‹ La psychologie du raisonnementChapitre 5 sur 48 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

(1 nous paraît utile de distinguer soigneusement les résultats de notre analyse et les conclusions que nous allons en tirer. Mous croyons qu'on admettra sans difficulté qu'il existe dans toute perception une succession de trois images, dont la première se fusionne avec la seconde, qui à son tour suggère la troisième. L'existence de ces trois images et leur coordination paraissent dores et déjà bien établies. Ce sont des faits que les psychologues de toutes les écoles peuvent admettre, sans craindre de compromettre les théories qui leur sont chères.

Mais les conclusions, les interprétations que ces faits suggèrent ne rencontreront pas, très probablement, un assentiment aussi facile, car ie vais être obligé de touchera des questions sur lesquelles beaucoup d'esprits ont leur siège fait. Il n'est que juste d'ajouter que ces interprétations sont beaucoup moins solidement établies que leur point de départ.

C'est sous le bénéfice de ces réserves que je vais essayer de démontrer que la théorie des trois images s'applique aux

■i 44 LA PSYCHOLOGIE DU KAISONrfEME.MT

raisonnements de toutes les espèces, et constitue par conséquent une théorie générale du raisonnement. A priori, on pourrait déjà affirmer la légitimité de cette recherche ; car, à moins de soutenir que le raison -teoient supérieur a été créé de toutes pièces, il faut bien admettre qu'il est le terme d'une évolution ascendante, et indiquer de quelle forme inférieure il sort.

Le lecteur sait déjà qu'il n'y a point de différence tranchée entre la perception et le raisonnement logique ; les deux opérations sont des raisonnements, des transitions du connu à l'inconnu. L'analogie est si grande que nous avons pu comparer la perceplion au raisonnement en forme, et montrer que la perception contient tous les éléments essentiels d'un syllogisme péripatéticien (voir p. 82). En somme, perception et raisonnement logique ne sont que les deux extrêmes d'une longue série de phénomènes, et, lorsqu'on se place au milieu de la série, on trouve des infércnces qui tiennent à la fois des deux (voir p. 67). Il y a plus : nous avons montré qu'il existe une sorte de rapport de filiation entre la perception et les raisonnements de la logique consciente. C'est ainsi que lorsqu'on lait disparaître graduellement chez une malade l'anesthésie systématisée qu'on avait développée chez elle relativement à une personne donnée, ce qui apparaît tout d'abord, c'est la perception de la personne comme espèce; et ce n'est qu'ensuite, par une sorte d'évolution ascendante, qu'a lieu la récognition de la personne comme individu; or, on sait que la récognition est une opération complexe qui touche de près aux raisonnements proprement dits. Toutes ces raisons portent à croire que le raisonnement perceptif et le raisonnement logique supposent le même mécanisme (voir p. 72).

Examinons maintenant les principales objections qu'on pourrait faire à cette thèse.

Un des caractères qui distinguent le raisonnement logi-

CONCLUSION ^g

que et la perception, c'est que le raisonnement logique a pour matière des objets, et le raisonnement perceptif pour matière des sensations. Il en résulte une seconde différence, tirée de l'existence du langage ; le langage, étant fait pour nommer des objets et non des sensations, prête son appui au raisonnement logique et le refuse à la perception. Mais négligeons cette seconde différence, qui est secondaire et dérivée, pour nous en tenir à la première. Précisons. En quoi consistent, au point de vue psychique, les termes des raisonnements logiques ? Les uns sont des idées générales et abstraites ; les autres sont des souvenirs de faits, ou des souvenirs d'objets particuliers. Tous sont les résidus de perceptions antérieures ; ils en viennent plus ou moins directement, mais ils en viennent tous ; ce sont tous des percepts.

Jusqu'à présent nous avions considéré le percept comuio u ne synthèse de sensations etd'images,ou plutôt comme une sorte de microcosme ; ici, lepercept devient l'unité. On peut le comparer à un radical chimique qui, quoique composé d'atomes de différents corps, fonctionne comme un corps simple. Le percept d'une personne ou d'un fait, dans lequel nous avons vu le résultat d'un raisonnement automatique, devient un terme dans les raisonnements compliqués ; de sorte qu'on pourrait dire de ces dernières opérations qu'on y raisonne sur des raisonnements.

Ceci posé, la question est de savoir si le raisonnement logique est construit avec des percepts comme le percept est construit avec des sensations. Il n'y a aucune bonne raison à alléguer contre cette unité de composition mentale ; on ne voit pas pourquoi les percepts, qui sont des groupes d'images, auraient d'autres propriétés que les images et les sensations isolées: et on ne voit pas comment les percepts d'un raisonnement logique ne s'associeraient pas d'après les mêmes procédés que les images et les sensations dans un raisonnement automatique.

Bwet. 9

1 it> LA PSYCHOLOGIE DU RAISONNEMENT

Pour mieux nous l'aire comprendre, invoquons uue analogie. Lorsque nous voulons prouver que le souvenir visuel détermine les mêmes effets chromatiques que la vision réelle, nous opérons sur le souvenir visuel le plus simple, la représentation d'une couleur; on a vu ailleurs (p. 40) que l'idée de cette couleur, du rouge, par exemple, détermine une image consécutive verte. L'expérience ne réussit qu'en se plaçant dans des conditions de cette simplicité ; on n'obiiendrait aucune sensation consécutive colorée en se représentant mentalement un objet compliqué, comme une \uede campagne ou l'aspect d'un marché. Cependant nous n'hésitons certainement pas à transporter à l'image complexe le phénomène observé sur l'image simple d'une couleur, et à faire de ce phénomène une propriété générale des images. Nous croyons la généralisation tout aussi légitime, quand il s'agit du raisonnement; nous demandons qu'ici encore on transporte aux images complexes ce qu'il n'est guère possible de constater directement que sur les images isolées ; nom. demandons qu'on admette que les termes d'un raisonnement logique s'enchaînent par suite des mêmes lois que les images d'un raisonnement perceptif, parce que ces termes sont des groupes d'images qui doivent avoir les mêmes propriétés que les images isolées.

Mais il y a une raison encore plus décisive de croire que le raisonnement logique est construit sur le même modèle que la perception. Notre analyse de la perceplion a pris pour point de départ l'étude du syllogisme, elle s'est proposé comme but de retrouver dans la perception toutes les parties dont se compose un raisonnement en forme ; cette méthode nous a fait découvrir dans la perception l'existence de trois termes et de trois propositions comparables de tous points aux termes et aux propositions du syllogisme. De cette dissection est résultée la théorie des trois images. Comment cette théorie ne serait-elle pas applicable de plein droit au syllogisme puisqu'elle en vient?

Nous terminerons par quelques réflexions sur l'ordre dans lequel sont distribuées les propositions syllogistiques.

A ce sujet M. Spencer a adressé au syllogisme un certain nombre de critiques dont une partie nous parait fondée « Soit, dit-il, le syllogisme suivant (1) :

Tous les cristaux ont un plan de clivage.

Ceci est un cristal.

Donc ceci a un plan de clivage.

« Cette série de propositions ne saurait exprimer l'ordre dans lequel nos pensées se succèdent pour engendrer la conclusion. Soutiendra-t-on avec quelque vraisemblance qu'avant de penser à ce cristal-ci, j'ai pensé à tous les cristaux ? Il y aurait là une rencontre fortuite et inexplicable. En fait, l'idée de ce cristal a dû précéder ma conception de tous les cristaux, et c'est par conséquent un des éléments de la mineure qui m'a suggéré un des éléments généraux de la majeure. > Cette objection nous paraît très juste, aussi nous conduit-elle à transposer les prémisses de la façon suivante :

Ceci est un cristal.

Tous les cristaux ont un plan de clivage.

Ceci a un plan de clivage.

Mais nous ne pouvons plus suivre M. Spencer dans ses objections à cette nouvelle disposition des prémisses. Pourquoi, demande-t-il, à l'idée de ce cristal individuel, ai-je été conduit à pensera tous les cristaux, et non pas à toute autre classe ? — Pourquoi ? peut-on répondre ; c'est par suite d'un rapport de ressemblance, c'est parce que « ceci t ressemble à un cristal, aux cristaux que nous connaissons, et par conséquent à la classe des cristaux. — Pourquoi, dit encore M. Spencer, quand je pense aux cris-

il) Op. cit., t. II p. 97.

■aux, pensé-je à leurs plans de clivage, et non à leurs angles, à leurs axes, ou à toute autre de leurs propriétés ? — Je pense à leurs plans de clivage, à cause d'un rapport préétabli de coexistence entre les cristaux et les plans de clivage : j'aurais pu penser à tout autre attribut, c'est vrai ; dans ce cas la conclusion aurait été différente, et au lieu de dire que ce cristal a un plan de clivage, je lui aurais attribué telle autre propriété. Voilà tout. Une chose ost-elle impossible, parce qu'elle aurait été possible autrement î

Il faut donc dans tout syllogisme transposer les prémisses, placer la mineure avant la majeure, fcî dire : Ceci est un cristal — tous les cristaux ont des plans de clivage — ceci a un plan de clivage ; ou encore : Socrate est homme — tous les hommes sont mortels — donc Socrate est mortel.

On découvre alors une ressemblance frappante entre le raisonnement perceptif et le raisonnement logique. Dans les deux cas, l'opération débute par une association de ressemblance. La nouvelle disposition des propositions syllogisliques est donc tout à fait conforme à la marche que l'esprit suit en raisonnant, puisqu'elle reproduit la marche du raisonnement perceptif, lequel constitue le vrai raisonnement « vivant », tandis que les raisonnements des traités de logique sont des raisonnements morts et disséqués par les logiciens (1).

()) Ainsi, nous croyons que, dans toutes les espèces de raisonnements, le travail psychique consiste essentiellement dans une fusion d'images. Mais cette conclusion ne nous empêche point de reconnaître que l'esprit humain a franchi un intervalle immense le jour où il a passé du raisonnement perceptif et inconscient, qui est commun à la plupart des animaux, aux raisonnements logiques, conscients, vraiment scientiDques, qui ne sont accessibles qu'à un très petit nombre d'individus. La supériorité de ces derniers raisonnements tient à une infinité de causes ; Ils supposent le pouvoir de saisir, sous des contrastes apparents, des similitudes réelles (par exemple,

CONCLUSION t4î)

• Admettons que le raisonnement est essentiellement un, que la plus simple des inférences est produite comme la plus haute des généralisations par une fusion et un groupement d'images. De cette définition générale du raisonnement on peut déduire son utilité, sa fonction, son domaine et ses limites. Qu'on se rappelle que les images sont des vestiges, des résidus de sensations antérieures ; qu'elles laissent à la place même où les sensations antérieures ont Jté reçues, dans les centres sensoriels de l'écorce céréurale ; et l'on comprendra que ces images en se groupant ea raisonnements, selon les lois de leur affinité, ont pour Dut de remplacer les sensations absentes.

Telle est donc la fonction du raisonnement ; il agrandit la sphère de notre sensibilité, et l'étend à tous les objets que nos sens ne peuvent pas connaître directement. Ainsi compris, le raisonnement est un sens supplémentaire, qui a l'avantage d'être affranchi de ces conditions étroites du temps et de l'espace, les deux ennemies de la connaissance

assimilation de la lorce mécanique du venta celle d'une chute d'eau, de la fleur à une feuille transformée, du crâne à une vertèbre, de ,a foudre a l'étincelle électrique, de la respiration à la combustion, etcl ; ils supposent une comparaison entre les diverses parties du raisonnement, qui sont toutes présentées à l'esprit, et qui permettent de juger si la conclusion est légitimée par ses prémisses; enfin, ils ont pour résultat non seulement de démontrer, mais d'expliquer, en ramenant le fait inféré sous une loi plus générale ; de là la supériorité >lu raisonnement sur l'observation, des sciences déductives sur les sciences expérimentales, de la géométrie d'Euclide sur la 'achimétiïe

humaine. Le raisonnement est tour à tour œil qui voit, main qui touche, oreille qui entend.

On trouve des exemples de ces diverses fonctions dans l'histoire des perceptions.

Lorsque nous traversons, pendant la nuit, une chambre connue, les impressions de tîucher que nous ressentons provoquent des images visuelles qui nous guident parmi les meubles et nous empêchent de nous heurter et de trébucher. Le mécanisme de cette suggestion est une perceplion du toucher, c'est-à-dire un raisonnement. Le raisonnement nous permet donc de voir en quelque sorte, grâce aune image visuelle, l'objet que nous touchons dans les ténèbres. Et celte vision intérieure est étrangement développée chez les somnambules, qui marchent le plus souvent les yeux clos et savent éviter des obstacles de toute nature, par leur sens du toucher hyperesthésié. Il est probable que si le somnambule ne voit pas par ses yeux, il voit par raisonnement. C'est le raisonnement qui, au sein de l'obscurité, le guide au moyen d'une lumière intérieure, formée par les images visuelles. On comprend ainsi une foule de tours de force invraisemblables, comment par exemple tel somnambule peut écrire une page d'écriture, la relire et la corriger exactement, sans le concours de la vue.

On connaît la très authentique histoire d'un abbé qui écrivait des sermons pendant ses accès de somnambulisme naturel (1). Un jour, on plaça une feuille blanche sur la page d'écriture qu'il venait de terminer, et il se relut sur cette page blanche, faisant çà et là des ratures et des corrections qui coïncidaient exactement avec le texte placé dessous. Dans ce cas, il avait une image visuelle très exacte de la page écrite, et il extériorisait cette image sur la

(1) L'observation est citée par Bersot, Mesmer et le magnétisme animal, 5" édition, p. 247.

feuille de papier, remplaçant ainsi la vue par le raisonnement. Ces cas extrêmes nous donnent la clef de l'état normal.

Il est plus difficile de démontrer directement que le raisonnement logique est comme un sens supplémentaire, et qu'il a pour but de nous donner une vision interne (1) qui piolonge la vision extérieure. Dans le syllogisme, le l'ail affirmé par la conclusion est trop complexe, trop abstrait pour que sa connaissance paraisse assimilable à une sensaiion. Cependant, beaucoup d'auteurs ont soutenu une thèse analogue ; Schopenhauer a dit que les axiomes géométriques sont sentis. Nous ne conserverons aucun doute sur ce point, si nous observons avec soin ce qui se passe chez les hystériques, ces espèces de voyantes, qui, bien souvent, matérialisent les conclusions de leurs raisonnements, et on font des hallucinations.

Un jour, nous donnons à W en somnambulisme, la

suggestion do faire des pieds de nez au buste de Gall placé sur une tabb." voisine (2). A son réveil, elle fait le geste indiqué, et cherchant à expliquer le motif de cet acte suggéré, qui pour elle est spontané et libre, elle dit : a II est découlant ce buste ». C'est une conclusion de raisonnement: or, remarquez que cette conclusion prend la forme d'une hallucination ; la malade voit le buste sous un aspect dégoûtant, M. Féré m'a rapporté ce second exemple: On donne, un jour, à une autre malade, l'hallucination de M. Féré et on lui fait croire qu'elle se bat avec lui; pendant c>: combat imaginaire, la malade assène sur sa tempe un vigoureux coup de poing, qui l'élend à terre. Le lendemain, la malade éveillée voit M. Féré entrer dans la

(1) Nous prenons ici, pour être plus clair, la vision pour tous les sens, c'est-à-dire l'espèce pour le geure.

(2) La plupart des faits que nous rapportons ont été relevés par nous au cours de recherches poursuivies en commun avec le docteur Féré, à l'hospice de la Salpétriére

salle, et elle s'aperçoit qu'il porte à la tempe un bleu ; ce bleu était produit par le coup de poing imaginaire qu'elle lui avait appliqué la veille. Ici encore, la conclusion du raisonnement aboutit à une vision. La malade a exécuté ce raisonnement inconscient : je lui ai donné un coup de poing extrêmement violent à la tempe — donc il doit en porter la marque. De là l'hallucination d'une ecchymose. — Au sortir d'une phase de léthargie profonde qui avait duré cinq minutes au plus, une malade s'imagine qu'elle a dormi pendant plusieurs heures. Nous lui répondons qu'il est deux heures de l'après-midi (il était en réalité neuf heures du matin). Aussitôt, la malade ressent la faim la plus vive et nous prie de la laisser aller dîner. C'est encore un raisonnement (il est tard — donc j'ai faim) qui produit, comme conclusion, une sorte [d'hallucination^organique, l'hallucination de la faim.

Les exemples précédents sont inédits ; en voici quelques autres qui ont déjà été publiés ; mais le phénomène n'a pas encore été étudié au point de vue où nous nous plaçons. M. Richet suggère à miss C endormie, qu'elle

monte sur un paquebot, et qu'elle part pour New-York ; bientôt le balancement du navire se fait sentir, la dame pâlit, et, rejetant la tête en arrière, elle eut de véritables nausées. Cette hallucination est produite par le déve loppement logique que le sujet fait subir à la suggestion d'un voyage en mer : ce mal de cœur est une conclusion de raisonnement inconscient : Je suis sur un paquebot — donc il balance — donc j'ai mal au cœur. — A un de ses amis, M. Richet suggère qu'il fait une ascension en ballon ; le sujet voit bientôt dans le lointain une grosse boule brillante : c'est la terre — vision qu'il se suggère lui-même, et qui est encore une déduction de la suggestion primitive. Quand il s'agit d'opérer la descente, M. Richet imagine de tendre une ficelle et de se laisser choir sur la terre le long de cette ficelle tenue par la main. Pendant cette dan-

gereuse excursion, le sujet s'arrêta tout à coup, disant que la ficelle lui brûlait les mains. Nouvelle déduction qui prend la forme hallucinatoire.

Les auteurs qui commentent les faits de ce genre y voient une simple manifestation de l'association des idées. Ce serait, dit-on, par association d'idées que la malade qui se croit sur un steamer éprouve des nausées, etc. Quand on a prononcé ce grand mot d'association, on pense avoir tout dit. C'est un tort. S'il y a des hallucinations qui ne sont guère que des souvenirs ressuscites sous une forme sensible, et dans lesquelles l'esprit du malade se laisse guider par des associations préétablies et tentes faites, ce n'est pas là une règle générale. Dans d'autres hallucinations, c'est tout le contraire; le malade imagine, crée, invente de toutes pièces une sensation, un objet, un événement, une scène, un tableau qui sont aussi nouveaux pour lui que pour nous, les témoins. Loin de subir des associations déjà faites, il en fabrique de nouvelles, comme ce sujet halluciné qui, montant en ballon, aperçoit la terre à ses pieds bien que jusqu'à ce jour il n'eût jamais fait d'ascension aérostatique. Or, cet établissement d'associations nouvelles, cette construction d'images d'après un plan nouveau, c'est bien du raisonnement. Mais il est clair qu'on trouve entre le raisonnement et le souvenir toutes les transitions possibles, car le raisonnement est une application d'un souvenir à une donnée nouvelle, mais semblable, et, suivant les cas, ce qui prédomine dans l'opération, c'est la reproduction du souvenir — ou son application nouvelle.

Voici quelques autres faits qui appellent les mêmes réflexions. Une de nos malades, transformée par suggestion en prêtre, se voit, au réveil, habillée dans une soutane qui sent mauvais. — Une malade de M. Richet, transformée en archevêque de Paris, voit spontanément le Président de la République, lui présente ses compliments du nouvel an, et

écoule la réponse du Président en disant à voix basse : « eau bénite de cour». — Une autre, transformée en général, voit des chevaux, des aides de camp qui l'entourent, donne des ordres, réprimande, se sert de la longue-vue, etc. Ce qu'il y a de curieux, c'est que, lorsque le sujet est intelligent et imaginatif, la suggestion qu'on lui adresse produit, non pas une hallucination isolée, mais des hallucinations nombreuses qui forment tableau. Je renvoie, à cet égard, aux exemples cités par M. Paul Richer (hallucinations d'un dîner à la campagne, dune fête, d'un bal de barrière, etc.) (1). Dans ces exemples, on saisit souvent sur le vif le travail logique de l'esprit qui tire toutes les déductions possibles du thème qu'on lui impose. Rien n'est mieux fait pour montrer que le raisonnement a pour but de créer une sorte de vision logique, d'autant plus saisissante que dans ces circonstances la vision logique — ou en d'autres termes, hallucinatoire — surpasse en intensité la vision réelle.

Le même phénomène se rencontre fréquemment dans l'aliénation mentale, quand l'aliéné tire d'une conception délirante une conclusion qui revêt la forme hallucinatoire. Tout le monde connaît l'histoire de cet homme, qui, croyant être un roi, prenait ses haillons pour un manteau royal. Un cas inoins connu est celui d'une pauvre femme qui, ayant reçu un soir, dans une hallucination, la visite de son mari, eut consécutivement l'hallucination d'une grossesse, dans cet exemple une des deux hallucinations forme prémisse et la seconde est la conclusion, et chaque conclusion devient une hallucination.

A notre avis, les expériences d'hypnotisme que nous venons de rapporter donnent la plus belle démonstration d'un phénomène qui est douteux et presque insaisissable à l'état normal.

(1) Op. cit., passim.

Nous sommes porté à croire que les raisonnements ordinaires aboutissent à une vision semblable, mais moins intense. Nous jetons une pierre dans un étang. La pierre, après avoir produite la surface de l'eau îles éclaboussures bruyantes, tombe au fond, pendant qu'autour du point où elle est tombée se dessine une série de vagues. De là nous inférons par raisonnement qu'une autre pierre jetée dans le même étang, ou dans toute masse d'eau, y produira le même effet (Bain). Mais en quoi consiste celle conclusion î Au moment où, allant lancer la seconde pierre, j'infère l'effet qu'elle va produire, que se passe-l-il dans mon esprit? N'est-ce point une vision interne de l'eau, des éclaboussures bruyantes, et de ces ondes concentriques qui se formeront autour du poinl ébranlé? De même, toule conclusion de raisonnement me paraît avoir pour but de nous faire voir, par les yeux de l'esprit, l'objet ou le fait que la conclusion affirme. L'individu qui raisonne se recueille pour regarder en dedans de lui-même, dans une sorte de lanterne magique, les images qui passent el les tableaux qui se forment. Le raisonnement fabrique une espèce de vision logique qui remplit les lacunes de la vision réelle ; il construit dans noire esprit nu nouvel univers sur le modèle du grand. En somme, le. est le but de la connaissance : savoir, comprendre, expliquer, connaître le pourquoi et le comment des choses, loui cela aboutit à un acte de vision. La science la plus haute se résume dans ce simple mol: voir.

La Mémoire, qui conserve les impressions des sens, les reproduit au moment nécessaire, el les localise à leur place, dans le tableau du passé, pourrait èlre appelée à juste titre, comme le raisonnement, un sens supplémentaire ; plus exactement, la mémoire est une vision du passé, tandis que le raisonnement est, en gros, une prévision, c'est-àdire une vision de l'avenir.

Ces conclusions se trouvent confirmées par les exné-

riences récentes sur l'image consécutive, qui nous font voir dans le centre visuel une rétine dont tous les points sont représentés dans la rétine périphérique. L'expression « œil de l'esprit » cesse d'être une métaphore, et le champ de l'esprit 2st comme calqué sur le champ visuel. En effet, en expérimentant sur l'image consécutive transférée, on voit que cette image, qui est cérébrale comme un souvenir, a une dimension définie, un haut et un bas, un côté droit et un côté gauche, une position dans le champ visuel, propriétés qui paraissent communes à toutes les images de l'esprit, et rendent encore plus intime le rapport de l'image à la sensation.

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Trois images qui se succèdent, la première évoquant la seconde par ressemblance, et la seconde suggérant la troisième par contiguïté : voilà le raisonnement. Soumettez à l'analyse un raisonnement quelconque, vous ne trouverez pas autre chose au fond du creuset. Mais ce serait une erreur de croire que ce processus est spécial au raisonnement. Loin de là. On le retrouve dans toutes les opérations intellectuelles ; c'est le thème unique sur lequel la nature a brodé les variations infinies de notre pensée.

A la base de la psychologie, se trouvent les deux célèbres lois de l'association des idées. Elles sont, d'après l'observation de Mill, de M. Bain, de M. Sully, mélangées ensemble d'une façon si intime que jamais aucune d'elles n'agit isolément. Considérons un cas de similarité proprement dit, un portrait rappelant l'original ; pour que les deux images semblables ne se confondent pas l'une avec

w CONCLUSION w 157

l'autre, il faut que la seconde présente des traits un peu différents ; et comment ces caractères différentiels serontils rappelés ? Par contiguïté. Nous retrouvons ici nos trois images et nos deux rapports de ressemblance et de contiguïté. Pour qu'un rapport de ressemblance soit perçu, il faut qu'il soit suivi d'un rapport de contiguïté. Examinons ensuite un cas de contiguïté. « Que faut-il, demande M. Bain, pour que la vue d'une rivière nous rappelle son nom ? Il faut que l'impression actuelle faite par la rivière restaure, en vertu de la similarité, l'impression antérieure de la rivière à laquelle l'impression antérieure du nom était contiguë. Supposez que cette renaissance de l'ancienne idée de la rivière n'ait pas lieu à la nouvelle présentation, et le lien de contiguïté n'aura pas l'occasion d'entrer en jeu. » Voilà de nouveau nos trois images et nos deux rapports. Pour qu'un rapport de contiguïté se produise, il faut qu'il soit introduit par un rapport de ressemblance. '

Comment se l'ait-il que ces rappels d'idée ne soient pas des raisonnements, bien qu'ils en aient la structure? A vrai dire, je n'en sais rien. Peut-être, doit-on invoquer ce que Lewes appelait V attitude de l'esprit; on ne s'attache, dans une simple association d'idées, qu'à l'éveil d'une image nouvelle ; au contraire, dans le raisonnement, on tient plus de compte de l'association que cette nouvelle image contracte avec la précédente.

La formation d'une idée générale présente le même phénomène iïisomérie; on sait qu'elle provient de la réunion de plusieurs images particulières qui se soudent par leurs portions communes ; l'opération totale se compose donc d'une association de ressemblance suivie d'une association de contiguïté: c'est le même processus banal. Mais ici on trouve entre l'idée générale et le raisonnement un rapprochement logique qui explique celte unité de composition ; l'idée générale est un raisonnement en germe ; généraliser un objet quelconque, c'est affirmer quelque chose de plus

que le résultat d'une expérience unique. L'idée générale d'un arbre contient plus d'éléments que la vision d'un arbre isolé ; elle renferme une conclusion implicite.

Tous ces phénomènes sont comme les premières ébauches du raisonnement. lien est d'autres, beaucoup plus complexes, qui présentent la même composition mentale. Pour ne pas nous égarer dans des développements trop longs, nous resterons dansles limites de l'étude de la perception extérieure.

Jusqu'ici, nous avons admis que toute perception résulte d'un raisonnement. Cette proposition n'est vraie qu'en gros. En réalité, beaucoup d'autres actes peuvent pren dre la forme d'une perception, c'est-à-dire se manifester directement à la suite d'une impression des sens. On peut rencontrer dans la perception : 4° un acte de souvenir; 2° une œuvre d'imagination.

1° 11 n'y a point de distinction bien tranchée entre une perception-souvenir et une perception-raisonnement. « Pour le psychologue, dit M. Sully, c'est presque la même chose qu'en visitant la Suisse, notre esprit soit occupé à percevoir la distance d'une montagne, ou à se rappeler quelque excursion agréable que nous y avons faite dans un voyage précédent. Dans les deux cas, nous avons une réapparition du passé, une reproduction d'uae expérience antérieure, un acte qui ajoute à l'impression présente un produit de l'imagination, en prenant ce mot dans son sens le plus large. Les deux cas nous offrent les mêmes lois de reproduction ou d'association, c'est-à-dire une association de ressemblance suivie d'une association de contiguïté. » Plus loin, l'auteur ajoute une remarque qui prouve combien ce phénomène est fréquent. « Quand nous reconnaissons un objet ou une personne, notre état d'esprit est ordinairement un état d'alternance entre deux actes, d'une part la séparation de la perception et de l'image mnémonique (ce qui constitue précisément le souvenir du

conclusion 159

passé), el d'autre part la fusion de l'image et de la perception qui caractérise la reconnaissance (1). »

En quoi diflère un souvenir d'un raisonnement? C'est ce qu'il est difficile de déterminer. Nous saisissons bien plus facilement les analogies de ces deux actes que leurs différences. Tout ce que l'observation la plus attentive nous apprend, c'est que tantôt l'image suggérée est projetée el localisée dans le panorama du passé, dont elle parait être un fragment, tantôt elle est rapportée à un objet présent, et se dépouille de son caractère d'ancienneté pour paraître actuelle.

2° Nous avons déjà parlé des perceptions fantaisistes. Ce ne sont point des faits rares, simple distraction d'oisif; il faut y voir une des formes de ce goût des illusions agréables qui parait invétéré en nous, car on le retrouve: chez l'homme adulte, dans les manifestations de l'art ; chez l'en fant, dans ses jeux (cache-cache, la petite guerre, la poupée etc.) ; et même chez les jeunes animaux, dans leurs com bats simulés. L'analyse montre que ces illusions volon taires se construisent par les mêmes procédés que les pei ceptions correctes : une association de ressemblance suivie d'une association de contiguïté. Quant aux caractères di> linctifs, on ne les trouve que dans Vattitude du moi qui accompagne la perception des sens. L'esprit sait qu'il a affaire à une illusion, il ne la prend pas au sérieux. On comprend qu'il serait fort difficile d'analyser un état psychique aussi complexe.

Et maintenant, comment expliquer cette unité de composition entre des actes intellectuels qui ont des offices si différents à remplir? Nous croyons qu'il faut faire intervenir ici la théorie de l'évolution. Il nous paraît probable que tous les phénomènes psychiques, si variés quand on les prend chez l'homme adulte et civilisé, sont sortis d'une

(1) Op. cit.. p. 166.

souche commune, et qu'ils tiennent de là leur unité de composition. Mais quel peut bien être, dans les trois faits que nous comparons, le fait primitif auquel les deux autres se ramènent ? C'est celui qui est le plus nécessaire à l'animal dans sa lutte pour l'existence, c'est le raisonnement.

En effet, le raisonnement est, comme nous l'avons dit, un sens supplémentaire, affranchi des conditions de temps et d'espace. Grâce au raisonnement, on a la sensation des objets extérieurs avant qu'ils arrivent en contact avec l'organisme, ce qui permet de savoir d'avance quelle conduite il faut tenir ; qu'il s'agisse pour l'animal de la poursuite de la nourriture, ou de la recherche de la femelle, ou des intérêts de la défense, le raisonnement, et le raisonnement perceptif en particulier, est la base d'une préadaptation de l'individu à ;on milieu.

Le souvenir, comme vision dans le passé, offre moins d'utilité que le raisonnement ; on a plus souvent besoin de regarder en avant qu'en arrière ; c'est une sorte de raffinement intellectuel que de contempler les choses du passé en tant que passées, et sans les faire servira l'explication des faits présents. Aussi nous parait-il probable que le souvenir n'est pas un fait primitif, mais surajouté ; il est sorti du raisonnement à une époque où la lutte pour l'existence est devenue moins impérieuse.

On peut en dire autant de l'imagination, comme faculté de créer des assemblages d'images qui ne correspondent à aucune réalité extérieure. Cette faculté doit appartenir à un développement avancé, car elle n'est pas directement utile à l'adaptation. Avant de se complaire aux fictions, il a fallu songer à se nourrir, à se reproduire et à se défendre. Donc, il faut rattacher l'imagination au raisonnement; c'est un raisonnement dévié de son but, faussé, créant des chimères que iious ne cherchons pas à rectifier, parce qu'elles nous plaisent; c'est ainsi qu'une statue est un mensonge dont nous aimons être la dupe.

En résumé, toutes les formes d'activité mentale se réduisent à une seule, — le raisonnement. La vie psychique est une continuelle conclusion. L'esprit, comme dit M. Wundt, est une chose qui raisonne.

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La théorie précédente explique le raisonnement par les propriétés des images et des sensations, et par ces propriétés seules. Elle ne fait pas intervenir autre chose ; c'est dire que l'expression a je raisonne s qu'on emploie si souvent est, prise à la lettre, assez impropre. Une collection de faits de conscience — le moi n'est pas autre chose — ne peut avoir aucune action sur un fait de conscience en particulier. II est tout aussi inexact de dire que le jugement est l'acte par lequel l'esprit compare... C'est comme si l'on disait que la combinaison chimique est l'acte par lequel la chimie réunit deux corps. De même que la combinaison des corps résulte directement de leurs propriétés, de même les combinaisons mentales, et le raisonnement en particulier, résultent directement des propriétés des images.

On peut répéter ici ce que M.Ribot a dit de l'acte volontaire (1) : J Le « je veux », a-t-il remarqué, constate une situation, mais ne la crée pas. LaVolition, que les psychologues antérieurs ont si souvent observée, analysée, commentée...., n'est la cause de rien. Les actes et mouvements qui la suivent résultent directement des tendances, sentiments, images et idées qui ont abouti à se coordonner

1) Maladies de la volonté, p. 175.

sous la forme d'un choix. C'est de ce groupe que vient toute l'efficacité, i L'exactitude de ce point de vue est encore plus apparente, si c'est possible, dans le domaine du raisonnement. L'idée que nous nous faisons du raison .nement, l'attribution de cette opération à notre moi, à notre personnalité, est un phénomène surajouté, et non une partie essentielle de l'opération. Le « je raisonne d n'est pas une cause, c'est un effet. Il manque chez l'enfant, chez les ignorants et chez les millions de personnes qui n'ont jamais fait de psychologie. Ceux-là n'ont jamais essayé de se rendre compte qu'ils raisonnent et comment ils s'y prennent pour raisonner. La chose leur est indifférente, ils se contentent de raisonner sans se regarder faire.

Les intransigeants de la psychologie, ceux qui poussent toute chose jusqu'au bout, ont soutenu qu'il faut dire : // raisonne dans mon cerveau, comme on dit : il tonne dans le ciel. Ces expressions ne sont pas seulement ridicules, elles sont inexactes, ce qui est pire; la formation d'un moi, comme centre et sujet de tous les phénomènes psychiques, n'est pas une affaire de convention ; c'est un phénomène naturel, qui se réalise chez tous les hommes. On ne doit donc pas l'éliminer. M. Richet a observé que, dans les expériences de suggestion hypnotique, on peut abolir et métamorphoser la personnalité du sujet, sans pour cela supprimer son moi, ce qui prouve que les deux choses sont distinctes. Qu'on transforme le sujet en soldat, en danseuse, en enfant, en évêque, ou en chèvre, il prend tour à tour le langage et les gestes de ces différents personnages, mais il ne cesse pas de dire « je » en parlant de ses sensations et de ses actes, d'avoir un moi, c'est-à-dire une sorte de point d'insertion pour toutes les impressions sensitives et motrices qui se passent en lui (Richet, la Personnalité et la Mémoire dans le somnambulisme, Revue philosophique, mars 1883).

Jusqu'ici pas un mot n'a été dit du principe ou postulat

qui serait impliqué, selon beaucoup de penseurs, dans toute espèce de raisonnement, et légitimerait le passage du connu à l'inconnu. L'étude de ces principes tient une place importante dans les traités de logique. Par exemple, le postulat de toute induction serait l'uniformité du cours de la nature. En effet, dit-on, pour croire que ce qui s'est produit dans un cas particulier se reproduira dans tous les cas semblables, il faut au préalable croire j qu'il y a des cas parallèles dans la nature, que ce qui est arrivé une fois arrivera encore dans des circonstances suffisamment semblables, et de plus arrivera aussi souvent que les mêmes circonstances se présenteront (1) ».

On a répondu depuis longtemps que l'uniformité, des lois de la nature ne nous a pas été apprise par une révélation surnaturelle ; c'est une connaissance très complexe qui manque à la plupart des hommes, et qui, chez ceux qui la possèdent, s'est formée tard, par une lente accumulation d'inductions partielles. Ce serait donc faire un cercle vicieux que de donner comme fondement à nos inductions le résultat d'une induction particulière, qui n'est ni constante, ni élémentaire, ni primitive.

Le véritable fondement du raisonnement doit être cherché dans la loi psychique qui le régit. L'organisation de notre intelligence est ainsi faite que, lorsque les prémisses d'un raisonnement sont posées, la conclusion en sort avec la nécessité d'un acte réflexe. En d'autres termes, nous raisonnons parce que nous avons dans notre cerveau une machine à raisonner. La légitimité de nos inférences n'a pas une base rationnelle, elle ne se démontre pas, car toute démonstration présuppose la légitimité du raisonnement. C'est là une vérité de bon sens.

Soyons plus précis ; dans le raisonnement, le premier rôle appartient aux images ; ce sont les images qui s'or-

(0 ». Mill, Logique, livra III, ch. m.

donnent en raisonnement, en vertu des propriétés qu'elles manifestent, quand elles sont mises en présence; ce sont elles qui forment spontanément, sous notre regard intérieur, le tableau du monde extérieur.

Cette conception dérive directement des faits qui remplissent ce livre. Nous avons montré que la similarité est une propriété des images, et nous avons dit avec M. Pilon qu'il fallait distinguer l'action de la ressemblance de la perception de la ressemblance (voir p. 116). Il résulte de cette distinction importante que la suggestion des images semblables est un premier fait d'automatisme ; que la réunion et fusion d'images semblables en une image générique est un second fait d'automatisme ; et que l'organisation des images semblables en raisonnement est un troisième fait d'automatisme. Dans tous ces cas, le moi n'intervient que quand l'œuvre est terminée. De même que « la ressemblance de deux images n'est perçue qu'après leur suggestion s (Pilon), de même, le raisonnement qu'elles forment en s'organisanl n'est perçu qu'après sa formation.

S'il fallait user d'une comparaison pour représenter le mécanisme du raisonnement, nous citerions ces (leurs que le froid dessine sur les vitres des chambres. Faisons-les fondre avec notre haleine et observons ensuite la regélalion de la couche liquide. Pendant que la cristallisation s'opère autour d'un premier cristal, a l'angle sous lequel les molécules se groupent en ligne droite a une valeur constante. Des branches pointues s'élancent du tronc, et de ces branches d'autres s'élancent aussi en pointe, mais l'angle compris entre les branches principales ou secondaires ne varie jamais (1) t. De même que ces cristallisations sont produites par des forces d'attraction inhérentes à chacune des molécules, de même le raisonnement est produit par les propriétés inhérentes à chacune des

1) Tjudall, la Lumière, p. 111

images ; de même que la cristallisation, dans ses accidents les plus bizarres, observe toujours une certaine valeur angulaire, de même le raisonnement, vrai, faux ou fou, obéit toujours aux lois de la ressemblance et de la contiguïté.

Ceci admis, le raisonnement peut devenir inconscient sans qu'on soit obligé de supposer un changement profond du phénomène. Quand on admet que le raisonnement résulte d'une faculté de l'âme, est-il question plus embarrassante que d'expliquer l'inconscience de certains raisonnements ? A notre point de vue, rien n'est plus simple. Le raisonnement est une synthèse d'images. Les images sont la partie psychique d'un tout psycho-physiologique ; si elles manquent, le processus physiologique reste ; lui seul est essentiel, et il est suffisant. Le mécanisme physiologique joue, comme s'il était accompagné de son épiphénomène, la conscience ; il fait son œuvre sans bruit, et atteint aussi sûrement le résultat final.

Ou ne peut décrire ce processus physiologique. Nous en sommes encore aux hypothèses ; voici un schéma qui servira simplement à fixer les idées. Pour restreindre la question, prenons la perception visuelle d'un objet particulier.

Toute perception suppose des états antérieurs qui la préparent. Pour que nous puissions percevoir l'objet qui est devant nous, en reconnaître la nature, l'usage, etc., il faut que, par des expériences précédentes, nous ayons associé dans notre esprit l'image visuelle de cet objet ou d'un autre, du même genre, avec le cortège des images de toutes sortes qui en résument la connaissance. Comment exprimerons-nous en termes physiologiques le produit de ces expériences antérieures î Les images oat le même siège cérébral que des sensations ; on peut supposer que chacune d'entre elles résulte de l'excitation de tU ou tel groupe de cellules prises dans les centres sensoriels de

l'écorce. Désignons l'image visuelle de l'objet par aB ; ces deux lettres représenteront les deux cellules du centre de la vision qui sont supposées vibrer lorsque nous nous représentons l'objet visuellement ; par CDEFGH... nous désignerons les cellules qui servent de substralum aux autres images de l'objet, images tactiles, musculaires, etc. Jusqu'ici l'hypothèse ne soulève point de difficultés. Mais jusqu'ici nous avons éliminé un élément essentiel, les rapports. L'analyse psychologique démontre qu'il existe un lien d'association entre les diverses images d'un objet ; c'est ce lien qui donne au groupe sa cohérence et son unité, ei qui permet à un des attributs d'un objet de suggérer les autres, comme lorsque la voix d'une personne rappelle sa physionomie. Comment peut -on traduire physiologiquement cette association? Comment deux impressions, par exemple de la vue et de l'ouïe, se lient-elles dans le cerveau? Il faut pour cela qu'elles ne se cantonnent pas, l'une dans le centre visuel, l'autre dans le centre auditif. On a supposé que lorsque deux groupes de cellules — substratum de deux images — sont excités en même temps, l'onde nerveuse circule d'un groupe à l'autre par ces fibres de communication qui sont si nombreuses dans le cerveau. Ainsi, comme dit M. Fouillée, vont à la rencontre l'une de l'autre les deux ondulations produites dans une masse d'eau par deux pierres tombées à une faible distance. Il résulte de ce fait que le chemin entre les deux groupes cellulaires considérés est rendu plus facile aux ondes futures, et que lorsque, plus tard, un des deux groupes sera excité isolément, le courant qui en partira suivra cette voie de préférence à toute autre, comme étant la ligne de moindre résistance (Spencer). On a traduit de la sorte en termes physiologiques le fait élémentaire de l'association des idées. On a dit que les groupes cellulaires excités en même temps sont réunis par des associations dynamiques (Ribot) ou encore forment un seul et unique cliché (Taine).

CONCLUSION lb7

Ainsi, dans notre exemple, il existe une association dynamique entre les cellules «B correspondant à l'image visuelle de l'objet et les cellules CDE F G H... correspondant aux sensations mécaniques que l'objet donne, quand on le prend.

Ajoutons un trait de plus, et l'hypothèse est complète. Nous n'avons pas encore parlé de la sensation excitatrice qui doit faire vibrer cette association de cellules. L'analyse nous a appris que, dans la perception extérieure, la sensation ressemble toujours en partie à la première image qu'elle évoque, c'est-à-dire à la vision antérieure, ou souvenir visuel du même objet, que nous avons désigné par àB. On peut donc désigner les cellules qui vibreront sous l'influence de la vision actuelle, par les lettres An : le petit a de cette formule est le nom de l'élément commun à la vision actuelle et à la vision passée ; car nous savons que la qualité psychique de la ressemblance a pour corrélatif physiologique l'identité de siège.

Lorsque la vision commence, l'onde nerveuse, après avoir parcouru le groupe cellulaire Aa, passe dans le groupe aB. grâce au point de jonction cellulaire que lui fournit la cellule a. En termes psychologiques, la vision de l'obje' rappelle tout d'abord, par similarité, son souvenir visuel. Puis, l'onde nerveuse continue son chemin grâce aux associations dynamiques préétablies, et elle se répand dans les groupes cellulaires désignés parCDEFGH... ; en même temps, le souvenir de toutes les expériences anciennes monte dans l'esprit; ce flot d'images s'associe à la vision du moment, et la synthèse psychique se fait.

Certes, une pareille conception du jeu des centres nerveux est une franche hypothèse ; nous n'avons aucun moyen d'observer ce qui se passe dans le cerveau d'un homme qui pense. Tout ce qu'on peut affirmer, c'est que le raisonnement pourrait être produit par le mécanisme

décrit, car notre hypothèse neuro-physiologique est calquée sur l'analyse subjective du raisonnement. Ainsi le raisonnement pourrait être défini au point de vue physiologique : la continuation d'un processus dont la première phase (l'excitation des cellules Aa) est la seule qui corresponde à un stimulant extérieur. C'est le pendant de la définition psychologique : le raisonnement est une extension de l'expérience.

Nous laissons au lecteur le soin de décider si cette théorie mécanique enlève à l'esprit toute activité, pour le réduire à un état purement passif. C'est un reproche qu'on a souvent fait à l'école anglaise, qui essaye d'expliquer tous les phénomènes de l'esprit par les lois de l'association. Mais qu'y a-t-il de fondé dans ce reproche ? Les images ne sont point des choses inertes et mortes, elles ont des propriétés actives ; elles s'attirent, elles s'enchaînent et se fusionnent. On a tort de faire de l'image un cliché photographique, fixe et immuable : c'est un élément vivant, quelque chose qui naît, qui se transforme, et qui pousse comme un de nos ongles et de nos poils. L'activité de l'esprit résulte de l'activité des images comme la vie de la ruche résulte de la vie des abeilles, ou plutôt comme la vie d'un organisme résulte de la vie des cellules.

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