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CHAPITRE IV

L'action de la ressemblance sur les phénomènes de l'esprit a été reconnue, pour ainsi dire, de tous les temps; il n'a jamais été bien difficile de remarquer que les idées semblables s'appellent. M. Bain, qui a consacré à l'association par ressemblance un long chapitre, nourri de laits, énonce en ces termes la loi qui régit cette association : « Les actions, les sensations, pensées ou émotions tendent à raviver celles qui leur ressemblent parmi les impressions ou états antérieurs (4). » Celte formule est très large, car elle comprend non seulement les idées, mais les émotions et les actions; cependant, elle nous paraîl incomplète sur un point des plus importants.

(t) Bain, les Sens et l'Intelligence, p. 416; J. SluartMill, Philos, de Uamilton, p. 213; Cf. Rlbot, la Psychologie anglaise contemporaine.

L'action reproductrice de la ressemblance — attraction of sameness — est un effet banal et superficiel, qui nous est connu depuis Arislote (1); en réalité la ressemblance a un second effet, qui est tout aussi important que le premier, c'est la fusion. A côté de la loi de suggestion et de rappel par ressemblance, nous pouvons placer la Loi de Fusion.

En voici l'énoncé; nous songerons ensuite à la démonstration : « Lorsque deux états de conscience semblables se présentent à notre esprit simultanément ou dans une succession immédiate, ils se fondent ensemble et ne forment qu'un seul état, t A/r.si, lorsque deux {.ons de même hauteur et de même timbre vibrent en même temps, l'oreille la plus exercée ne les dissocie pas ; on n'entend qu'un seul son, renforcé; chaque son perd son individualité dans une résultante unique. Si les deux états de conscience sont exactement semblables, la fusion est totale ; s'ils ne présentent qu'une ressemblance imparfaite, ce qui implique une identité partielle, la fusion est partielle.

Fusion des sensations semblables. La meilleure illustration de notre loi, dans la sphère des sensations, nous est fournie par les sensations du toucher, dans l'expérience de Weber ; cette expérience nous montre des sensations identiques qui se fusionnent; elles se fusionnent si bien que la personne qui n'est pas prévenue qu'elle reçoit deux sensations produites par deux excitations distinctes, croit, en n'éprouvant qu'une seule sensation, qu'on n'exerce sur sa peau qu'une seule pression. Mais ce phénomène touche à un problème de physiologie très controversé, sur lequel il faut d'abord donner quelques mots d'explication.

Le toucher est de tous les sens celui qui occupe la plus large surface; tandis que les sens spéciaux, la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût, sont restreints à des parties très minimes

(1) On peut consulter à ce sujet la dissertation de Uamilton, à la. lin du second volume de son édition de Itoid.

de l'organisme, on rencontre le toucher sur toute retendue de la peau et même sur quelques muqueuses; les fosses nasales, la conjonctive, la cavité buccale, les deux extrémités du tube digestif, le canal de l'urètre nous donnent des sensations de contact. Cette large dilfusion du toucher sur la surface du corps s'explique par le fait que le toucher est le sens fondamental et primitif, dont les sens spéciaux sont sortis par une différenciation progressive, et qui peut-être, avec le temps, donnera lieu à la formation de nouveaux sens spéciaux. Le loucher n'est pas égal partout ; certains départements de l'enveloppe générale présentent une finesse supérieure aux autres. On sait par exemple que sur le milieu du dos la sensibilité tactile est obtuse; elle est plus fine à la main, plus fine encore à la pulpe des doigts; elle atteint son degré le plus élevé au bout de la langue. Weber est parvenu à mesurer ces différences de sensibilité, en employant un compas mousse, dont il promenait les deux pointes sur la surface du corps. 11 constata que sur le milieu du dos, pour que les deux pointes soient senties doubles, il faut les écarter de 39 lignes; plus rapprochées, les deux pointes n'éveillent qu'une impression unique. Sur la poitrine, l'écart nécessaire est de 20 lignes; sur la cuisse, de 16 ; sur la partie inférieure du front, de 40; sur la paume de la main, sur le bout du nez, 3; sur le bord de la lèvre inférieure, 2; sur la pointe du doigt indicateur, face palmaire, 1; sur la pointe de la langue, 4/2.

Ces expériences de mesure ont fait surgir un nouveau problème. On s'est demandé pourquoi deux pointes de compas font naître, suivant l'écart qu'on leur donne et la région du corps où on les porte, tantôt deux sensations, inntôt une seule.

Peux explications ont été proposées. La première, simple comme toutes les vues àpriori, consiste à dire que, là où deux pointes sont senties, chacune d'elles a excité séparément

98 LA PSYCHOLOGIE t)tl RAISONNEMENT

une fibre nerveuse, et qu'au contraire, lorsque nous ne sentons qu'une seule pointe, les pointes du compas n'ont excité qu'une seule fibre. Ou éprouve dans tous les cas autant de sensations qu'il y a eu de nerfs excités. Il est resté une trace de celte explication dans le langage : c'est le terme cercle de sensation. Si l'on appuie une des deux pointes de compas sur la peau, et qu'on cherche jusqu'à quelle dislance de la première pointe la seconde n'éveille pas une sensation nouvelle, on circonscrit ainsi un espace qui a la forme d'un cercle ou d'une ellipse. Cet espace, n'étant capable de recevoir qu'une seule sensation, correspond, d'après la théorie, au territoire d'une fibre nerveuse : on l'appelle cercle de sensation.

Celle explication renferme une part de vérité. Sans doute, les portions du tégument dont la sensibilité est très délicate sont plus riches en corpuscules du tact que les portions dont la sensibilité est obtuse. Mais il y a loin de là à reconnaître que tout cercle de sensation est, comme on la dit, une grandeur analomique, le territoire d'une seule fibre. Il y a des régions où les pointes du compas peuvent être séparées par plus de douze papilles nerveuses sans produire aulre chose qu'une impression unique. Ajoutons que les limites d'un cercle de sensation varient singulièrement sous l'influence de l'attention et de l'habitude ; si un cercle correspondait réellement au domaine d'une seule fibre, ce serait une grandeur invariable. Enfin, il est un l'ait plus concluant que tous les autres : si on dessine sur l'avant-bras d'une personne deux cercles de sensation, dont les circonférences sont tangentes, et qu'on place l'une des pointes du compas dans un cercle et l'autre dans l'autre, en les rapprochant le plus possible, la personne en expérience n'éprouvera qu'une sensation ; pour en provoquer deux, il faut que les pointes soient séparées par le diamètre d'un cercle tout entier. S'il était vrai que chaque cercle fût desservi par une fibre spéciale, il aurait suffi que les deux

pointes fussent placées dans des points quelconques dis deux cercles pour que la personne les sentît toutes les deux. La seconde explication est connue sous le nom de théorie des champs nerveux. On observe que, pour que deux sensations de loucher soient distinguées, il faut qu i! existe entre les points de la peau excités un certain espace, un certain nombre de ramifications nerveuses, un champ nerveux. Cet écart seul est nécessaire, et il est suffisant. Pourquoi en est-il ainsi? C'est, dit-on, parce que deux choses ne peuvent èlre distinguées que si quelque chose les sépare. L'excitation de deux libres nerveuses ne pcul produire deux impressions distinctes que si ces deux libres sont séparées par des éléments nerveux non impressionnés. Ces éléments, dont le rôle est d'espacer les deux sensations, sont représentés uar l'écart des deux «ointes du compas- Celte prétendue explication nous parait èlre une simple tautologie; elle affirme la nécessité de l'écart des pointes, ce qm est un fait d'observation ; mais on ne voit pas quel peut être le rôle des fibres nerveuses interposées, puisque rien ne les impressionne. C'est là ce que la théorie des champs nerveux est impuissante à expliquer.

L'explication que je propose de substituer aux précédentes se résume en quelques mots. Je suppose que chacun des points de notre épidenne a une manière spéciale de sentir; la qualité de la sensation varie avec la région de la peau; par exemple, quand avec le doigt on presse le front, ensuite la joue, le menton, le cou, la nuque, on provoque chaque fois une sensation tactile différente. Toutefois, cette variation a lieu d'une manière continue d'un point à un autre ; si l'on choisit deux points très voisins, il pourra se faire que la différence des deux sensations soit trop petite pour être perçue, et que les deux sensations se comportent pratiquement comme si elles étaient identiques. La distance à laquelle Ips deux sensations se différencient

pour lf» conscience n'est pas uniforme pour tout le corps, car la nuance locale de chaque sensation ne varie pas également partout. Ceci étant admis, et nous allons bientôt énuniérer les arguments qui démontrent notre hypothèse, que va-t-il se passer? En excitant avec le compas deux points de la peau, on pourra provoquer à son gré, suivant l'écart des pointes et la région de la peau, deux sensations différentes ou deux sensations semblables : elles seront différentes, quand les points de la peau seront assez distants pour que la différence de leur sensibilité soit saisissante ; elles seront semblables quand les points choisis seront assez rapprochés pour que leurs sensibilités paraissent de même nature.

Or, dans le cas de deux sensations différentes, le sujet sentira distinctement les deux pointes ; dans le cas de deux sensations semblables, ces sensations se fusionneront en une seule, et le sujet ne sentira qu'une pointe.

L'expérience de Weber s'expliquerait, dans cette hypothèse, par la fusion dés sensations semblables ; ce serait une illustration de la loi de fusion. Mais que faut-il ajouter pour que l'hypothèse devienne une vérité démontrée? Il faut prouver deux choses :

1° Que les sensations provoquées par deux pointes de compas sont de qualité différente, lorsque le sujet perçoit les deux pointes ;

2° Que les sensations provoquées par deux pointes de compas sont de même qualité, lorsque le sujet perçoit une seule pointe.

L'attribution d'une différence de sensibilité aux différentes régions du corps a été faite en Allemagne par Lotze, Wundt, Helinholtz, etc. C'est ce qu'on appelle la théorie des signes locaux. Parmi les preuves de cette théorie, nous en choisissons une, la plus frappante : elle est tirée du phénomène de la localisation. Lorsqu'on touche une personne sur n'importe quelle partie du corps, elle sent et en

même temps elle localise l'excitation. Cette connaissance du lieu n'est pas innée, elle est acquise ; voici selon toute vraisemblance, comment elle se forme. Nous avons appris par l'expérience que lorsque nous éprouvons telle sensation tactile, une pression est faite sur le bras ; telle autre sensation correspond avec une action sur l'orteil et ainsi de suite. Avec le temps nous avons rattaché une sensation déterminée avec la vue de notre bras, une autre avec la vue de notre orteil, et enfin chaque sensation différente avec la vue d'un point différent de notre peau. Lorsqu'on vient à presser, à piquer ou à pincer notre corps, la sensation propre à la partie affectée éveille l'image oculaire de cette partie par la seule force de l'association ; c'est une loi de l'esprit que, lorsque deux sensations ont été éprouvées en contiguïté, elles adhèrent de telle sorte que celle qui se présente suggère l'autre. Ici la suggestion se fait si rapidement que l'image visuelle de la région touchée suit immédiatement la sensation tactile. La localisation n'est pas autre chose. Quant à la position du point touché, elle nous est donnée par notre activité musculaire. — Cette explication de la genèse du sens du lieu suppose continuellement une chose : c'est que deux sensations de contact qu'on rapporte à deux endroits différents du corps possèdent chacune un signe local qui les distingue et les empêche de se confondre. Supposez que toutes nos sensations de contact soient absolument uniformes. Une personne qu'on piquera au doigt ne pourra pas savoir si c'est au doigt ou à l'orteil, car, si on eût piqué son orteil, elle aurait éprouvé la même sensation. Pour qu'une sensation de contact s'associe avec la vue du doigt, une autre avec la vue de l'orteil, il est de toute nécessité que les deux sensations soient différentes ; sinon, elles se confondront, et la sensation dont le siège est au doigt pourra suggérer indifféremment l'image oculaire d'une toute autre partie du corps.

En résumé, la localisation implique des sensations distinctes. Ce l'ail nous met en mesure de savoir quand les deux sensations provoquées par le compas sont semblables ou différentes. Sont-elles susceptibles d'être localisées d'une manière distincte ? Alors elles sont différentes. Ne sont-elles pas susceptibles d'une localisation distincte? Alors elles sont semblables.

En faisant usage de ce critérium, on constate que dans tous les cas où les deux sensations sont senties doubles, le sujet peut les localiser, ce qui prouve qu'elles sont de nature différente. Par exemple, j'appuie les deux pointes de mon compas transversalement sur l'avant-bras d'une personne, avec un écart de trente-neuf lignes; écart nécessaire pour que le sujet sente isolément chaque pointe. Ensuite, je relève alternativement une des deux pointes, en priant la personne, dont les yeux sont fermés, de m'indiquer si c'est celle de droite ou celle de gauche qu'elle continue à sentir. Chaque fois la personne répond juste; elle localise exactement. Preuve évidente que chacune de ces sensations diffère un peu de l'autre. Ainsi là où le sujet perçoit deux pointes, il y a deux sensations différentes, comme le prouve la possibilité de la localisation distincte.

A l'inverse, nous avons à rechercher s'il est possible au sujet de donner une localisation différente à deux stylisations qui, provoquées simultanément, font l'effet d'une sensation unique. On cherche expérimentalement l'écart qu'on peut donner aux deux pointes sans qu'elles cessent de se confondre et on marque à l'encre les points de l'épiderme où on les applique ; il est bon, toutefois, de ne pas aller jusqu'à l'écart maximum, car il varie un peu pendant le cours des recherches, par le seul fait de l'attention et de l'exercice; il pourrait donc arriver, avec l'écart maximum, que les deux sensations d'abord semblables devinssent, à un moment, différentes, ce qui troublerait l'expérience. Après

ces préparatifs, on excile tour à tour un des deux points marqués à l'encre, en priant le sujet d'indiquer, les yeux fermés, celui sur lequel on appuie l'instrument. Le sujet n'y arrive pas, ou, s'il essaye de localiser, il le l'ail avec des alternatives de succès et d'insuccès qui prouvent qu'il devine. Celte impuissance de localiser les deux sensations ne peut tenir qu'à une cause, la similitude des deux sensations.

Il est donc exact que l'expérience du compas nous il. unie un exemple de fusion de deux sensations semblables. C'est loin ce que nous voulions démontrer (1).

Dans l'expérience précédente, les sensations qui se fusionnent sont exactement semblables, nu à peu près, et la fusion qui résulte de leur rapprochement est totale. Donnons un exemple de fusion partielle. Il existe souvent une fusion partielle dans une série de sensations qui se succèdent, et dont chacune ressemble, en partie seulement, à celle qui précède et à celle qui suit. C'est ce qui a lieu dans le zootrope, le thaumatrope, le plienakislicope, le dedaleum, etc. Ces jouets scientifiques ont pour but de produire sur la rétine de l'observateur une série d'impressions représentant les phases successives d'un mouvement périodique quelconque, par exemple un homme qui jongle avec sa tète.

Chaque figure du /.ootrope, prise a part, diffère très peu de sa voisine de droite et de sa voisine de gauche ; on peut exprimer leur ressemblance par les lettres suivantes abc — bed — ede — def — efg — fgh, etc., qui indiquent la portion commune de deux impressions successives. Lorsque le jouet est mis en mouvement et que la rotation est suffisamment rapide, les impressions se fusionnent par leurs points communs et nous donnent l'illusion d'un

(1) Pour plus de détails, je renvoie à mon article sur la Fusion des sensations semblables (Revue philosophique septembre 18S0).

personnage unique, toujours le même, qui fait des mouvements.

Le mécanisme de cette illusion est d'autant plus intéressant a étudier qu'elle reproduit arliliciellement ce qui se passe toutes les fois que nous percevons un corps qui subit des changements de forme ou de position, par exemple un cheval au trot (1).

Nous préférons accumuler les faits que de nous attarder dans des explications, qui se dégagent d'eHes-mèmes. Bornons-nous à prévoir une objection possible, en montrant que la fusion des images zootropiques se fait dans le cerveau et non, comme on pourrait le croire, dans la rétine. Ce qui le prouve, c'est tout d'abord que les images consécutives de la vue qui interviennent dans celle fusion ont un siège cérébral (voir plus haut, p. 44). En second lieu, preuve plus directe, la fusion ne s'opère pas en bloc, mais seulement entre les portions semblables des images, ce qui suppose un pouvoir d'analyse qui manque certainement à la rétine.

Fusion des images semblables. Les images se fusionnent comme les sensations, ce qui se comprend, quand on en connaît la nature, car ce sont des sensations ravivées. Il arrive souvent qu'une suite d'images, partiellement semblables, défilent dans le champ de l'esprit, en produisant des apparences de transformation comparables à ceux du zootrope. Un des correspondants de M. Galton, le Rév. George Henslow, voit, toutes les fois qu'il ferme les yeux et qu'il attend un moment, l'image claire de quelque objet. Cet objet change de formes pendant aussi longtemps que M. Henslow le regarde avec attention. En étudiant la série de formes qui se succèdent, on remarque que le passage de l'une à l'autre est fourni tantôt par les relations de conti-

(I) clifford a nié que le monde pût étie continu, en étendant l'idée du zootrope.

guïté, tantôt par les relations de ressemblance. Dans une de ces expériences, les images suivantes se présentèrent : Un arc — une (lèche — une personne tirant de l'arc, et n'ayant que les mains visibles, — un vol de flèches occupant complètement le champ de la vision — des étoiles tombantes — de gros flocons de neige — une terre couverte d'un linceul de neige — un presbytère dont les murs et le toit étaient couverts de neige — une matinée de printemps, avec un brillant soleil, et une corbeille de tulipes

— disparition de toutes les tulipes, à l'exception d'une seule — cette tulipe unique, de simple devient double — ses pétales tombent rapidement, il ne reste que le pistil

— le pistil grossit, les stigmates se changent en trois grandes cordes ramifiées et brunes — un boulon — le bouton se plie, devient une mèche anglaise — puis une sorte d'épingle traversant un morceau de métal, et ainsi de suite. L'expérimentateur a quelquefois réussi à faire ce qu'il appelle un « cycle visuel », c'est-à-dire à revenir à 1 image primilive et à parcourir de nouveau la même série de formes. Ces visions rappellent celle de Goethe, où le cycle était plus petit: o Lorsque je ferme les yeux et que je baisse la tête, raconte le poète allemand, je fais apparaître une fleur au milieu du champ de la vision ; cette fleur ne conserve pas sa première l'orme, elle s'ouvre et de son intérieur sortent de nouvelles fleurs, formées de feuilles colorées et quelquefois vertes. Ces fleurs ne sont pas naturelles, mais fantastiques, quoique symétriques comme les rosettes des sculpteurs. Je ne puis fixer une forme, mais le développement de nouvelles fleurs continue aussi longtemps que je le désire, sans variation dans la rapidité des changements. »

Il est clair que la transformation de l'objet imaginaire se fait par une succession d'images. Mais il importe de bien comprendre la nature de cette succession. Les images ne se substituent pas simplement les unes aux autres, la der-

■106 I.A PSYCHOLOGIE DU BAISONNEMENT

nière arrivée expulsant la précédente ; si les choses se passaient ainsi, on aurait des images distinctes qui se remplacent et non une image unique qui se métamorphose. On doit concevoir que chacune des images se fusionne avec la précédente, en vertu des points communs qu'elles offrent et que de plus les deux images successives coexistent pendant un instant très court. Grâce à ces deux conditions, les deux images font un tout et donnent l'apparence d'une image unique qui se modifie.

Les hallucinations de l'aliéné présentent souvent la même évolution de formes. Magnan rapporte qu'un alcoolique voyait sur le mur des toiles d'araignée, des cordages, des filets avec des mailles qui se rétrécissaient ; au milieu de ces mailles et de ces filets se montraient des boules noires qui se renflaient, diminuaient, prenaient la forme de rats, de chats, passaient à travers les filets, sautaient sur le lit et disparaissaient (1). Plus rarement, la métamorphose exige des années. Une jeune fille devenue aliénée à la suite d'une tentative d'assassinat voyait continuellement le poing et le bras de l'individu qui avait tenté de la tuer. Or, la maladie suivant son cours, l'hallucination subit une transformation curieuse : l'image que voyait cette jeune fille se modifia ainsi : deux yeux apparurent sur le poing de l'assassin, son bras s'allongea démesurément, et finalement l'image hallucinatoire se changea en un serpent (2). D'autres fois, le contour de l'hallucination reste fixe, mais ce sont ses dimensions qui changent. Dans une ancienne observation de Beyle, un malade voyait une araignée de taille ordinaire qui grossissait au point de remplir toute sa chambre et de le suffoquer. — On trouve dans les rêves des exemples innombrables de ces espèces de transformalions ; on voit quelquefois deux personnes distinctes se

(1) Mngnan, De l'alcoolisme, p. 56.

',2) Max Simon, le Monde des rêves, p. 118,

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foudre en une seule, ou une même personne changer de personnalité physique, etc. Le rêve est le vrai type des hallucinations à métamorphoses (1).

Si nous citons ces cas morbides, c'est que le phénomène que nous étudions s'y trouve grossi, et plus facile à voir. Mais on rencontre aussi d'excellents exemples de fusion d'images dans des opérations de la vie normale. D'après M. Huxley, la formation des idées générales serait produite par la réunion, la fusion, la coalescence de plusieurs images d'objets individuels ; et pour mieux rendre sa pensée, le savant naturaliste se sert d'une comparaison ingénieuse, tirée des Images composites dont nous devons l'invention à M. Francis Galton (2). « Pour éclaircir la nature de cette opération mentale, dil M. Huxley, en parlant de la généralisation d'une image, on peut la comparer avec ce qui se passe dans la production des photographies composites, lorsque, par exemple, les images fournies par les physionomies de six personnes sont reçues sur la même plaque photographique pendant un sixième du temps nécessaire pour faire un seul portrait. Le résultat final est que tous les points dans lesquels les six physionomies se ressemblent, ressortent avec force, tandis que tous ceux dans lesquels elles diffèrent demeurent dans le vague. On obtient ainsi ce qu'on pourrait appeler un portrait générique des six personnes, par opposition au portrait spécifique d'une seule personne (3). » Cette belle invention a déjà donné, paraît-il, de brillants résultats. En réunissant dans une seule photographie cinq médailles représentant Cléopàtre,

(t)J. Sully, op. cit., p. 117; et Maury, Sommeil et Rêves, p. 146. M. Delbœufa comparé les métamorphoses du rêve aux ««es dissolvantes : • C'est, dit-il, comme si l'on projetait sur le même écran, à la même place, au moyen de deux lanternes magiques, deux tableaux, et qu'on éclairât l'un pendant qu'on éteindrait l'autre. • {Revue philos., juin 1880). Cette explication s'ajoute à la nôtre, elle ne la détruit pas.

(2) Cal'on, les Images génériques. Revue scientifique, sept. 1879,

[3J Huxley, Hume, sa vie, sa philosophie, p. 12U.

et qui, loin de donner une idée de la bcaulé de cette célèbre reine, avaient un aspect hideux, on a obtenu une image composite beaucoup plus agréable : il est vraisemblable '.que dans celle résultante les points de ressemblance des diverses effigies s'élaient renforcés et que les points différents étaient restés flous; de sorte qu'on a le droit de soutenir que l'image composite a plus de chances d'être semblable au modèle que ses composantes. On a encore réuni par ce procédé des photographies d'individus appartenant aux mêmes catégories, et on a obtenu certains types, comme par exemple le type escroc. Celle méthode deviendra peut-être utile un jour à l'anthropologie criminelle.

La comparaison que fait M. Huxley entre ces photographies composites et les concepts a été admise par beaucoup de psychologues ; on a considéré comme très vraisemblable que la généralisation d'une image se forme dans l'esprit comme la photographie générique sur la plaque sensible, par superposition des impressions particulières. Ajoutons un argument à l'appui. M. Pouchet a remarqué que les images consécutives de ses préparations au microscope qui, comme nous l'avons déjà vu, lui apparaissent quelquefois à. longue échéance, ne représentent pas une préparation en particulier, mais sont comme une moyenne d'une série de préparations du même genre. Ce fait tend à démontrer que l'image générique résulte de la coalescence de plusieurs impressions particulières réunies en une seule.

Cependant nous trouverions très incorrect d'expliquer une opération de l'esprit par une comparaison avec un phénomène purement mécanique, si cette comparaison ne supposait pas implicitement l'existence d'un principe de fusion. C'est le principe de fusion qui explique la formation des images génériques ; les impressions particulières, en s'additionnant, forment une image générique parce que leurs portions communes se fusionnent et res-

MÉCANISME DU tUISiPNXLMENT 109

ortent avec force, tandis que les portions diflérentes restent distinctes et deviennent vagues.

La comparaison entre l'image générique et la pnotographie composite n'est juste que dans la mesure où elle illustre cette loi mentale; prise à la lettre, elle n'est pas rigoureusement exacte. « Si l'œil d'un homme, dit M. Gallon, était mis à la place de l'objectif de l'appareil qui nous sert à obtenir des portraits composites, l'image qui se formerait dans son cerveau ne sérail pas identique au portrait composite. » Car, contrairement à l'cilet photographique, l'effet physiologique d'une impression n'est pas proportionnel à sa durée ou à sa fréquence ; on sait que, d'après la loi de Weber(loi contestable, dont le défaut est d'être trop précise), la sensation varie comme le logarithme du stimulant; pour que la sensation suive une progression arithmétique, il faut que le stimulant suive une progression géométrique. Ajoutons encore l'influence perturbatrice de l'attention, des émotions, des idées préconçues, cl d'un grand nombre d'autres facteurs, qui empêchent l'esprit de fusionner plusieurs images avec l'exactitude d'une plaque photographique.

Nous avons donné assez d'exemples pour faire nettement comprendre ce que c'est que la fusion des sensations et des images. Il semble impossible qu'un phénomène aussi facile à observer ait passé inaperçu. Citons d'abord, parmi les auteurs qui y ont fait allusion, M. Herbert Spencer. Définissant un élal de conscience, cet auteur dit que c'est « une portion de conscience qui occupe une assez grande place pour acquérir une individualité percevable, dont l'individualité est délimitée des autres portions adjacentes de conscience par des différences qualitatives, et qui, quand on l'examine introspeclivenienl, parait homogène H) ». H suit de celle définition que si les perlions adjacentes de l'état considéré ne sont pas différentes, elles font partie du même

(1) Spencer, Principes de psychologie, t I, p. 165.

BlNET. 7

état; or dire cela, c'est reconnaître implicitement le principe de fusion. Plus loin, M. Spencer ajoute : « La condition d'existence de deux états de conscience c'est une différence (1) . » Donc, pas de différence, état unique, c'est-à-dire fusion des deux états en un seul. Nous voyons par ces quelques citations que M. Spencer a noté, au moins en passant, le phénomène de fusion, mais sans en comprendre l'importance.

M. Bain a dit quelques mots du même phénomène. « Quand il y a identité parfaite entre une impression présente et une impression passée, celle-ci est restaurée et fondue avec la présente, instantanément et sûrement. L'opération s'accomplit si rapidement que nous n'y faisons pas attention ; nous constatons rarement l'existence d'une association de similarité dans la chaîne de la série. Quand je regarde la pleine lune, je reçois instantanément l'impression de l'état qui résulte de l'addition des impressions que le disque de la lune a déjà faites sur moi (2). » La description se réfère à un cas que nous allons étudier : la fusion d'une sensation avec une image. Ailleurs, le même auteur parle des cas où t nous avons connaissance d'une identité, sans pouvoir dire quelle est la chose identique ; par exemple, quand un portrait nous donne l'impression que nous avons vu l'original, sans que nous soyons capables de dire quel est l'original. L'identité a frappé notre esprit, mais la restauration ne se fait pas. » Tout le inonde connaît ce sentiment très particulier de « déjà vu ». M. Bain l'explique par l'absence de rappel des parties différentes de l'objet identifié. En effet, pour que l'esprit s'aperçoive de la ressemblance de deux images, il faut qu'elles diffèrent un peu; sinon, elles s'ajoutent et ne forment qu'un. M. Lotze exprime la même idée avec une lourdeur toute germanique : « On ne pourrait rien savoir de la reproduction d'un précé-

(1)0/?. cit. t.I, p. 169.

12) Bain, Sens et Intelligence, p. 419.

deul a par l'A actuel, s'ils existaient simplement ensemble, sans qu'il fût possible de l'en distinguer; pour reconnaître que l'état actuel est la répétition du précédent, nous devons pouvoir faire entre eux une distinction, et c'est ce qui a lieu, vu que non seulement l'A actuel amène avec soi cet a précédent qui lui ressemble, mais que celui-ci entraîne les idées qui témoignent qu'il a été précédemment une fois, en d'autres circonstances, l'objet de la perception (1). »

Cette fusion a encore été décrite par M. Wundt sous les noms d'assimilation et d'association simultanée. « La percep" tion qui résulte de l'excitation actuelle d'un quelconque des sens se combine avec une représentation reproduite par la mémoire. » Enfin, il n'est que juste de rappeler qu'Ampère avait, longtemps avant M. Wundt, signalé et analysé le phénomène , qu'il appelait concrétion. C'est Ampère, nous dit M. Pilon dans un lumineux article sur la Formation des Idées abstraites et générales (2), c'est Ampère qui, le premier, a montré que les images des sensations antérieures modifient nos sensations actuelles au point de nous faire voir plus que nous ne voyons, et entendre plus que nous n'entendons. Un homme nous parle dans une langue qui nous est tout à fait inconnue : pourquoi ne distinguons-nous pas ce qu'il articule, tandis que, s'il parle dans une langue qui nous est familière, nous percevons nettement tous les mots qu'il prononce? C"e»t, répondait Ampère, en raison de la concrétion qui a lieu entre les sensations présentes de sons et les images de ces mêmes sons que nous avons souvent entendus. « Si les paroles que l'on chante à l'Opéra italien, disait-il encore, ne sont pas fortement prononcées, l'auditeur assis dans le fond de la salle ne reçoit que l'impression des voyelles et

(1) Métaphysique, liv. III, Ch. H.

12) Critique philosophique, \ n année, n° 3. (Nouvelle série).

îles modulations musicales ; mais il n'entend point les articulations, et, partant, ne reconnaît pas les mots. Qu'il ouvre alors le livret de l'opéra; et, en suivant des yeux, il entendra très distinctement ces mêmes articulations que tout à l'heure il ne pouvait pas saisir. Voici ce qui se passe en lui. La vue des caractères qu'il a devant les yeux, se composant non seulement de la sensation visuelle du moment, mais des images des sensations de même espèce qu'il a éprouvées en apprenant à lire l'italien, la vue des paroles écrites réveille en lui les images sonores et acoustiques des paroles prononcées, et les images des sons renforforçant dans son organe les impressions trop faibles qu'il reçoit de la scène, il en résulte une audition distincte (1). »

Nous arrêtons ici nos citations. Elles suffisent à montrer que notre étude sur la fusion des états de conscience semblables manque absolument d'originalité, car ce phénomène a été aperçu par nombre d'auteurs.

Sans vouloir épuiser ce sujet, nous désirons dire quelques mots de son aspect physiologique. On vient de voir le rôle que joue la ressemblance dans le domaine des sensations et des images : elle suggère et fusionne. Le premier effet est plus connu que le second; cependant nous croyons avoir mis hors de doute la fusion des sensations semblables et la fusion des images semblables. Nous supposons même, par voie d'induction, que ce phénomène a lieu toutes les fois que nous saisissons une ressemblance, depuis l'acte insignifiant qui nous fait reconnaître un ami, jusqu'à l'éclair de génie qui discerne une identité entre les phénomènes les plus éloignés, comme la chute d'une pierre et la force qui pousse la lune vers notre globe.

Il reste à savoir s'il existe un phénomène physiologique qu'on puisse considérer comme la base de cette double propriété de la ressemblance.

(t) Philosophie des deux Ampère, p. 37.

MÉCANISME DU RAISONNEMENT jjg

On peut supposer, avec beaucoup de vraisemblance, qu'en général deux états de conscience qui se resserabienl en totalité ou en partie doivent impliquer, en totalité ou en partie, c'est-à-dire dans la même mesure, la mise en activité des mêmes éléments nerveux, cellules et fibres. Cette hypothèse nous paraît être une conséquence forcée du principe des localisations cérébrales, d'après lequel toutes les impressions du même genre frappent le même endroit du cerveau. Mais il ne faut point poser de règle absolue; nous sommes disposé à admettre qu'il existe dans le cerveau des territoires non différenciés, où les impressions même semblables peuvent frapper des points distincts. Après avoir mis cette restriction à notre hypothèse, citons quelques-uns des nombreux faits qui militent en sa faveur.

Tout le monde connaît les méprises involontaires qui nous font prononcer un mot au lieu d'un autre. Lewes rapporte qu'il racontait un jour une visite à l'hôpital des épileptiques, et que, désirant nommer l'ami qui l'accompagnait et qui était le docteur Bastian, il dit le docteur Brinton ; il se reprit immédiatement en disant le docteut Bridges ; il se reprit encore pour prononcer enfin le docteur Bastian. « Je ne faisais aucune confusion quant aux personnes, dit-il, mais ayant imparfaitement ajusté les groupes de muscles nécessaires pour l'articulation d'un nom, le seul élément commun à ce groupe et aux autres, savoir le B, a servi à les rappeler tous trois. » M. Bibot, auquel nous empruntons la citation précédente (1), a fait une observation analogue sur les méprises de l'écriture. Voulant écrire « doit de bonnes », il écrit « donne »; voulant écrire « ne pas faire une part », il écrit « ne part faire ». Bemarquons encore que dans les paraphasies et paragraphes pathologiques la confusion est souvent produite aussi par une identité de lettres ou de consonnance.

(t) Maladies de la mémoire, p. 19.

Tout cela s'explique, comme les auteurs précités l'observent, en supposant que les mêmes éléments nerveux entrent dans des combinaisons différentes, et que par exemple les noms de Bastian, Bridges, Brinton correspondent à des complexus de cellules qui ont un élément commun, l'élément qui correspond au B. Ainsi, la qualité psychique de la ressemblance se traduirait anatomiquement par une identité de siège.

On provoque à volonté sur soi-même un phénomène analogue de paraphasie en se posant comme problème de trouver un nom propre qu'on connaît mais qu'on n'a pas présent à l'esprit. On peut faire ainsi de la psychologie expérimentale sans laboratoire. Un jour, je cherchai à me rappeler le nom d'un de mes amis auquel je voulais écrire une leltre ; cet ami s'appelle M. Truchy. Je ne parvins pas tout de suite à retrouver son nom; je passai par les intermédiaires suivants, que je notai à mesure, car ils fournissent un bel exemple de paraphasie:

Morn»/

Moucky Suchy Crucliy Truchy

A chaque effort de mémoire, j'acquérais une ou deux lettres justes. La marche de l'expérience semble bien démontrer que les lettres communes de la série de noms supposent l'excitation des mêmes éléments nerveux (1).

Acceptons donc, comme une hypothèse très vraisemblable, que la ressemblance de deux états de conscience a généralement pour contre-partie physiologique une iden-

(1) Bien d'autres preuves pourraient être citées. Par exemple, la répétition fortifie l'association de deux images, ou de deux mouvements ; commentpoiurait-on expliquer cela sans admettre qu'à chaque répétition ce sont les mêmes éléments nerveux qui sont impressionnés? etc.

tité de siège du processus nerveux. C'est d'ailleurs une hypothèse déjà indiquée par M. Spencer: Toute représentation, dit-il, tend à s'agréger avec les représentalions semblables, en vertu de l'identité de leur siège cérébral.

Maintenant, tirons les déductions. Tout d'abord, il devient possible d'expliquer physiologiquement l'action suggestive de la ressemblance. Si tout état de conscience a la propriété de raviver ses semblables, cela tient à ce que les complexus de cellules qui correspondent à l'état évocateur et à l'état évoqué ont des points communs, par lesquels l'onde nerveuse s'écoule du premier groupe de cellules dans le second. Il est tout aussi facile de comprendre la fusion de deux états semblables en un seul, puisqu'ils ont pour base un élément nerveux numériquement unique.

Cette hypothèse a un second avantage; elle explique comment une ressemblance entre des idées est efficace, alors même qu'elle n'est pas reconnue par l'esprit.

Les psychologues se sont demandé ce qu'on peut bien entendre par une ressemblance qui ne serait pas perçue. La ressemblance, a-t-on dit, suppose une comparaison de l'esprit, et quand cette comparaison manque, quand il n'y a pas conscience, la ressemblance ne peut pas exister non plus (Penjon). La véritable solution de la difficulté nous parait être la suivante : il est vrai qu'il n'y a point de ressemblance sans la conscience de cette ressemblance, car en réalité les deux choses ne font qu'un. Mais la conscience n'est qu'un épiphénomène, surajouté à l'activité cérébrale» et pouvant disparaître, sans que le processus nerveux correspondant soit altéré. Deux images semblables se suivent dans notre esprit; peu importe que nous remarquions ou non leur ressemblance, car, étant semblables, elles mettront en vibration un élément cellulaire commun. Cette identité de siège suffira pour produire tous les résultats que

produit une ressemblance reconnue et jugée par une comparaison consciente.

C'est ainsi que, sans la participation de la conscience, il arrive qu'une image suggère sa semblable. D'ailleurs n'est-ce pas toujours ainsi que la suggestion par ressemblance opère? Le semblable évoque automatiquement le semblable ; quand la chose est faite, la réflexion intervient pour se rendre compte de ce qui s'est passé, et c'est alors seulement qu'on découvre l'existence d'une ressemblance dans la chaîne des idées. M. Pilon a développé la même idée avec sa clarté habituelle : a II faut distinguer, dit-il, l'association par ressemblance de la perception de la ressemblance. Ce n'est pas en vertu du rapport de ressemblance perçu entre deux idées que l'une de ces idées peut suggérer l'autre ; car cette perception de la ressemblance suppose les deux idées présentes à l'esprit et par conséquent l'association déjà faite. Dire que la ressemblance est un principe d'association, c'est dire simplement qu'une idée a la propriété d'en suggérer une autre que l'esprit reconnaît ensuite, en vertu de la faculté de percevoir les rapports, semblable à la première. » ( Op. cit., p. 194.)

Autre déduction, du même genre que la précédente : De même que la suggestion par le semblable, la formation des idées générales doit se faire, pour les mêmes raisons, sans l'intervention du moi, par la seule vertu des images mises en présence, ou, en termes plus précis, par l'effet de l'identité de siège des impressions particulières. Les images ont la propriété de s'organiser en images générales, comme elles ont la propriété de suggérer des images semblables. Nous possédons ainsi des idées générales qui se sont faites toutes seules en nous, comme l'idée générale d'une chaise, d'un couteau, etc.

On pensera peut-être que, pour hypothétiques qu'elles soient, ces vues de physiologie cérébrale ont l'avantage de satisfaire la préoccupation de beaucoup de psychologues

qui veulent trouver dans les propriétés du système nerveux l'explication des opérations mentales. Nous trouvons ici l'occasion de montrer ce que vaut cette opinion en vogue, qui est plus juste en apparence qu'en rr'alité. Admettons, pendant un instant, qu'il soit non seulement probable, mais absolument démontré que deux états de conscience semblables ont pour base, dans le cerveau, un élément nerveux unique, et que cette unité ^e siège explique les deux effets de la ressemblance, la suggestion et la fusion. Croit-on par hasard que c'est là une véritable explication des propriétés de la ressemblance par les propriétés du système nerveux? Ce serait une singulière illusion. Car il n'y a là aucune explication, mais une simple transposition en termes physiologiques du phénomène qu'on a la prétention d'expliquer. Qu'est-ce que cet élément unique que nous donnons pour base à la ressemL:::;:ce? Comment comprendre l'unité, si on n'a pas l'idée de nombre, de pluralité, et celle idée n'est-elle pas au nv-ins plus complexe que celle de la ressemblance? « M ms voilà au rouet », comme dit Montaigne.

La vérité est que nous ne pouvons connaître les choses extérieures, qu'en les soumettant aux lois de notre esprit, cl que par conséquent l'élude d'un de ces objets, d'un cerveau par exemple, ne peut rendre compte des formes de notre pensée, car elle les suppose toujours. Ceux qui soutiennent le contraire commettent une pétition de principe (1).

(1! Les mémos observations peuvent être présentées aux auteurs qui, nomme llamilton, MM. Brochard, W. .lames. Itabier, etc., sans faire intervenir la physiologie, essayent d'expliquer la ressemblance de deux états de conscience par des éléments communs aux deux étrts, ou par une identité partielle de leurs éléments. Cette prétendue tentati\e de simplification ne simplifie rien du tout, car elle remplace la notion de ressemblance par les notions d'identité el d'unité, qui n'en sont que les dérives. Sous répétons que la ressemblance est une notion simple, dernière et irréductible. (Conf. Brochard, De la toi de similarité. Revue philosophique, mars tWO 1

Ainsi étendue et modifiée, la loi de la ressemblance nous permettra de comprendre la genèse de la perception extérieure. Étudions cette genèse en elle-même, sans idée préconçue, sans songer que le phénomène résulte d'un raisonnement. Fidèle à notre méthode, faisons appel à la pathologie, car les cas morbides laissent souvent apercevoir le secret de l'état normal.

Les hallucinations hypnagogiques fournissent un vaste champ d'observations et d'expériences. M. Maury a eu l'ingénieuse idée de faire des expériences sur sa personne, afin d'apprécier dans quelle mesure interviennent en rêve les impressions extérieures. Il priait une personne placée à ses côtés, le soir, quand il commençait à s'endormir dans son fauteuil, de provoquer en lui des sensations sans le prévenir, puis de le réveiller quand il avait déjà eu le temps de faire un songe. Les résultats obtenus par cette méthode appartiennent de droit à l'histoire de la perception externe : car, qu'est-ce qu'un rêve provoqué dans ces conditions ? C'est une réaction cérébrale à la suite d'une impression des sens — et cette définition s'applique à la perception. On va voir que les rêves de l'observateur peuvent être assimilés à des illusions des sens artificielles. Voici les faits :

On lui chatouille avec une plume les lèvres et l'extrémité du nez ; il rêve qu'on le soumet à un horrible supplice, qu'un masque de poix lui est appliqué sur la figure, puis qu'en l'arrachant, on avait déchiré la peau des lèvres du nez et du visage. — On fait vibrer à quelque distance de son

oreille une pincette sur laquelle on frottait des ciseaux d'acier ; il rêve qu'il entend le bruit des cloches ; ce bruit des cloches devient bientôt le tocsin; il se croit aux journées de juin 1848. — On lui fait respirer de l'eau de Cologne ; il rêve qu'il est dans la boutique d'un parfumeur, et l'idée de parfum éveille celle de l'Orient : il est au Caire dans la boutique de Jean Farina. — On lui fait sentir une allumette qui brûle ; il rêve qu'il est en mer (le vent soufflait alors dans les fenêtres) et que la Sainte-Barbe saute. — On lui pince légèrement la nuque : il rêve qu'on lui pose un vésicatoire, ce qui réveille le souvenir d'un médecin qui le soigna dans son enfance. — On approche de sa figure un fer chaud : il rêve des chauffeurs ; l'idée de ces chaulfeurs amène bientôt celle de la duchesse d'Abrantès qu'il suppose en songe l'avoir pris pour son secrétaire. Il avait lu jadis dans les Mémoires de cette femme d'esprit quelques détails sur les chauffeurs... etc. (4).

Ces expériences démontrent que la qualité de l'impression sensorielle influe sur la nature du rêve, car on retrouve dans les images fantastiques la trace de l'impression gêné, ratrice.

Mais voici quelques autres observations du même auteurqui sont encore plus topiques ; il s'agit de rêves produits par des sensations subjectives. Une nuit, M. Maury à demi éveillé voit une bluette lumineuse (sensation subjective de la vue) ; il la transforme aussitôt, cédant déjà à l'enwe de dormir, en un réverbère allumé. Puis apparaît devant ses yeux la rue Hautefeuille, éclairée de nuit, telle qu'il l'avait maintes fois observée, quand il l'habitait, trente ans auparavant. — Autre exemple du même auteur : « Quand je souffre de congestions dans la rétine, je vois généralement, les yeux fermés, des mouches colorées et des cercles lumineux qui se dessinent sur ma paupière. Eh bien, dans les courts

(1) Maury, Sommeil et Rêves, p. 127.

Histanls où le sommeil m'annonce son invasion par des images fantastiques, j'ai souvent constaté que l'image lumineuse qui était due à l'excitation du nerf optique s'altérait en quelque sorte sous les yeux de mon imagination, et se transformait en une figure dont les traits brillants représentaient ceux d'un personnage plus ou moins fantastique. Il m'a été possible de suivre durant quelques secondes les métamorphoses opérées par mon esprit sur cette impression nerveuse primitive, et j'apercevais encore sur le front et les joues de ces tètes, la couleur rouge, bleue ou verte, l'éclat lumineux qui brillaient à mes regards, les yeux fermés, avant que l'hallucination hypnagogique eût commencé (1) ».

Dans bien des cas pareils, on peut contaster que l'image fantastique du rêve est précédée de phénomènes d'excitation qu'on localise, peut-être à tort, dans la rétine. Le sujet qui s'assoupit commence par apercevoir des lueurs, des masses confuses semées de petits points colorés, des stries, des filaments. L'apparition de ces sensations amorphes précède la vision de formes définies. M. Maury a émis l'idée que l'hallucination du rêve naît de ces « spectres subjectifs », et en dérive par une sorte de transformation. Il y a là — selon la propre remarque de M. Maury — une métamorphose d'images; et cette métamorphose rappelle celle duzootrope.

Mais faire celte comparaison, c'est ou ne rien dire, ou affirmer un fait précis. Nous avons vu comment s'expliquent les effets de changement que produit le zootrope ; il y a une série d'impressions qui se suivent à intervalles très courts : ces impressions ne sont pas identiques, elles ne sont pas non plus absolument différentes ; chacune ressemble en partie à la précédente et à la suivante. Grâce à cette identité partielle, chaque impression se soude à sa voisine et forme avec elle un seul tout. C'est cette fusion

(1) Op cit., p. 59

des impressions successives qui donne au spectateur l'illusion d'une impression unique. Nous pouvons supposer, pour expliquer la genèse du rêve hypnagogique, que le principe de fusion opère non seulement entre deux sensations, et entre deux images, mais encore entre une sensation et une image.

Cette supposition permet d'analyser ainsi le commencement d'une hallucination hypnagogique Une sensation lumineuse, par exemple une bluette, traverse le champ de ia vision ; cette sensation rappelle, par l'effet de la ressemblance, l'image mentale d'un objet qui présente aussi un point lumineux, par exemple l'image d'un réverbère allumé Désignons la sensation initiale par la lettre A, et l'image complexe d'un réverbère allumé par les lettres ABCDEFGH, etc. : la lettre A de ce second groupe représente le point lumineux du réverbère, c'est-à-dire l'élément qui est commun à l'image du réverbère et à la sensation d'une bluette. Mais il y a plus; les deux éléments représentés par A se fusionnent et forment un élément unique; de telle sorte que l'image évoquée se soude à la sensation, et que la bluette se transforme en réverbère ; puis cette dernière image rappelle l'image entière de la rue par l'association de contiguïté.

On trouve cette même fusion des sensations avec les images dans un grand nombre d'hallucinations toxiques. Une dame qui venait de prendre du hachisch pour connaître l'heureux délire que produit cette substance chez les Orientaux i vit le portrait de son frère, qui était au-dessus du piano, s'animer et lui présenter une queue fourchue, toute noire, etc. ». Un moment après, elle se dirige vers la porte d'une chambre voisine qui n'était pas éclairée. « Alors, ditelle, il se passa en moi quelque chose d'affreux ; j'étouffais, je suffoquais, je tombai dans un puits immense, sans fin, le puits de Bicêtre. Comme un noyé qui cherche son salut dans un faible roseau, qu'il voit lui échapper, de même je voulais m'attacher aux pierres qui entouraient le puits; mais elles

tombaient avec moi dans cet abime sans fond. » A ses cris, on la ramène dans la pièce éclairée, et ses idées changeant avec les impressions nouvelles, elle se croit au bal de l'Opéra, se heurte contre un tabouret qu'elle prend pour un masque couché par terre et dansant d'une façon inconvenante, et se promène au milieu d'un pays de lanternes dont la fantasmagorie était produite par la flamme du charbon de terre qui brûlait dans la cheminée (1). Quand on étudie de près ce délire sensoriel, on en suit très bien le développement. Son origine est dans les sensations de toutes sortes produites par le monde extérieur au milieu duquel s'agite le malade ; l'impression des sens appelle les images qui lui ressemblent; ces images se pressent, s'accumulent, se transforment sous l'influence de l'agent toxique, s'écartent de plus en plus de leur point d'origine, et créent finalement un monde extérieur entièrement imaginaire qu'une nouvelle poussée de sensations réelles viendra encore modifier. Mais au premier moment de l'évolution du délire, il y a toujours au moins un ombre de ressemblance entre l'objet extérieur et les images qu'il évoque, comme on le voit dans l'hallucination du puits de Bicêtre, produite par la chambre obscure, et c'est cette ressemblance qui fait la fusion.

Passons au délire alcoolique. On sait que les hallucinations visuelles qui l'accompagnent consistent dans des visions terriliantes de petits animaux, des chats, des rats, des insectes, des araignées, des tètes humaines séparées de leur tronc, etc. Ces hallucinations ne se constituent pas d'emblée; d'après le témoignage des meilleurs observateurs, les visions sont précédées de troubles élémentaires d'un caractère purement sensoriel. Le malade voit des points noirs ou des taches lumineuses qui sont animés d'un mouvement rapide ; ce sont ces sensations subjectives qui

(1) Moreau (de Tours), Du hachisch et de C aliénation mentale, p. 14.

serviront d'aliment à l'hallucination, et que le cerveau de l'alcoolique transformera bientôt, à mesure que le délire s'accentuera davantage. « Dans quelques cas, dit Magnan, le malade voit d'abord une tache sombre, noirâtre, à contours diffus, puis à limites distinctes avec des prolonge, ments qui deviennent des pattes, une tête, pour former un animal, un rat, un chat, un homme, t Ce phénomène ne iappelle-t-il pas d'une manière frappante les métamorphoses du zoolrope? Ne s'explique-t-il pas tout naturellement par une fusion de sensations et d'images?

La même explication s'adapte sans effort à toutes les circonstances où notre cerveau fait subir une transformation aux sensations qu'il reçoit. Un des exemples les plus intéressants tie ces transformations nous est fourni par ce qu'on pourrait appeler les perceptions fantaisistes. Tout le momie a tlfi remarquer que, lorsque le milieu extérieur s'y prête, ou peut se figurer à volonté la présence de tel corps, et le percevoir comme s'il existait réellement. On dislingue un grand nombre de formes dans les nuages, dans les rotlies, dans les niasses confuses des objets éloignés ou mal éclairés, dans les lisons du feu, dans les inégalités d'un mur, ou dans les lignes, les trous et les accidents d'une table en bois. Il parait que Léonard de Vinci recommandait à ses élèves, lorsqu'ils cherchaient un sujet de tableau, d'étudier avec soin l'aspect des surfaces de bois ; en effet, au bout de quelques minutes d'attention, on ne tarde pas à voir se dessiner, au milieu des lignes confuses, certaines formes d'animaux, des têtes humaines, et quel, quefois des scènes entières pilloresquemeiit groupées. Je possède sur ce point une expérience assez étendue ; si je regarde attentivement une feuille de papier blanc, j'y découvre toujours quelque figure ; je puis même la calquer, et les dessins que j'obtiens par ce procédé sont en général très supérieurs à ceux que je puis produire d'imagination, quoique, en réalité, ils ne vaillent pas grand'chose ; mais

124 LA PSYCHOLOGIE Db RAISONNEMENT

lout est relatif. J'ai souvent remarqué que la figure ne se forme pas d'un seul coup, mais lentement, par degrés, comme un décor dont on poserait successivement les pièces. L'important est d'attraper la première forme ; si elle est un peu vive, elle ne tarde pas à se compléter, et l'édifice se construit sans bruit sur cette première pierre.

Il serait fort intéressant d'étudier ce côté fantaisiste de notre nature. On y trouverait peut-être bien le germe d'une théorie de l'invention, plus sérieuse que toutes celles qu'on nous a données jusqu'à ce jour. Quoiqu'il en soit, ce qu'il nous importe d'observer, c'est que dans ces perceptions l'esprit travaille sur des ressemblances fortuites qu'il découvre dans un objet ; c'est par ces points de ressemblance que l'image fantastique est évoquée et se soude à l'impression sensible. En même temps, chose curieuse, l'esprit néglige systématiquement tous les caractères de l'objet extérieur qui ne s'harmonisent pas avec celte fiction.

Les perceptions fantaisistes sont de la même famille que les illusions des sens ; on pourrait les définir des illusions volontaires. Ce sont des pièces de théâtre dont nous sommes à la fois l'auteur et le spectateur. Les illusions involontaires nous font assister à des faits semblables. Toutes les fois qu'une illusion se prête à l'analyse, on s'aperçoit que l'image fausse extériorisée, qui constitue, à proprement parler, l'illusion, ressemble par quelque côté à ce qui lui a donné naissance. Par exemple, lorsqu'à distance ou par suite de l'obscurité on prend une personne pour une autre, ou qu'on se laisse tromper par une ressemblance grossière, on commet une erreur d'identification : en d'autres termes, la première image éveillée par les sensations extérieures leur ressemble et se confond avec elles. C'est ce que confirme d'ailleurs l'expérience hypnotique. Agitez la main devant les yeux d'une somnambule, en imitant avec les doigts un mouvement d'ailes : aussitôt, elle voit un oiseau et cherche à l'attraper. Imitez avec la

main sur le sol un mouvement de reptalion, elle voit un serpenl. Règle générale : le sujet voit tous les objets dont on simule l'apparence.

Nous arrivons, par une transition insensible, de l'illusion — ou perception fausse — à la perception vraie. Recherchons si tout acte de perception débute pareillement par une identification.

Je prends un livre sur une table, je le soulève, je l'ouvre, je le feuillette, je le lis, et je le referme. Tous ces actes ont provoqué en moi un grand nombre d'impressions de toucher, de forme, de poids, de température, de résistance, de mouvements, qui se sont unies et associées aux impressions visuelles que je ressentais en même temps. Supposons maintenant que je quille ma chambre, et que j'y revienne après quelques minutes d'absence. Le livre est toujours à la même place ; si je le regarde, l'impression visuelle que j'éprouve réveille dans mon souvenir les images des sensations de toutes sortes que j'ai reçues loin à l'heure eu le maniant, fît cl", à la sensation visuelle viennent se combiner des images du loucher, du sens musculaire et des autres sens. Donc, il y a perception.

Mais comment se fait-il que cette nouvelle seusalioii de la vue puisse réveiller, sous forme idéale, ces impressions antérieures de la main ? Il n'existe là aucun lien de ressemblance, ni même aucun lieu de contiguïté, car la sensation actuelle de la vue est absolument neuve, et n'a pas pu s'associer à des impressions de la main qui datent de plusieurs minutes. A cette question, il y a une réponse, et une seule; c'est que l'aspect actuel du livre ressemble en partie ou en totalité à l'aspect antérieur dont le souvenir persiste dans mon esprit. De mon expérience précédente il m'est resté une image oculaire du livre, associée à des impressions de la main. L'apparence qui s'offre actuellement à ma vue se fusionne avec ce souvenir visuel, qui à son tour amène dans le champ de la conscience te

jortège des souvenirs tactiles et musculaires auxquels il est lié.

D'après cette interprétation, voici quelle est la série d'étals de conscience qui se succèdent dans notre perception.

L,a vision actuelle du livre (A) suscite dans notre pensée, par la force de la similarité, l'image oculaire du même livre (B) qui provient d'une vision antérieure, et ce second itat de conscience suscite a son tour par la force de la contiguïté te groupe des impressions lacliles et musculaires (C). C'est l'état de conscience B qui permet au premier élat de susciter le troisième ; aussi, je propose de le nommer Vétat de conscience intermédiaire, pour exprimer sa fonction.

Le fait curieux, c'est que cette image B, souvenir visuel du livre, ne paraît pas, malgré l'importance de son rôle. Lorsque nous regardons le livre, nous n'avons pas, en même lemps que cette vision, le souvenir distinct d'une \ision antérieure. Ce souvenir constitue cependant une partie indispensable de l'opération, car sans lui il n'y aurait pas de perception possible ; il est, en quelque sorte, « invisible et présent » ; il se fusionne avec la sensation visuelle du moment, cl ne fait qu'un avec elle (1), de sorte que cette sensation se trouve directement associée au groupe d'images tactiles et musculaires.

Représentons schématiquement la marche du phénomène.

La perception du livre a pour effet d'unir une sensation visuelle à un groupe d'images tactiles et musculaires. La formation de cette association constitue la conclusion du

(1) Nous supposons, pour simplifier, que la vision actuelle du livre et le souvenir visuel du même objet se ressemblent complètement, et que lolusion est totale ; si la ressemblance est seulement partielle, la fusion ••uss> csi cafelle.

raisonnement perceptif. On peut exprimer cette synthèse mentale par la formule

dans laquelle A représente la vision actuelle du livre, C le groupe d'images musculaires et tactiles, c'est-à-dire le l'ait inféré, et le signe — , le lien d'association qui unit ce^ deux termes (1).

Le problème psychologique qui se pose, avons-nous montré plus haut, est d'expliquer la formation de cette association. Or, nous disons que la vision actuelle de l'objet commence par rappeler le souvenir d'une vision antérieure, grâce à la ressemblance de ces deux états. C'est ce qu'on peut encore représenter symboliquement, de la manière suivante :

A = li

Dans cette formule, A continue à représenter la vision actuelle du livre placé devant nos yeux, B représente le souvenir d'une vision antérieure de ce même livre, c'està-dire son image visuelle, et le signe = marque la ressemblance de la sensation et de l'image. Cette identification est, à notre avis, la première partie, le premier acte de la perception extérieure.

11 n'y a pas seulement un rappel, iinc évocation de l'image B ; mais cette image, une fois évoquée, se fusionne avec la sensation A, comme les deux sensations des pointes de cqmpas, dans l'expérience de Weber. Ce résultat n'a

(1) Nous employons des signes algébriques uniquement pour figurer d'une manière sensible les propriétés des images qui concourent à un raisonnement. C'est dire que nous ne nous plaçons nullement au point de vue des logiciens anglais tels que de Morgan, Boole, Stanley levons, qui se sont aussi servis de ces signes, mais dans le but de mettre le problème logique en équation, et de le résoudre par des procédés plus ou moins analogues à ceux de l'algèbre. (Consulteràce sujet l'intéressant ouvrage de Louis Liard : les Logiciens anglais contemporains.)

128 LA PSïCHOLOGIE DU RAISONNEMENT

rien d'étonnant si l'on songe que l'image est presque une sensation. Nous avons consacré un chapitre à le démontrer. On peut donc désigner cette fusion de la manière suivante, qui a l'avantage de parler aux yeux : (A = B)

Dans celte nouvelle formule, les parenthèses expriment la fusion de la sensation et de l'image.

Ici se termine le premier acte de la perception et le second commence. Nous avons supposé, dans notre exemple, que des expériences antérieures avaient cimenté une association entre la vision du livre et les sensations très diverses que cet objet produit quand on le prend, qu'on l'ouvre et qu'on le lit, sensations dont le souvenir a été désigné par la lettre C. C'est ce qui peut se représenter ainsi : B — C

formule dans laquelle C représente toujours la vision antérieure du livre, C les expériences du loucher actif, et le signe — l'association préformée entre ces deux images. Nous disons donc que, par le fait de la fusion de A et de B, c'est-à-dire par suite de la fusion de la vision actuelle avec le souvenir visuel de l'objet, C se trouve associé directement avec A, ou, en d'autres termes, l'idée des atlributs invisibles de l'objet se trouve directement associée dans notre esprit à son aspect visuel. Finalement, nous arrivons à cette dernière formule, qui s'explique toute seule :

En résumé, l'opération totale se décompose ainsi : une association par ressemblance qui a pour but d'introduire une association de contiguïté. Comme celte dernière est le but, elle détourne l'attention de la première, qui esl le moyen.

H serait facile de simplifier la description de cette

opération, en montrant qu'elle se réduit à l'assimilation partielle de deux images. En effet, la perception se fait par la fusion partielle de la sensation oculaire que l'objet produit actuellement sur nous avec le souvenir complet du même objet, ou d'un objet semblable, qui subsiste dans notre mémoire. Cette assimilation de deux impressions est la propriété biologique dont le raisonnement dérive.

Nous avons commencé par proposer ce mécanisme de la perception comme une hypothèse. Mais si l'on compare celte explication à tous les faits morbides qui ont été cités, on reconnaîtra que l'hypothèse est bien près de s'élever au rang de théorie. On a vu que dans toutes les perceptions morbides qui se prêtent à l'analyse, le phénomène commence par un acte d'idenlilicalion, c'est-à-dire par une fusion de la sensation excitatrice avec la première image qu'elle évoque. Rappelons, parmi les cas les plus topiques, le dormeur qui voyant une binette la transforme en un réverbère allumé et voit apparaître devant lui une rue éclairée de nuit ; l'alcoolique qui, voyant des points noirs s'agiter dans son champ visuel, les transforme en petites bêtes noires dont les pattes s'allongent ; la personne éveillée qui, en fixant son attention sur les lignes confuses d'une table, finit par en voir sortir des formes arrêtées.; et enfin l'individu victime d'une illusion des sens qui confond un étranger avec un ami, en se laissant tromper par une ressemblance grossière de taille, de lournure ou de vêtement. Toujours et partout, la perception extérieure, qu'elle soit exacte, qu'elle soit fausse (illusion), ou qu'elle soit folle (hallucination), débute par une fusion entre les sensations du monde extérieur et les images que ces sensations font jaillir dans l'esprit.

La seule différence, c'est que, dans les perceptions fausses et pathologiques, il suffit d'une ombre de ressemblance pour opérer la suggestion, tandis que, dans une perception cor-

recle, on ne tient compte que d'un ensemble de ressemblances, et il suffit même d'une ombre de diflérence pour empêcher la suggestion. M. Helmholtz a remarqué que dans l'arrangement stéréoscopique la présence d'une ombre mal projetée détruit l'illusion. Mais nous sommes obligés d'écarter ces détails, dans un intérêt de clarté. Nous retenons simplement de tout ce qui précède que la perception débute par une identification.

D'ailleurs, comment pourrait-il en être autrement? Lorsqu'on perçoit un objet extérieur, on reçoit des sensations qui sont toujours nouvelles et distinctes de toutes celles qui les ont précédées. Comment donc ces sensations nouvelles pourraient-elles évoquer des états passés, antérieurs, comme les images, sinou par l'effet de la ressemblance? La ressemblance est le seul lien qui puisse réunir des états séparés par le temps. Posons ce problème sous une forme à priori, eu employant les formules qui nous ont déjà servi. D'une part, B est associé à C. D'autre part, A ressemble à B. Comment A peut-il s'associer à C, si ce n'est par l'intermédiaire de B? f

Avant d'aller plus loin, nous voulons montrer que ces phénomènes complexes où la similarité et la contiguïté se combinent, ont déjà été entrevus par les psychologues, bien que ceux-ci n'en aient pas compris la signification. Lisez à ce sujet deux passages, l'un de S. Mill (Analysis of the plienomena of the human mina, t 1, p. 111 et seq.), et l'autre de M. Bain (eod. loc, p. 120 et seq.) Nous citerons seulement M. Sully, qui remarque, dans son dernier livre, intitulé Outlines of psyclwlogy, que les deux lois de contiguïté et de similarité sont à la fois distinctes et inséparables. « On peut dire que chaque mode de reproduction implique, en proportions différentes, la coopération de ces deux éléments. Ainsi, quand le nom d'une personne évoque l'image de sa physionomie (exemple communément donné d'une association par contiguïté), c'est parce que le son

présent est automatiquement identifié à des sons précédemment entendus. Ainsi encore, la reconnaissance par ■similarité implique d'ordinaire la contiguïté, c'est-à-dire le rappel de circonstances concomittantes. » L'auteur symbolise la relation de deux lois comme il suit : dans le premier

Contiguïté A

Similarité A

cas, le processus d'identification entre A et (a) est automatique ou inconscient, et les concomittants ressuscites (p) sont pensés comme entièrement distincts de ce qui les ressuscite ; — tandis que dans le second cas, l'identification est le moment important du processus, et les concomittants (c et f) ne sont pas distinctement séparés de l'élément identifié (a). Il suffit de comparer ce schéma avec le nôtre pour reconnaître l'identité des deux : on y voit d'abord la fusion d'un état de conscience avec un second état semblable, puis la suggestion d'un troisième état qui était associé au second par contiguïté.

Mais ce qu'il est plus important encore de remarquer, c'est que le processus de la perception que nous avons décrit est, selon S. Mill, MM. Bain et Sully, un processus général, qui se réalise toutes les fois que l'association des idées entre en jeu, c'est-à-dire à chaque instant de notre vie. Or, comme nous allons démontrer tout à l'heure la valeur logique de ce processus, qui constitue un véritable raisonnement, nous pourrons considérer le raisonnement, non pas comme un fait accidentel, mais comme l'élément constant de notre vie, la trame de toutes nos pensées. Nous arriverons de la sorte à accepter pour une vérité démontrée cet appa

■132 f.A PSYCHOLOGIE DU RAISONNEMENT

renl paradoxe de M. "Wundt: on pourrait définir l'esprit une n'aose qui raisonne.

lu

Les phénomènes que nous éludions en ce moment sont si importants que nous ne craignons pas d'en prolonger l'examen. La perception, avons-nous dit, est une opération à (rois termes ; on a vu sur combien de preuves s'appuie cette proposition. Mais nous voulons poursuivre la démonstration jusqu'au bout en citant des exemples de perceptions où l'existence distincte de ces trois termes se reconnaît directement, à la seule inspection. C'est ce qui se présente toutes les fois que la perception, en se compliquant et en évoluant, tend à se confondre avec les raisonnements conscients et volontaires.

Prenons un exemple simple que nous chercherons ensuite à compliquer. Qu'est-ce que la lecture d'un mot écrit ? Au premier examen, c'est la simple mise en œuvre d'une association de contiguïté entre un signe graphique et une idée. Lorsque le signe graphique est très clair, comme une lettre imprimée, la suggestion de l'image suit immédiatement la vision du signe ; l'opération paraît être à deux termes, comme la plupart de nos perceptions ordinaires. Par exemple l'image d'une maison apparaît vaguement dès qu'on lit le mot : « maison ». Mais compliquons un peu l'opération, essayons de la retarder, afin d'en mieux saisir le détail, et aussitôt un terme supplémentaire se dégage. Au lieu d'un mot imprimé, voici un mot écrit à la main, et presque illisible. Alors on s'aperçoit que la vision des

caractères ne suffit pas pour les comprendre ; il faut, en outre, les reconnaître, se rendre compte que cette lettre défigurée est un a, cette autre un c, et ainsi de suite. Mais comment cette reconnaissance est-elle possible, sinon par une comparaison entre le caractère altéré el le souvenir du caractère normal? On décide que cette lettre est un a, en constatant qu'elle ressemble plus ou moins à la lettre a que l'on connaît. Eliminez ce souvenir, cet état de conscience intermédiaire, et l'opé ration devient impossible.

Les exemples du même genre abondent. Encore un. Il y a des diagnostics qu'on fait à distance, tant ils sont faciles; il suffit souvent à un neuro-pathologiste de voir marcher un ataxique ou un paralytique agitant (maladie de Parkinson) dans la rue pour reconnaître leur maladie. La simple vue d'un gros symptôme évoque le nom de la maladie et la représentation de tous les autres symptômes qui appartiennent à la même affection. Mais le plus souvent, la vue et même l'examen méthodique des malades ne suffit pas; il faut que le médecin recueille ses souvenirs pour poser le diagnostic. Que fait-il alors? 11 compare le cas qu'il a sous les yeux aux cas analogues qui se sont déjà présentés. Trousseau disait même que dans ce travail de comparaison il se souvenait distinctement des malades qu'il avait vus autrefois à l'hôpital pendant son stage d'étudiant ; il se représentait leur figure, et même, dit-il, le numéro de leur lit. Ce retour conscient aux cas antérieurs et semblables met en saillie l'état de conscience intermédiaire. Cet état apparaît toujours, quand la similarité n'opère pas d'une manière sûre et infaillible.

On peut donc affirmer que trois images se succèdent dans la perception d'un objet extérieur. Il nous reste à montrer l'importance de celle analyse. Elle est exacte, peut-on dire, mais à quoi sert-elle? C'est de la description pour de la description ; on n'y trouve aucun renseigne-

134 LA PSYCllOLOCIF. IlU nAISONNKMENt

ment sur le mécanisme du raisonnement; après s'être livré à une minutieuse dissection psychologique, on n'en sait pas plus qu'avant.

Notre but est de montrer brièvement, et surtout aussi clairement quepossible, la signification des résultatsacquis. Nous sommes convaincu que nous pouvons maintenant donner une théorie exacte du mécanisme du raisonnement ; en effet, grâce à celte supposition qu'il existe dans toute perception un état de conscience intermédiaire (B), servant de trait d'union entre l'impression des sens (A) et les images inférées (C), tout devient clair : cette supposition est comme le mol qui, intercalé dans un texte mutilé, en révèle le sens. Nous allons voir qu'on peut retrouver, dans l'histoire de la perception ainsi reconstituée, toutes les parties qui composent un raisonnement régulier.

Tout d'abord l'acte de perception devient une transition du connu à l'inconnu, au moyen de la ressemblance — et on se rappelle que c'est là une définition grossière, mais exacte du raisonnement. Le fait connu, c'est la sensation que nous éprouvons actuellement, par exemple la sensation visuelle d'un livre placé sur la table. Le fait inconnu, c'est la nature de l'objet qui nous donne cette sensation visuelle. Nous acquérons cette notion qui nous manque par la suggestion d'un souvenir — l'image d'un livre ; or, la transition de la sensation à l'image, du fait connu au fait inconnu, nous est fournie, par la ressemblance de l'objet visible avec l'objet auquel nous l'identifions.

On dira peut-être que le raisonnement est quelque chose de plus que cette consécution d'images ; c'est un jugement, c'est la formation d'une croyance nouvelle. Donc, il ne suffit pas d'expliquer comment l'image complète et détaillée du livre peut être provoquée à l'occasion d'une sensation élémentaire de la vue ou du toucher ; il faudrait encore reodre compte de cette croyance nouvelle qui nous permet d'affirmer que i ceci est un livre ». Autre chose

MECANISME DH RAISONNEMENT l35

est la suggestion d'un fait, autre chose le jugement qui l'accepte comme vrai. On n'expliquera pas, par exemple, le raisonnement qui nous fait dire que Paul est mortel, si on nous montre seulement comment l'idée de la mort de cet individu nous est venue à l'esprit ; qu'on nous dise encore comment cette idée détermine notre conviction. Telle est l'objection que certains lecteurs ne manqueront pas de présenter. Essayons d'y répondre.

Croyance, conviction, assentiment, sont de ces phénomènes vagues, flous et mal définis qui abondent en psychologie ; on pourrait en faire difficilement l'objet d'une étude méthodique. Mais les psychologues ont pris un biais ; ils ont remarqué que la croyance résultait en général d'un rapport entre des images. Lorsque deux laits se son! souvent présentés en même temps ou dans une succession immédiate, les images correspondantes ont une tendance à se lier dans notre esprit, et de plus, nous avons une tendance à croire que les phénomènes dont l'idée est associée dans notre esprit sont également asso ciés dans la réalité. (Voir p. 74). Ceci dit, il est ckiir qu'une théorie explique la formation d'une croyance nouvelle si elle explique non seulement la suggestion de l'idée à affirmer, mais l'association, l'organisation de celte idée avec d'aulres. Répétons -nous, pour être plus clair. Nous admettons qu'il ne suffit pas de dire comment l'idée de la mort d'un homme nous est venue, pour expliquer notre conviction raisonnée que cet homme doit mourir ; mais du moment que nous expliquons commeni cette idée de la mort s'associe avec celle de l'individu en question, de manière à provoquer la croyance qu'il esi mortel, nous avons atteint notre but et démontré ce qu'il fallait démontrer.

Eh bien ! cette démonstration a-t-elle été fournie ? La précédente analyse a-t-elle expliqué comment, en dehors (le toute expérience, par un simple jeu des lois mentales.

une association peut se former entre deux images? C'était, on s'en souvient, une des conditions que nous avions opposées (p. 87) à toute explication du raisonnement, — celte condition nous parait résolue. On a vu la raison pour laquelle l'image détaillée du livre se combine avec la sensation visuelle du moment; c'est parce que ces deux impressions ont des points de ressemblance qui les soudent. Ainsi s'expliquent toutes les synthèses de nos sensations et de nos souvenirs.

Mais ce n'est pas tout ; une conclusion de raisonnement ne renferme pas seulement une adhésion à une vérité nouvelle ; cette vérité présente encore ce caractère propre d'être une conséquence logique d'une vérité déjà admise. En termes psychologiques, l'association d'images que le raisonnement établit a lieu par l'intermédiaire d'associations préexistantes qu'où appelle prémisses. Raisonner, c'est établir des associations sur le modèle d'autres associations déjà faites (voir p. 88). Il reste à montrer que notre thèse sur le mécanisme de la perception rend compte de ce dernier caractère du raisonnement. Dans ce but, il faut établir un nouveau parallèle entre la perception extérieure et le syllogisme.

En premier lieu, on observera que la perception est une opération à trois termes, A, B, C. Le premier terme (A) représente la vision actuelle de l'objet, le second (B) sa vision antérieure, et le troisième (C), les propriétés inférées. Le syllogisme est aussi une opération à trois termes ; dans l'exemple que nous avons analysé autrefois, ces termes sont Socrate, homme et mortel.

Autre remarque. Dans le syllogisme, le moyen terme entre dans la majeure et la mineure, et disparaît de la conclusion, bien qu'il l'ait préparée. C'est le terme « homme ». Le raisonnement, comme le remarque Boole, est l'élimination d'un moyen terme, dans un système à trois termes. Ce moyen terme prépare la conclusion, disons-nous, car

si Socrate n'étail pas homme, il ne serait pas mortel. De même dans la perception, le terme B, le souvenir visuel de l'objet, est un véritable moyen terme ; d'une part, il s'éva nouit, quand on arrive à la conclusion, car il se fond avec la vision actuelle (A) ; d'autre part, il prépare la conclusion, car si l'aspect actuel de l'objet ne ressemblait pas à l'aspect antérieur et déjà vu (B), nous ne serions pas capables de le reconnaître.

Mais le parallèle peut être poussé bien plus loin. Il est possible de découper l'acte de perception, comme on le fait pour le syllogisme, en trois tranches, c'est-à-dire en trois parties qui correspondent aux trois propositions verbales d'un raisonnement logique.

Commençons par traduire en langage psychologique le syllogisme banal qui nous a déjà servi si souvent. Prenons d'abord la majeure :

Tous les hommes sont mortels.

Cette proposition exprime, selon l'analyse d'un logicien (1), que les attributs connotés par homme n'existent jamais que conjointement avec l'attribut mortalité, de telle sorte que toutes les fois que le premier attribut se présentera nous pourrons être certains de l'existence du second. C'est un rapport entre deux faits. Psychologiquement, la proposition a un autre sens ; elle veut dire qu'il existe dans notre esprit une association entre deux groupes d'images, un groupe d'images abstraites qui représentent l'homme et un groupe d'images génériques qui représentent la mort. Par association nous entendons que ces deux images se produisent simultanément ou en succession immédiate dans notre esprit. On dit encore que les deux images sont contiguës. Nous appellerons par conséquent notre proposition

(1) Stuart Mill, Logique, 1. 1, p. 199.

majeure une proposition de contiguïté. C'est à notre expérience passée ou au témoignage d'autrui que nous devons cette association ; elle est donnée, acquise, considérée comme juste, au moment où nous faisons le raisonnemen* C'est sur elle que notre conclusion va s'appuyer. La mineure du raisonnement

Socrate est homme

est d'une autre nature. Elle signifie, au point de vue logique, qu'il y a ressemblance parfaite, identité, entre certains attributs de Socrate (couleur, forme, taille, structure interne) et les attributs de l'humanité. Voilà ce que signifie la proposition ; maintenant, question distincte, qu'est-elle, au point de vue psychologique ? C'est un acte d'assimilation entre l'image de certains attributs de Socrate et l'image générique de l'humanité. L'esprit saisit ici une ressemblance entre deux groupes d'images, et la proposition qui exprime cet acte interne peut être nommée une proposition de ressemblance.

La conclusion

Socrate est mortel

contient la vérité découverte par déduction. Envisagée au point de vue objectif, elle signifie qu'il existe une relation de coexistence entre l'individu appelé Socrate et les attributs de la mortalité, ou, en d'autres termes, que Socrate possède ces attributs. Psychologiquement, cette proposition indique qu'il s'est établi un rapport de contiguïté dans notre esprit entre l'image de Socrate et l'image de la mortalité.

En résumé, le raisonnement précédent peut être découpé en trois propositions : (I) une proposition de coexistence, la majeure; (II) une proposition de ressemblance, !a

mineure; (III) une proposition de coexistence, la conclusion (1).

Maintenant, mettons en vis-à-vis, d'une part les proposi lions du syllogisme et d'autre part les formules symboliques qui nous ont servi dans notre analyse de la perception :

Majeure: Tous les hommes sont mortels B — C Mineure : Socrate est homme A = B Conclusion : Socrate est mortel (A = B) C

La majeure de notre syllogisme est, avons-nous dit, une proposition de coexistence : elle signifie que l'image générique d'homme est associée, dans notre esprit, à l'image abstraite de mortalité. De même, dans la formule B — C. nous trouvons indiquée une association d'images ; cai cette formule veut dire que la vision antérieure du livre (B) est associée à l'image de ses qualités tangibles (C) Donc, des deux parts, même association de contiguïté.

La mineure de notre syllogisme exprime une ressemblance entre la représentation de Socrate et celle des attributs cou notés par le mot humanité. Dans la formule A= B, il y a également une identification entre la vision actuelle di livre (A) et le souvenir d'une vision antérieure (B), c'est à-dire entre la sensation et l'image d'un même objet. Donc des deux parts, même association de ressemblance.

(I) Suivant Mill (op. cit., p. 200, 1. 1"), le principe impliqué dans toute inférence ressemble étonnamment aux axiomes des mathématiques C'est que « les choses qui coexistent avec une autre chose coexisten entre elles ». Ainsi: Socrate coexiste avec homme. —Mortel coexiste avec homme. — Donc, Socrate et mortel coexistent entre eux. Mais il y a dans cette analyse une erreur ; en réalité le raisonnement ne se compose pas de trois propositions de coexistence. La mineure est une proposition de ressemblance. Dire que Socate est homme signifie qu'il ressemble aux hommes que nous connaissons. Mill le remarque lui-même (p. 228 t. 2). Aussi devrait-on plutôt dire : — Socrate ressemble à homme — — homme coexiste avec mortel — Socrate coexiste avec mortel. Si Ton voulait à toute force dégager un principe de cette opération, nous proposons le suivant : « une chose qui ressemble à une autre chose lui communique la propriété qu'elle a de coexister avec une troisième ■-

Enfin la conclusion de notre syllogisme indique qu'il existe une association de contiguïté entre l'image de Socrate et l'image de la mort. Dans la formule (A = B) — C, ou voit aussi une association de contiguïté se former entre la vision du livre et l'idée de ses attributs tangibles. Donc, des deux parts encore , même association de contiguïté.

Il serait superflu d'insister. La perception est évidemment composée des mêmes parties qu'un raisonnement en forme. Mais l'étude directe du raisonnement en forme ne peut conduire à une théorie de cette opération, car les étais de conscience qui en sont l'objet sont trop compliqués pour qu'on puisse observer d'après quelle loi ils s'enchaînent. Quand je dis : Tous les hommes sont mortels, Socrate est homme, donc il est mortel, que se passe-t-il dans mon esprit? Je n'en sais rien au juste. Il me semble quej'apsrçois un défilé d'images confuses. En tout cas, je ne puis comprendre comment ces images s'enchaînent et s'ordonnent en raisonnement. Je suis, pour employer une comparaison de M.Wundt, comme un physicien qui voudrait étudier les vibrations d'un pendule en les regardant à travers le trou d'une clef, ou comme un astronome qui, pour étudier le ciel, s'établirait dans une cave.

L'étude des perceptions simples nous révèle la loi que nous cherchons : elle nous montre que les sensations et images s'organisent en vertu des deux lois de similarité et d ■ contiguïté. L'< ude des cas morbides, rêves, hallucinations, etc., achève tlu faire la lumière.

Finalement, notre théorie satisfait aux trois conditions que nous avions posées : elle ne fait intervenir que les lo's connues de l'association des images ; elle explique comment une association s'établit entre deux imaffps par le seul jeu des lois mentales ; elle explique enfin comment cette association se forme sur le modèle d'associations antérieures.

Tout ce qui précède peut tenir dans une formule unique,

MÉCANISME DU RAISONNEMENT d41

qui nous servira de définition : Le raisonnement est l'établissement d'une association entre deux états de conscience au moyen d'un état de conscience intermédiaire qui ressemble au premier état, qui est associé au second, et qui, en se fusionnant avec le premier, l'associe au second.

Il est souvent commode de caractériser une théorie d'un mot. Notre théorie du raisonnement est une théorie de substitution. Nous y voyons le grand terme (A) se substituer au moyen terme (B), c'est-à-dire une image prendre la place d'une autre image, qui est partiellement identique (1).

(1) Nous avons eu le plaisir de rencontrer une théorie très analogue dans un article signé par un psychologue très pénétrant et très original, M. William James. Après avoir défini la similarité l'association de touts ou d'assemblages en vertu de leurs parties communes il observe que le procédé de l'association par similarité ressemble beaucoup à celui du raisonnement proprement dit. Le raisonnement, dit-il encore consiste en une substitution des parties de différents touts. En un certain sens, il ne serait point trop paradoxal de dire que la confusion et le raisonnement sont deux espèces du même genre. On identifie la chose dont on a affaire avec une partie d'un certain autre tout. En ce commun procédé, si l'opération est exacte, c'est le raisonnement, sinon c'est la confusion. —Nous citons d'après l'analyse de M. Renouvier [Critique philosophique, 1879, p. 370 et seq.)

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