue de la physiologie de l'image, c'est l'effet de l'achromatopsie ou cécité des couleurs. On sait qu'un grand nombre d'hystériques présentent une insensibilité qui s'étend sur toute la moitié du corps et le partage verticalement en deux parties; cette hémianesthésie s'accompagne le plus souvent d'anesthésies sensorielles plus ou moins prononcées; du côté insensible, l'ouïe est affaiblie, la narine sent mal les odeurs et une moitié de la langue ne distingue plus les saveurs des mets qu'on y place. Mais ce qui nous intéresse le plus, actuellement, c'est l'état de l'œil. Cet organe participe comme les autres à l'insensibilité. Le plus souvent, on observe un rétrécissement concentrique du champ visuel et, en même temps, la perle ou

3b LA PSYCHOLOGIE DU RAISONNEMENT

l'affaiblissement d'une ou plusieurs sensations de couleurs, en d'autres termes de l'achromatopsie. Cette perte des couleurs se fait selon un ordre défini. La couleur qui est perdue la première est le violet ; la seconde est le vert ; cet ordre est constant pour toutes les malades ; relativement aux autres couleurs, il faut établir deux catégories, qui sont à peu près aussi nombreuses; dans l'une, les malades perdent successivement le violet, le vert, le rouge, le jaune et le bleu ; dans l'autre, il y a une inversion entre le rouge et le bleu, et la série se représente ainsi : violet, vert, bleu, jaune, rouge.

Il était intéressant de rechercher l'influence que l'achromalopsie pouvait exercer sur les hallucinations colorées, que l'on suggère pendant l'hypnotisme. M. Richer a observé le premier que si l'on tient seul ouvert l'œil achromatope, chez une hypnotique, on ne peut lui suggérer par l'intermédiaire de cet œil aucune hallucination colorée. Si la malade a perdu le violet, il est impossible de faire entrer le violet dans ses hallucinations et ainsi de suite. En voici quelques exemples :

« Bar, à l'état de veille, est achromatopsique de l'œil droit. En lui maintenant l'œil gauche fermé, nous lui faisons voir une troupe d'oiseaux. A nos questions sur la couleur de leur plumage, elle répond qu'ils sont tous blancs ou gris. Si nous insistons, en lui affirmant qu'elle se trompe, que les uns sont bleus, les autres rouges ou jaunes, elle soutient qu'elle ne voit que des oiseaux blancs ou gris. Mais les choses changent, si à ce moment nous lui ouvrons l'œil gauche, que l'œil droit soit fermé ou non; aussitôt, elle s'extasie sur la variété et l'éclat de leur plumage, où toutes les couleurs se trouvent réunies.

« Cette expérience a été variée de bien des façons. L'œil gauche fermé, nous lui montrons Arlequin, et elle le dépeint tout couvert de petits carreaux gris, blancs ou noirs. Polichinelle est également vêtu de blanc et de gris.

1 C'est original, dit-elle, mais ce n'est pas beau. » Nous ouvrons l'œil gauche et aussitôt la notion des couleurs reparait, et Arlequin et Polichinelle lui apparaissent bariolés comme on a coutume de les représenter (1). »

La même règle parait s'étendre, comme je l'ai montré, aux hallucinations spontanées de l'aliénation mentale; j'ai observé, dans le service du docteur Magnan, à l'Asile Sainte-Anne, une hystérique aliénée qui était obsédée continuellement par l'image d'un homme habillé de rouge. Celte femme était hémianesthésique et achromatopsique ;;auche; lorsqu'on lui fermait l'œil droit, elle continuait à percevoir son hallucination avec l'œil gauche, mais l'homme qui lui apparaissait n'était plus rouge, il était gris et comme entouré d'un nuage.

Ainsi, la cécité d'une couleur empêche l'hallucination, c'est-à-dire l'image de celle même couleur. Comment cela s'explique-t-il? Très simplement, si nous considérons l'achromatopsie comme un phénomène cérébral, comme un trouble fonctionnel des cellules corticales affectées à la sensation des couleurs. Du moment que ce trouble fonctionnel met le même obstacle à l'hallucination qu'à la sensation d'une couleur donnée, cela tient vraisemblablement à ce que la sensation et l'image emploient le même ordre d'éléments nerveux. En d'autres termes, l'hallucination se passerait dans les centres où sont reçues les impressions des sens; elle résulterait d'une excitation des centres sensoriels. Ce que nous disons de l'hallucination s'applique directement, à l'image.

On objectera peut-être qu'il y a des hystériques hypnotisées chez lesquelles l'achromatopsie n'empêche pas la suggestion d'hallucinations colorées. Mais il nous parait facile d'expliquer cette dérogation à la règle. Nous nous bornerons à remarquer que l'achromatopsie chez, les

(1) P. Kirhcr, Etudes cliniques sur t ..istéro-epilepsie p. 708,2' tfdit BlNET ">

3 s LA ÊSÏCIIOLOGiË DU llAISONNKiHENt

hystériques est uue dépendance de riiémiaiicsthesui-, que cette lésion n'a rien de définitii'; que c'est moins une paralysie qu'une parésie, une paresse des éléments nerveux. Ces éléments ne répondent plus à l'appel de leur stimulus normal, la lumière colorée; mais il n'y a rien d'étonnant à ce qu'ils réagissent lorsqu'ils sont attaqués par un autre côté, par une excitation qui vient des centres auditifs, et qui n'est autre chose que la suggestion verbale.

Voici d'autres faits à l'appui de la localisation de l'image dans le centre sensoriel. Un grand nombre d'observations réunies par M. Féré montrent qu'il existe un rapport constant entre la sensibilité spéciale de l'œil et la sensibilité générale de ses téguments. Lorsqu'une lésion cérébrale détermine des troubles sensilifs dans les téguments de l'œil, on trouve également, pour peu qu'on les cherche, des troubles visuels, comme de l'achromalopsic, des rétrécissements concentriques ou latéraux du champ visuel. Dans l'hémianesthésie hystérique, on observe aussi un rapport entre la sensibilité de la conjonctive et de la cornée et la sensibilité spéciale de l'organe; ces deux sensibilités sont toujours atteintes dans une mesure analogue. L'interprétation de ces faits et de beaucoup d'autres, trop nombreux pour être rappelés ici, a conduit M. Féré à la conclusion suivante : il existe dans des régions indéterminées de l'encéphale des centres sensilifs communs aux organes des sens et aux téguments qui les recouvrent (1).

Or, si on examine avec soin tout ce qui se passe lorsqu'on donne à une hypnotique une hallucination visuelle, on voit que dans beaucoup de cas l'hallucination modilie la sensibilité des membranes externes de l'œil. Dans l'état cataleptique, la conjonctive et la cornée, en dehors du champ pupillaire, sont généralement insensibles ; mais

11) Cli. V-.ïc- Troubles fonctionnels de la vision, pp. 14'J, 150, loi.

silôl qu'on a développé l'hallucination visuelle, chez P... par exemple, la sensibilité des membranes externes de l'œil revient dans l'état où elle existe pendant la veille; o s ne peut toucher les membranes avec un corps étranger fans provoquer des réflexes palpébraux (1). Chez la nommée M..., l'hallucination persiste au réveil pendant quelques minutes, produisant toutes les fois une dyseslhésie des membranes de l'œil, qui dure exactement autant que l'hallucination. Chez la nommée Wit..., l'hallucination unilatérale produit une légère douleur dans l'œil qui est seul halluciné: « J'ai comme du sable dans cet œil. » dit la malade. Ces trois observations semblent montrer que l'hallucination visuelle, ou, d'une manière plus générale, limage visuelle, intéresse le centre de la vision.

Mais nous n'avons pas encore abordé les observations les plus intéressantes, dans cet ordre d'idées. Il nous reste à parler des phénomènes chromatiques produits par les hallucinations de la vue.

Rappelons d'abord trois expériences physiologiques, qu'il est tacile d'exécuter sans grand appareil. Première expérience. On prend un carton divisé en deux parties égales, l'une rouge, l'autre blanche, et portant, à son centre, un point destiné à immobiliser le regard; si on fixe ce point pendant quelques instants, on voit apparaître sur la moitié blanche une couleur verte. C'est le contraste chromatique (2). Seconde expérience : On regarde fixement une petite croix colorée en rouge, et portant à son centre un

(1) Ch. Féré, les Hystériques hypnotiques comme sujets d'expérimentation, etc. {Arcli. de neurologie, t SS j, t. VI, p. 122).

(2) Sans vouloir soulever ici des problèmes compliqués tic physiologie, nous rappelons que l'on n'est pas d'accord sur l'explication du contraste simultané et des images consécutives. Helmholtz attribue les cll'ets du contraste simultané à une erreur de jugement; quant aux sensations consécutives, il les localise dans la rétine, et les explique par la théorie i\r. voung et celle de Fechner. Nous partageons complètement, quant à uous, l'opinion du D' Parinaud, qui assigne à ces deux pUCnuilunifs

40 L.\ PSYC -OGIE DU RAlSOHtŒMENT

point noir : si ensuite on reporte les yeux sur une feuille de papier blanche portant un point noir, on voit apparaître aussitôt une croix verte. C'est la sensation consécutive, négative. Troisième expérience : On prend deux cartons, un rouge et un vert, on les dépose sur une table l'un devant l'autre, à une petite distance ; puis, avec une lamelle de verre qu'on tient devant son œil, on regarde un des cartons par transparence et on cherche à obtenir en même temps limage réfléchie de l'autre carton afin de la transporter sur le premier; au moment où les images des deux carions se superposent, leurs couleurs se mélangent, et on obtient une couleur résultante qui est généralement grisâtre (la teinte exacte dépend de la couleur des cartons, de l'intensité de la lumière, clc). C'est le mélange des couleurs complémentaires.

On peut répéter ces trois expériences avec des cartons colorés par suggestion, c'est-à-dire avec des hallucinations de couleur. Si, comme M. Parinaud l'a montré, on donne à une malade l'hallucination du rouge sur une moitié de la feuille blanche, elle voit le vert apparaître sur l'autre moitié. Si, comme nous l'avons observé avec le D r Féré, on fait apparaître une croix rouge sur une feuille blanche, la malade, après avoir contemplé pendant quelques instants celtecroix imaginaire, voit sur une autre feuille de papier une croix verte. Enfin, si on lui apprend à superposer, selon le procédé décrit, des cartons colorés par suggestion en vert et en rouge, la malade voit la teinte grise résultante, qui est produite par le mélange de ces deux couleurs complémentaires.

Devant ces résultats, est-il possible de douter que 1 hallucination visuelle résulte d'une excitation du centre

un siège cérébral, et leur attribue comme cause unique une modiflcation matérielle des centres nerveux (Soc. de Biol., 13 mai et 22 juillet 18S2).

sensoriel de la vision ? S'il en était autrement, comment comprendrait-on que l'hallucination donnât lieu aux mêmes effets chromatiques que la sensation?

Nous pouvons transporter à l'image visuelle tous ces phénomènes révélés par l'étude de l'hallucination visuelle. Cette extension de l'expérience est d'autant plus légitime que M. Wundt a montré que la simple image d'une couleur, longtemps contemplée en imagination, donne lieu à la sensation consécutive d'une couleur complémentaire. Si on regarde fixement dans son esprit, pendant quelques instants, l'image du rouge, on aperçoit, en ouvrant les yeux sur une surface blanche, une teinte verte (1). Cette expérience est difficile à répéter, car elle exige un pouvoir de visualisation que tout le monde n'a pas. Pour me prendre comme exemple, je ne puis pas arriver à me représenter clairement une couleur, je suis un visuel très médiocre; aussi n'cst-il pas étonnant que je ne réussisse pas à obtenir de sensation consécutive colorée. Mais mon excellent ami le D r Féré y arrive facilement. Il peut se représenter une croix rouge assez vivement pour voir ensuite, sur une feuille de papier, une croix verte : ainsi, il voit non seulement la couleur, mais la forme (2).

Ces faits montrent l'étroite analogie de la sensation, de l'hallucination, de l'image; on peut en conclure ceci: soit qu'on ait la sensation du rouge, ou qu'on ait le souvenir du rouge, ou qu'on voie le rouge dans une hallucination, c'est toujours la même cellule qui vibre (3).

Jusqu'ici nous nous sommes contentés d'affirmer que l'image a le même siège que la sensation, sans chercher

(1) Cité par Bain, les Sens et l'Intelligence, Appendice.

(2) Cette expérience fournit un signe objectif permettant de reconnaître si une personne appartient au type visuel.

(3) Toutes les expériences précédentes ont trait à l'image visuelle. Le lecteur jugera dans quelle mesure il est légitime d'étendre la conclusion qui en dérive aux images des autres sens.

à déterminer anatomiquemenl quel esl ce siège. Les expériences précédentes ne permettent pas de résoudre culte dernière question, qui est plus compliquée, plus difficile que la première. Nous pourrions faire intervenir ici les principaux résultats des localisations cérébrales, qui sein blent montrer que les centres sensoriels sont situés :iu niveau de l'écorce cérébrale, dans une zone encore mal délimitée, placée probablement en arrière de la zone motrice. Mais nous préférons rester sur le terrain de l'expérimentation hypnotique, qui peut nous apprendre encoiv quelque chose à ce sujet. Il est un fait capital dans l'histoire des hallucinations hypnotiques; c'est que ces troubles sensoriels, quand ils ont une forme unilatérale, sont transférables par l'aimant (1). Ce transfert s'accompagne d'un certain nombre de signes objectifs, qui excluent toute idée de simulation; c'est ainsi que la migration du phénomène est suivie, chez certains sujets, d'une migration en sens inverse, puis de plusieurs autres migrations, phénomènes qu'on a décrits, à propos du transfert de fanes thésie, sous le nom d'oscillations consécutives; de plus, à mesure que le transfert s'opère, la malade se plaint de douleurs de tète qui oscillent d'un côté de la tète à l'autre; ces douleurs caractéristiques que nous avons proposé d'appeler douleurs de transfert, ne sont pas diiTuses, elles ont un siège fixe, et ce siège est des plus remarquables. Quand il s'agit d'hallucinations de la vue, la douleur de tète correspond à la partie antérieure du lobule pariétal inférieur, ainsi que les recherches do topographie cranio-cérébrale de M. Féré (2) nous ont permis de l'établir; quand il s'agit d'hallucinations

(1) Binet etFéré, le Transfert psychique (Revue philosophique, janvier 1885).

('>) Ch. Férc, Noie sur quelques points de la topographie du cerveau tarch. de phys. norm. et palh., I87t>, p. 247). Nouvelles recherches sur la topographie cranio-cèrébrale [Revue d'antrop., 1881, p. 4li8).

LES IMAGES 4o

auditives, le point douloureux correspond à la partie antérieure du lobe sphénoïdal. Ces deux localisations sont en accord partait avec les résultats des recherches analomocliniques; elles méritent donc d'être prises en sérieuse considération. C'est dans le lobule pariétal inférieur qu'on a placé le centre des sensations visuelles, et dans le lobe sphénoïdal qu'on a placé le centre auditif. 11 semble donc permis de considérer comme très vraisemblable que les images visuelle et auditive résultent de l'excitation de ces deux centres.

Nous arrivons finalement à la même conclusion que H. Spencer et Bain, mais avec l'avantage d'affirmer preuves en main ce que ces auteurs considéraient simplement comme vraisemblable. « L'idée, a dit Bain, occupe les mêmes parties nerveuses et de la même façon que I impression des sens. »

Nous n'avons pas encore fini notre étude sommaire des Images. Après avoir fixé leur siège dans le cerveau, nous allons indiquer leurs principales propriétés physiologiques.

M. Spencer appelle les images des étals faibles, pour les opposer aux sensations, qui sont les états forts. Le terme est juste. Le peu de vivacité des images est une des raisons qui empêchent de les observer commodément, et qui expliquent comment leur nature a été si longtemps méconnue. Pour les étudier, il faut les comparer aux images consécutives de la vue, phénomènes qui succèdent à l'impression d'un objet extérieur sur la rétine.

il LA rSYCHOLOfilE DU RAISONNEMENT

On sait que les images consécutives sont de deux sortes, positives et négatives. Placez un petit carré rouge sur une surface blanche vivement éclairée, regardez ce carré pendant une seconde, puis fermez les yeux sans eftort, en les recouvrant de la main, vous voyez apparaître le carré rouge : c'est l'image wsitive. Répétez la même expérience en fixant plus longicmps le carré rouge, puis, en fermant es yeux ou en les fixant sur un point différent de la surace blanche, vous verrez apparaître ce même carré, mais, au lieu d'être rouge, il sera vert, de la teinte complémentaire : c'est l'image négative.

L'image consécutive constitue un type de transition entre la sensation et l'image ordinaire; elle tient de la sensation en ce qu'elle succède immédiatement à l'action d'un rayon de lumière sur la rétine, et elle lient de l'image en ce qu'elle survit à cette action. En général, l'image consécutive a une assez grande intensité; on peut expérimenter sur elle avec plus de fruit que sur l'image ordinaire.

M. Parinaud a démontré le siège cérébral de l'image consécutive par l'expérience que voici (Soc. de Biol., 13 mail 882):

« M. Béclard rapporte en ces termes, dans son traité de physiologie, une expérience peu connue : « L'impression « d'une couleur sur une rétine éveille sur le point identique « de l'autre rétine l'impression de la couleur complémen- « taire. Exemple : Fermez l'undes yeux, fixez avec l'œil « ouvert, et pendant longtemps, un cercle rouge ; puis « fermez cet œil, ouvrez celui qui était fermé, vous verrez « apparaître une auréole verte (p. 863, édit. de 18G6). »

« Ainsi présentée, cette expérience prête à la critique; sa formule énonce même une erreur; mais, ramenée à sa véritable signification, elle renferme la démonstration de la proposition que je viens d'émettre.

i Pour bien nous rendre compte de la nature de la sensation développée dans l'œil non impressionné, voyons

d'abord ce qui se passe dans l'oeil qui reçoit l'impres sion.

« Fermant l'œil gauche pour le moment exclu de l'expérience, nous fixons un cercle rouge sur une feuille de papier blanc, ou mieux, un point tracé au centre du cercle, afin de mieux immobiliser l'œil. Après quelques secondes, le fond blanc perd de son intensité et la couleur elle-même s'obscurcit. Retirant le cercle rouge sans cesser de fixer le point, nous voyons apparaître, sur le papier, l'image du cercle colorée en vert et plus claire que le fond : c'est l'image négative. Ferme-t-on l'œil, après avoir disparu un instant, l'image se reproduit avec les mêmes caractères.

« Répétons maintenant l'expérience de Béclard, c'est-àdire, au moment où nous retirons le cercle, fermons l'œil droit impressionné et ouvrons l'œil gauche en fixant toujours le papier.

« L'image du cercle n'apparaît pas immédiatement.

« Le blanc du fond s'obscurcit tout d'abord, et c'est seulement alors que l'image se dessine colorée en vert et plus claire que le fond. C'est la même image négative, extériorisée par l'œil gauche non impressionné, telle que nous l'avons reconnue dans l'œil droit qui a reçu l'impression (1).

« On peut produire le même transfert avec l'image positive en variant les conditions de l'expérience.

« L'extériorisation de l'image accidentelle par l'œil qui n'a pas reçu l'impression implique forcément l'intervention du cerveau et, avec une grande probabilité, le siège cérébral de l'image elle-même (2). »

11) M. Giraud-Teulon, qui a répété cette expérience, lui attribue les mêmes caractères (Note inédite remise à M. Charcot).

(2) M. Parinaud allègue une seconde preuve, qui nous paraît beaucoup moins bonne. Il remarque que l'image consécutive suit les mouvements intentionnels de l'œil, mais ne se déplace pas quand on dévie l'axe optique avec le doigt. Or, une image de la rétine, dit-il, se déplacerait dans la déviation mécanique du globe, aussi bien que dans ses mouvements intcntionnels.La conclusion ne nous parait pas juste. Il est admis

Cette expérience sur l'image consécutive me paraissant très importante pour la théorie, je l'ai répétée un très grand nombre de l'ois. Au cours de ces études, j'ai remarqué quelques phénomènes curieux. D'abord l'expérience peut être faite avec les deux yeux ouverts. On regarde une croix rouge avec l'œil droit, en maintenant l'œil gauche ouvert, mais en empêchant cet œil de voir la croix, par l'interposition d'un écran. Au bout de quelques secondes, on ferme l'œil droit; et bientôt après, l'œil gauche, qui est resté constamment ouvert, voit le point du papier qu'il fixe se couvrir d'une ombre légère, et au milieu de cette surface obscure apparaît une croix verte.

11 faut aussi noter les changements qui s'opèrent dans la vision de l'image consécutive transférée; elle apparaît, comme M. Parinaud l'a très bien remarqué, après un certain relard; elle ne dure jamais bien longtemps, au moins

couramment en psychologie que nous percevons par l'œil les mouvements des corps, de deux façons : 1° quand l'œil est immobile et que l'image de l'objet se déplace sur la rétine ; 2° quand l'œil est en mouvement et que l'image de l'objet ne se déplace pas sur la rétine. Ce dernier cas est celui où nous suivons des yeux un objet en mouvement, par exemple une fusée qui s'élève dans les airs. On a remarqué en outre que l'état de repos ou de mouvement de l'œil se traduit à la conscience par l'absence ou la présence des sensations qui accompagnent les contractions des muscles oculaires, c'est dire que notre conscience tient seulement compte des mouvements intentionnels. Ces deux renies expliquent la plupart des illusions d'optique relatives au mouvement. Ainsi les images consécutives paraissent se mouvoir avec le regard, car dans ce cas nous éprouvons des sensations musculaires qui sont le signe du mouvement de l'œil, et de plus l'image consécutive ne se déplace pas sur la rétine. Quand on dévie mécaniquement l'œil, nous n'avons pas de sensations musculaires, l'œil parait immobile; par conséquent, d'une paît les objets extérieurs, qui sont réellement immobiles, paraissent se mouvoir, car leur image se déplace sur notre rétine, supposée fixe, et d'autre part les images consécutives paraissent immobiles, car leur image ne se déplace point sur noire rétine supposée fixe, En résumé, tout objet qui parait se mouvoir avec les mouvements de l'œil doit paraître immobile quand on dévie l'œil mécaniquement, et vice versa. Ce sont là des résultais de notre éducation psychique. On ne peut en tirer aucun argument pour ou contre le siège rétinien de l'image consécutive.

pour mes yeux; ordinairement, elle disparaît au bout de deux secondes, et le papier reprend en même temps sa teinte blanche primitive. Mais tout n'est pas, fini, et, si on maintient l'œil fixé sur le même point, on voit, quelques secondes après, le papier s'assombrir de nouveau et l'image reparaître avec les mêmes caractères de forme et de couleur que la première fois. Le nombre de ces oscillations semble dépendre de l'intensité de l'image ; j'en compte souvent trois.

J'ai constaté aussi que l'autre œil, celui qui a regardé fixement la croix rouge, conserve son image consécutive pendant tout ce temps, et qu'on peut, en ouvrant et en fermant alternativement les deux yeux, voir se succéder l'image consécutive directe et l'image consécutive transférée.

Cette succession des deux images permet de les comparer. Elles n'ont pas toujours les mêmes caractères ; j'ai constaté pour certaines couleurs une différence de teinte assez tranchée. Par exemple, un pain à cacheter de couleur orangée me donne une image consécutive qui se rapproche du bleu quand elle est vue directement, et du vert quand elle est transférée ; cette différence se maintient quel que soit l'œil avec lequel on commence l'expérience. Pour d'autres couleurs, les deux images offrent sensiblement la même teinte.

Une autre preuve du siège cérébral de l'image consécutive, c'est qu'elle apparaît quelquefois longtemps après l'impression, et ressemble dans ce cas à un souvenir ordinaire. Newton, par un effort d'attention, arrivait à reproduire une image consécutive produite par la fixation du soleil plusieurs semaines auparavant. On sait, dit M. Baillarger, que les personnes qui se servent habituellement du microscope voient quelquefois reparaître spontanément, plusieurs heures après qu'elles ont quitté leur travail, un objet qu'elles ont examiné très longtemps. M. Baillarger (1)

(1) Cité par Taine, De l'intelligence, 1. 1, p. 101.

ayant préparé pendant plusieurs jours, et plusieurs heures chaque jour, des cerveaux avec de la gaze fine, vit tout à coup la gaze couvrir à chaque instant les objets qui étaient devant lui... et cette hallucinalion se reproduisit pendan 1 plusieurs jours. C'est un cas analogue à celui de M. Pouche 1 qui a vu (Société de Biologie 1882, 29 avril), en se promenant dans Paris, les images de ses préparations au microscope se superposer aux objets extérieurs. Ce phénomène n'est pas rare ; il suffit de le chercher pour en trouver de nombreux exemples. Cette reviviscence de l'image consécutive à longue échéance, longtemps après que la sensation excitatrice a cessé d'agir, exclut complètement l'idée que l'image consécutive s'est conservée dans la rétine; c'est dans le cerveau que la conservation s'est l'aile, et très proba blement, lorsque l'image renaît, elle n'implique pas une nouvelle mise en activité des cônes et bâtonnets de la rétine.

Nous pouvBns donc admettre, comme un fait très vraisemblable, que l'image consécutive a un siège cérébral. Cette conclusion est intéressante pour le psychologue ; car elle le conduit à établir un parallèle enlre l'image consécutive et les images du souvenir. En quoi different-elles? D'abord, par V intensité; l'image consécutive est si vive qu'on peut la projeter sur un écran et l'y fixer par le dessin : y a-t-il beaucoup de souvenirs qu'on puisse extérioriser de la même façon? Ensuite, par le mode d'apparition ; le plus souvent l'image consécutive succède immédiatement à une sensation visuelle, quelquefois elle apparaît spontanément beaucoup plus tard, et jamais elle n'est suscitée par une cause psychique, par association d'idées, comme les images commémoratives ordinaires. Ce fait a frappé les observateurs. M. Pouchel a remarqué qu'au moment où l'image de ses préparations microscopiques a surgi devant ses yeux, il était en cabriolet, causant avec une personne étrangère aux sciences, et il n'a pas pu

fnisir le moindre rapport entre cette image et le sujet de su conversation.

L'assimilation de l'image consécutive à l'image du souvenir offre un grand intérêt; car l'expérimentation montre i|iie l'image consécutive possède un certain nombre d'attnlints, qui dès lors appartiennent aussi à i image du soutenir. Ainsi : 1° elle se déplace avec les mouvements intentionnels de l'œil et les mouvements de la tête quand le regard est fixe ; 2° elle s'agrandit quand on éloigne l'écran sur lequel on la projette et se rapetisse quand on rapproche l'écran ; 3° elle se déforme avec 1 inclinaison de l'écran et elle s'allonge dans le sens de l'inclinaison.

Une image réelle, peinte sur l'écran, se comporte tout autrement. Si on éloigne l'écran de l'œil, cette image devient plus petite; si on rapproche l'écran, l'image s'agrandit; si on incline l'écran, l'image se déforme et se rapetisse dans le sens de l'inclinaison : c'est ce que les peintres appellent le raccourci (1) . Bref, l'image consécutive et l'image réelle (la sensation) présentent jusqu'à un certain point des propriétés inverses. Quelle en est la raison? Il est facile de s'en rendre compte.

Supposons d'abord, pour plus de clarté, que l'image consécutive siège dans la rétine, sauf à modifier ensuite notre démonstration, pour la faire concorder avec la théorie du siège cérébral. 11 faut partir de ce principe, si bien établi par M. Helmhollz, que toute sensation subjective est perçue, extériorisée et localisée de la même façon que si elle correspondait à un objet extérieur. Soit l'image consécutive A'B', sur la rétine; si elle est projetée .au dehors, sur un écran tenu en EF, elle aura la dimension de la ligne AB, car ce serait la dimension d'un objet qui, placé à la distance

(1) On ne parvient qu'après un peu d'exercice à se rendre compte de ces changements de dimension de l'image, car, comme ils ne correspondent à aucun changement de dimension réel, nous avons pris ['habitude de les corriger.

de l'écran, ferait sur la rétine une image égale à AB ; en effet, les deux lignes A'C et B'C sont menées des deux extrémités de l'image au centre optique de l'œil, et prolongées jusqu'à la rencontre de la ligne AB. Maintenant changeons la distance de l'écran, que se produira-t-il ? Comme l'image subjective a une grandeur invariable sur la rétine, elle devra prendre sur l'écran la dimension d'un objet qui, situé à la nouvelle distance où on place l'écran, ferait sur la rétine une image égale à AB'. Il nous reste donc à calculer les grandeurs successives d'un objet assujetti à cette condition de toujours produire au fond de l'œil une image rétinienne de même grandeur, malgré ses changements de dislance.

Pour simplifier le problème, nous donnerons à l'image consécutive la forme d'un cercle ; dès lors, on peut remplacer l'angle visuel ACB par un cône droit à base circulaire, dont le sommet est en C, et dont AC cl BC soni les

apothèmes. Ceci posé, quand on projette l'image consécutive sur un écran, l'écran coupe ce cône, et la grandeur cl la forme de la section conique sont celles de l'objet qui, à la distance où on tient l'écran, produit une image rétinienne égale à A'B' ; par conséquent ce sont aussi celles de l'image consécutive projetée. Ainsi, quand on tient l'écran verticalement (c'est-à-dire perpendiculairement à l'axe optique), l'image consécutive doit avoir la forme circulaire, car

LES 1MAGF.S 51

la section est faite dans un plan perpendiculaire à l'axe du cône et a la l'orme d'un cercle : quand on incline l'écran, l'image consécutive doit s'allonger, car la section est oblique et a la forme d'une ellipse ; quand on éloigne l'écran, l'image doit s'agrandir, car la section est faite plus loin du sommet du cône et devient plus grande. C'est ce que l'expérience confirme.

S'il n'en est pas ainsi pour l'image réelle, peinte sur l'écran, c'est que son diamètre apparent augmente quand on rapproche l'objet, diminue quand on l'éloigné, et diminue dans le sens de l'inclinaison quand on l'incline. Nous n'insistons pas.

On sera peut-être tenté de conclure de cette démonstration que l'image consécutive a bien son siège dans la rétine, car elle ne se comporterait pas autrement si elle était rétinienne. Mais remarquez que l'image consécutive transférée possède les mêmes propriétés. Nous avons maintes fois constaté qu'elle s'agrandit et se rapetisse quand on éloigne et qu'on rapproche l'écran. Soutiendra-ton que cette image transférée est rétinienne? Recueillie par l'œil droit, elle est extériorisée par l'œil gauche, qui est resté fermé jusqu'au dernier moment; il est donc bien probable qu'elle n'a pas impressionné la rétine gauche.

« Il est rationnel d'admettre, dit à ce sujet M. Richer, que la rétine a sa représentation exacte dans le centre visuel cérébral. Il existe en quelque sorte une rétine cérébrale dont chaque point est en relation intime avec les points correspondants de la rétine périphérique » (Etudes cliniques sur l'hystéro-épilepsie, 2° édition, 1885, p. 714). On comprend dès lors qu'une impression portée directement sur un point de cette rétine cérébrale (image consécutive) produise le même effet pour la conscience qu'une impression qui siégerait sur le point correspondant de la rétine périphérique, à droite ou à gauche, ou en haut ou en bas, ou sur la tache jaune.

Nous admettons volontiers, jusqu'à preuve contraire, quf les propriétés de l'image consécutive sont communes à l'image ordinaire, au souvenir par exemple, bien qu on uti puisse les observer directement sur une image aussi faible Mais il y a des cas où l'image, évoquée par une personne saine d'esprit, atteint un degré d'intensité suffisant pour s'extérioriser. Brierre de Boismont, qui s'était exercé à imprimer en lui la figure d'un ecclésiastique de ses amis, avait acquis la faculté de l'évoquer les yeux ouverts ou fermés; l'image lui paraissait extérieure, placée dans la direction du rayon visuel; elle était colorée, délimitée, pourvue de tous les caractères appartenant à la personne réelle. Nous engageons vivement les personnes qui ont le don de visualiser, à essayer l'expérience suivante : penser à nue croix rouge, la projeter sur un écran et chercher si elle se comporte comme une image consécutive, si elle s'agrandit quand on rapproche l'écran, et se rapetisse quand on l'éloigné. La réussite de cette expérience donnerait à notre thèse une confirmation définitive.

Tels sont les caractères positifs des images consécutives, cl probablement de toutes les images; elles ont aussi un certain nombre de caractères négatifs, tout aussi importants, qui leur servent, autant et plus que les premiers, à les distinguer des sensations.

On sait que nos sensations se modifient régulièrement à la suite des mouvements que nous faisons; la vue de ma demeure se modifie quand je ferme ou que j'ouvre les yeux, quand je me rapproche ou que je m'éloigne, quand ie presse sur mes yeux pour la voir double, ou que j'interpose un prisme pour la voir déviée, ou que je la fais réfléciiir dans un miroir pour en avoir une figure symétrique, on que je la regarde à travers une lorgnette pour en avoir u::e vision agrandie Il est clair qu'aucune de ces expérimentations n'a de prise sur une image mentale. Quand jy songe à un ami absent et que l'image visuelle de sa

physionomie vient s'offrir à ma pensée, j'essayerais en vain de modifier la perspective de cette image en changeant de position, ou de la dédoubler en pressant sur mon œil. La tentative échoue également pour l'image consécutive. M. Parinaud a fait une expérience concluante pou' montrer qu'on n'arrive pas à dévier une image consécutive en la regardant à travers un prisme. Nous extrayons Ij passage suivant d'une note manuscrite qu'il a bien voulu nous remettre :

« Regardez fixement, dit-il, avec un œil une petite bande de papier rouge sur fonu blanc; après une minute, glissez entre la bande et l'œil un prisme de 15° à base supérieure, en tenant le regard immobile, sans chercher à suivre la bande dans son déplacement. Vous voyez alors l'image consécutive verte se détacher de la partie supérieure de la bande rouge. Pour vous assurer que l'image seule du papier s'est déplacée, et que l'image consécutive n'a pas subi de déviation en sens inverse, recommence? l'expérience en ne couvrant avec le prisme qu'une partie de la bande rouge ; l'image consécutive, si l'œil ne s'est pas déplacé, prolonge exactement la partie de la bande qui n'a pas subi la réfraction prismatique. »

En résumé, les sensations et les images forment deux groupes de phénomènes qui se distinguent par des caractères tranchés, tant positifs que négatifs.

Page 1