‹ La psychologie et la phrénologie comparéesChapitre 35 sur 181 · DIFFÉRENCE DE NATURE · texte numérisé non relu

DIFFÉRENCE DE NATURE

nombreux : il a connu, dit-il , des vieillards qui avaient conservé la faculté de voir et de lire sans aucun secours artificiel , et qui , cependant , avaient perdu toute mémoire des objets qu’ils avaient vus auparavant (1). Ces vieillards percevaient encore et ils ne se souvenaient plus. Il nous parie de grands musiciens devenus sourds, qui continuaient de composer de la musique (2). Ces musiciens se souvenaient de leurs compositions et qnême de celles qu'ils avaient autrefois entendues; ils avaient encore la mémoire musicale , quoiqu'ils eussent perdu la perception correspondante. Il faut donc reconnaître ici des facultés différentes de nature ou effacer toutes les règles d'après lesquelles on détermine l’existence des propriétés en physique et des facultés en psychologie, règles qui ont été proclamées par la phrénologie elle-même.

Les phrônologistcs nous diront-ils qu iis ont la preuve expérimentale que la perception et la mémoire appartiennent au même organe? En supposant cette assertion légitime, et nous la contesterons plus loin, par des passages de leurs écrits , nous leur répondrions que cet organe serait le siège de deux facultés et non pas d'une seule; qu’une circonvolution du cerveau indépendamment des facultés psychologiques qu’on lui prête, possède aussi des propriétés physiques, qu’elle est résistante, pesante, revêtue d’une certaine couleur, douée dune certaine température , d’une saveur et d’une odeur particulières; que si vous ne dites pas que la couleur soit un degré de la température , ni la température un degré de la rôsis-

(1) Obscrv. , p. 11.

ET DIFFÉRENCE DE DEGRÉ

tance , on ne voit pas pourquoi vous diriez que la mémoire est un degré de la perception. Si vous prétendez ‘que celui qui perçoit sans se souvenir et que celui qui se souvient sans percevoir sont doués de la même faculté à des degrés divers , pourquoi les philosophes ne prétendraient-ils pas que ceux qui retiennent les noms sans les figures ou les figures sans les noms, ont des degrés différents dîme seule et même faculté qu'ils appelleront la mémoire. Cette grande innovation dans la division de Tinte! ligence ne couvre donc comme tant d’autres qu’un changement de nom. On est d’accord sur ies faits de part et d’autre, on reconnaît que le même individu n'a pas toujours le pouvoir d’accomplir des opérations intellectuelles différentes sur des objets de la même espèce , ou une seule de ces opérations sur des objets d’espèces différentes ; seulement les uns emploient le mot degrés là où les autres appliquent celui de facultés ; il n y a donc pas d'un coté une si grave erreur ni de l’autre une si lumineuse découverte.

Mais maintenant quel sera le plus légitime des deux langages? Î1 n’est pas en effet sans importance pour une théorie scientifique de distinguer les différences de nature d’avec ies différences de degrés. En physique , tous les phénomènes qui se séparent dans l’expérience ou qui ne sont pas en proportion les uns des autres sont considérés comme devant être rapportés à des propriétés différentes de nature. On en compte les degrés par des étendues et des durées. Ainsi , le mouvement est mesuré par l’espace et le temps dont le rapport fait apprécier l’intensité de la force motrice ; le poids est comparé à des unités de volume et par conséquent de grandeur ; la ténacité, la dureté, l’élasticité, etc... à des poids,

88 DIFFÉRENCE DE NAïDRE

c’est-à-dire à des volumes et par conséquent à des grandeurs ; la chaleur et l’humidité s’apprécient à l’aide de la dilatation et de la contraction, c’est-à-dire de l’augmentation et de la diminution de grandeur. L’électricité se • juge par des instruments qui se réduisent tous au mouvement d’un indicateur , et en conséquence , encore à un espace parcouru. Nous n’insisterons pas sur ce fait psychologique remarquable, que les seules quantités et par conséquent les seuls degrés que 1 homme mesure exactement en physique , ce sont des étendues visibles ou tangibles et des durées , puisqu’on ramène à ces deux imités de mesure toutes les autres quantités soumises à l’exploration , nous ferons seulement remarquer que sur l’échelle des mesures physiques , le degré supérieur n’est atteint qir après que les degrés inférieurs ont été franchis ; de sorte qu ils indiquent véritablement l’intensité dune seule et meme propriété.

En psychologie, la marche doit être la même. Ainsi posons cette question : La mémoire étant différente d’un individu à un autre, la différence est-elle de nature ou de degré? Si, par exemple , la mémoire des formes est un degré qu’il faille avoir franchi pour arriver à la mémoire des noms ou vice versa , la différence sera de degré ; mais si aucune de ces deux mémoires n'implique l’autre, la différence sera de nature. La seconde de ces suppositions est la véritable. Voici maintenant comment s’établira la différence de degrés: Si je ne reconnais que les figures qui me sont familières , et qu'il vous suffise d’apercevoir le visage d’un passant pour le reconnaître, nous posséderons l’un et l’autre la même mémoire à des degrés différents ; votre mémoire implique la mienne. La mémoire des formes et la mémoire des noms seront donc

ET DIFFÉRENCE DE DEGRÉ

deux mémoires différentes de nature , et les degrés de chacune d’elles se marqueront par le nombre d’objets de la même espèce auxquels leur portée s'étendra.

Mais, sur ce pied, si les philosophes renoncent à l’unité de la mémoire , comme à l’imité de la perception , il faut que, de leur côté , les phrénologistes abandonnent 1 indivisibilité des facultés du coloris, du nombre, de la configuration , etc.... Car si le souvenir n’était qu’un degré supérieur de la perception, la mémoire consisterait à mieux percevoir ou à percevoir plus de choses , mais non à se les représenter en leur absence ; la différence est ici de nature et non pas de degré.

La philosophie a donc raison de regarder la perception et la mémoire comme des facultés différentes de nature , mais elle a tort de ne pas les sous-diviser en autant de facultés particulières quelles ont d’applications séparées , et , de son côté, la phrénologie n’est pas fondée à n'envisager la perception et la mémoire que comme des degrés ou des modes dîme seule et même faculté , parce que la perception ne contient pas la mémoire , et que la mémoire n'est pas un redoublement de perception.

Après avoir établi que la perception est le premierdegré d’activité de toutes les facultés intellectuelles , la phrénologie classe cependant ces facultés en trois genres qu elle appelle : iü sens extérieurs ; 2°faeuitésperceptives; 3° facultés réflectives(l). Mais si les sens extérieurs et les facultés rôftectivesont, comme toulesIesautrcs,laperceptionpour premier degré d’activité, comment se distinguerontelles des facultés dites perceptives ? De plus, quel est le sens précis des termes : facultés réilectives ? « Les facultés intel-

(1) Spurzheim, Manuel , p. III.

go

Page 1