CHAPITRE PREMIER
Distinction des facultés intellectuelles et des facultés
affectives.
C’est une division bien commune et bien ancienne que celle qui, séparant les faits humains en deux parts, rapporte les uns à l’esprit et les autres au cœur. Les phi-
losophes n’ont pas de beaucoup dépassé cette classification vulgaire. La plupart l’ont reproduite sous le nom de facultés de l entendement et facultés de la volonté , dénominations qui ne sont pas meilleures que les précédentes. Thomas Reid y a substitué les titres de facultés intellectuelles et de facultés actives ; Spurzheim , ceux de fa-
cultés intellectuelles et de facultés affectives (1), terminologie qui a été adoptée de la plupart de ses successeurs. Mais, quand on demande aux philosophes ou aux phrénologistes le caractère commun des faits intellectuels , la ressemblance fui les place dans la meme catégorie et les distingue des faits de l’autre branche , ils ne donnent pas de réponse, ou ils répondent, soit par une tautologie, soit par une métaphore , soit par une raison qui effacerait la distinction qu’ils veulent établir. Thomas Reid , par exemple , place d’un côté les facultés de perception , de conception, de mémoire, etc, parce qu’elles sont, dit-il, purement contemplatives ; de l’autre , les instincts , les habitudes, les appétits, les affections , parce que ces principes sont actifs , c’est-à-dire parce qu’ils nous déterminent à faction. Mais le mouvement des muscles, soit de la figure, soit des membres, n’est-il pas déjà une action ? Les nuances de la pensée ne se réfléchissent-elles pas dans les gestes aussi bien que les nuances du sentiment ; la notion du devoir , d’ailleurs , n’est-elie pas un fait intellectuel, et n’a-t-elle pas le pouvoir de nous déterminer à faction? Le philosophe écossais range, parmi les facultés actives , la croyance instinctive au témoignage , et la croyance à la stabilité de la nature (2) , facultés qui n’ont rien de plus actif que la perception extérieure des corps, la mémoire et l’imagination D’autre^ philosophes
disent que le caractère commun des faits intellectuels est cT éclairer famé , et que celui des faits sensibles est de l'émouvoir ; mais , l’âme est-elle susceptible de mou-
(1) Obs. sur la phrén p. 314.
(2) 6e VOf, p. 20, 23.
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vement, est-ce une salle où l’on puisse allumer des flambeaux ? On ne se tirera pas de la difficulté en alléguant que les faits de l’entendement consistent à connaître , car , imaginer et croire , ce n’est pas connaître , à moins qu’on n’étende outre mesure la signification de ce dernier terme, et qu’on ne retombe ainsi dans le vague des mots entendement et intelligence , qui renferment plusieurs faits divers sans en indiquer le caractère commun. Si nous demandons à Spurzheim la définition des facultés intellectuelles et des facultés affectives , il nous dit qu’il préfère cette terminologie à celle des précédents philosophes , sans nous donner la [raison de sa préférence, et il passe de suite à la sous-division des deux ordres qu’il vient d’établir (1) ; il regarde la perception , la mémoire et l’imagination comme les degrés d’activité ou les modes de quantité des facultés intellectuelles (2) , opinion que nous combattrons plus tard, et partage les facultés intellectuelles en perceptives et réflectives , sans indiquer le caractère qui, unissant ces deux groupes, les sépare l’un et l’autre des facultés affectives. Celles-ci se trouvent à leur tour divisées en penchants ou facultés produisant un désir , et sentiments ou facultés éprouvant quelque chose de plus ; ce qui est une définition peu lumineuse , et ce qui ne distingue les sentiments ni des
penchants ni des facultés de l’intelligence. Aussi Gall avait-il raison de dire au sujet de cette classification :
« Les penchants , les sentiments , et souvent même les » facultés intellectuelles se confondent tellement qu’il
(1) Obs.% p. 124.
(2) Ibid,, p.334.
» n'est guère possible de trouver le signe caractéristique » qui les distingue les uns des autres (1). »
M. Vimont propose une division générale en quatre ordres : 1° les facultés de sensibilité générale, d’expression, de communication et de locomotion ; 2° les facultés de conservation individuelle et de reproduction des espèces; 3° les facultés intellectuelles; 4° les sentiments (2;. Mais il ne donne pas non plus d’une manière bien nette le caractère général qui unit chaque groupe et l’oppose aux trois autres. Après avoir rangé dans le premier ordre les
facultés d’expression , il traite dans le second de l’organe
des sons articulés et inarticulés, qui est évidemment l’organe d’une faculté expressive (3). Quoique dans son système les cinq sens ne remplissent pas d’autres fonctions que de transmettre des impressions au cerveau , et assistent par là toutes les facultés et surtout les facultés intellectuelles, il ne les place pas parmi les facultés de sensibilité générale ou parmi les facultés intellectuelles , mais parmi les facultés de conservation individuelle et de reproduction des espèces. Enfin , pour ne pas relever une foule d’autres déclassements aussi singuliers , on est étonné de voir que rattachement figure dans le second ordre, et non dans le quatrième, qui comprend les sentiments. • f
Il est singulier que ni la psychologie ni la phrénologie ne soient encore en mesure de justifier, par de bonnes raisons , ou même d’appliquer avec rigueur la principale division qu'elles nous proposent des faits psychologiques. #
(1) Anatomie , etc., 3e VOl., p. XXVII.
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En attendant plus de lumières sur ce sujet , nous nous contenterons des remarques suivantes :
La psychologie est l’étude des faits que dans le langage nous lions légitimement au mot je. On a trouvé quelquefois étrange cette locution de moi et de non-moi que la philosophie , depuis Descartes , a substituée aux anciens termes d esprit et de corps ; mais pour comprendre la signification des mots esprit et corps, il faut avoir distingué mentalement entre les faits qu’on attribue à son corps et ceux qu’on attribue à un autre principe qui ne peut s’exprimer plus convenablement que par le mot je. L’enfant se désigne d’abord lui-même par son nom, comme une personne étrangère ; mais un peu plus tard il dit : je me souviens, j'ai rêvé, je suis content, et non pas : mon entendement se souvient , mon esprit a rêvé , ou mon âme est contente. Il se sert donc du langage qu’on regarde comme une innovation , avant d’employer la terminologie que l’on prend pour plus vulgaire et plus ancienne. Cette distinction du je et du il est la véritable ligne de démarcation entre les faits de l’ordre psychologique et les faits de l’ordre physiologique et physique. Si nous disons quelquefois je en parlant de notre corps , comme dans ces phrases : je digère mal , je suis fatigué , il suffit d’un peu d’attention pour démêler ici les éléments confondus. L’estomac et la fonction qu’il accomplit ne font pas partie de la connaissance directe que j’ai de moi-même. Si je voulais m’exprimer convenablement, au lieu de dire : je digère mal, je devrais dire : j’éprouve une sensation désagréable , ou plus simplement encore : je souffre, et je localise ma souffrance dans un corps que pour cette raison j’appelle mien , et dans une
certaine partie de ce corps où I on me dit qu'il y a un estomac et qu’il s’opère un phénomène appelé digestion. Je souffre : voilà le fait psychologique , celui où l’observateur et l’observé sont un seul et même être ; mon estomac digère mal : voilà le fait physiologique, celui où l’observateur et l’observé diffèrent , et où l’on n’emploie le mot je que par extension et dans un sens inexact. De même cette phrase : je suis fatigué, devrait se traduire encore ainsi : je souffre et je localise ma peine dans les membres d’un certain corps que, pour cette raison, j’appelle mien.
Maintenant, si parmi les phénomènes dont nous disons bien légitimement ye, nous comparons ceux qu’on nomme faits intellectuels avec ceux qu’on appelle faits sensibles ou affectifs, quel sera le caractère commun des premiers par opposition au caractère commun des seconds? Peutêtre trouverons-nous que tout fait dit intellectuel s’adresse à un objet qui est actuellement distinct du moi , ou qui l’a été, ou qui peut le devenir; tandis qu’un fait d’affectivité ne contient pas d’élément distinct du moi. Ainsi je perçois l’étendue sur laquelle mon bras s’appuie en ce moment, je me souviens des degrés que j’ai montés pour parvenir à cette salle ; j’imagine un triangle équilatéral , une mélodie nouvelle , je crois à la solidité
future de ces murailles ; je conçois l’espace infini. L’étendue tangible, les degrés, la solidité de la muraille, l’espace illimité, sont des choses distinctes de moi. Le triangle et la mélodie , encore enveloppés dans mon imagination , peuvent se séparer de moi -même et se réaliser au dehors, si je possède des instruments qui répondent bien à mon intention. Mais quand je souffre ou
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quand je jouis, ni ma souffrance ni mon plaisir ne peuvent se détacher de moi-meme. Dans tout fait intellectuel , il y a un dédoublement possible entre moi et l’objet qui m’occupe; dans tout fait de sensibilité, le dédoublement est impossible. On dira peut-être que l’acte de percevoir, l’acte d'imaginer sont tout aussi inséparables de moi que le plaisir et la peine , et que si la perception et l’imagination ont un objet distinct de moi , la peine et le plaisir ont aussi leur objet externe. Nous répondrons que si nous rapportons notre plaisir ou notre peine à une cause extérieure , c’est à la condition que cette cause ait été connue, et alors le fait intellectuel a devancé le fait sensible. L’amour, la haine, la crainte, l’espérance et le désir qui s’appliquent à des objets distincts du moi , sont des plaisirs et des peines mêlés d'un fait intellectuel , et c’est ce dernier élément qui les rend
susceptibles d’être dédoublés. Spurzheim a entrevu cette vérité , car il répète en plusieurs endroits de ses ouvrages que les sentiments sont aveugles, c’est-à-dire qu’ils attendent pour se développer que leur objet leur ait été révélé par les facultés intellectuelles (1) ; il lui aurait donc été facile de mettre en première ligne le caractère saillant qui sépare les faits intellectuels des faits affectifs , et qui possède au moins l avantage d’unir les premiers. Nous apercevons quelquefois en nous des éclairs de gaieté ou des nuages de tristesse dont nous avons oublié la cause. Le phénomène affectif se présente alors dans sa véritable simplicité. Alors la tristesse , c’est le moi triste , et il serait impossible de donner un régime à cet adjectif • la gaieté, c’est le moi heureux, sans qu’on puisse indiquer 1 objet de ce bonheur. Au contraire, nous ne pouvons