ÉNUMÉRATION DES PERCEPTIONS
qu'il y a plusieurs classes d’animaux auxquels , dit notre auteur lui-même, « on ne peut refuser un grand nombre » d’instruments tactiles et un toucher très-délicat (1),
)) quoiqu'on n'ait rien découvert en eux qui pût être » assimilé à une partie quelconque du cerveau , le gan- » glion supérieur de ces animaux ne pouvant être com- )) paré au cerveau d'une manière satisfaisante (2). » Quant aux expériences de Haller, de Sœmmering et autres, d’où l’on conclut que pour qu'il y ait connaissance ou perception, il faut que 1 impression produite sur le nerf se communique jusqu'au cerveau , elles ne prouvent pas que cette transmission ait besoin d'arriver au prétendu organe de l’objectivité.
Nous ne voyons donc aucune raison ni psychologique ni organologique d’admetre la faculté spéciale de l’individualité. La perception de l'étendue, de la forme, de la couleur , etc. , est un fait psychologique indivisible , non composé de deux moments , et l’expérience orga- ’ nique ne démontre pas que cette perception dépende d’une portion spéciale du cerveau. Nous attribuons donc la perception des objets extérieurs à un certain nombre de facultés intellectuelles, nous rapprochant ainsi de l’une des deux assertions contradictoires du docteur allemand de celle qui attribue la perception à tous les sens extérieurs. ;
5 8. Enumération des perceptions.
Les connaissances sensibles se partagent depuis long-
(1) Obs., p. 2iî.
(2) Obs., p. 5.
temps en cinq groupes d’après les cinq organes qui leur servent d'intermédiaires. Nous commencerons par les connaissances tactiles.
Toucher est comme voir un mot indéfinissable. Pour nous sentir toucher nous n’avons pas besoin de faire effort contre le corps qui nous touche. Reprenons un exemple que nous avons déjà cité : que votre bras soit immobile sur la table et qu’une main se pose doucement sur votre bras , vous sentirez cette main sans faire effort contre elle , comme vous sentiez la superficie de la table sans la presser. Vous aurez des deux côtés connaissance d une étendue que l’on peut appeler tangente, pour la distinguer de i étendue résistante. Cette dernière , ainsi que l’a très-bien vu Spurzheim, ne nous est connue que par l’emploi soit volontaire , soit involontaire, de notre faculté motrice. La notion de l’étendue tangente et celle de l'étendue résistante étant séparables, elles pourront être rapportées à deux facultés différentes, et par conséquent à deux organes différents.
M. Fossati a fait à ce sujet l’objection suivante :
a Les idées de pesanteur et de résistance sont , dit- » il , acquises au moyen du sens du toucher. .11 semble » au premier abord, que nous jugions du poids et de )) la résistance par l'effort musculaire ,! mais si nous )) nous plaçons sur une table ou sur un lit de manière » que nos muscles soient tout à fait inactifs, et qu’on pose )> sur nous un corps plus ou moins lourd ou résistant, nous » jugerons très-bien de ces qualités, sans que les muscles » interviennent pour rien (1). »
(1) Nouv. manael, p. 172-3,*
DES PERCEPTIONS
11 implique contradiction de dire que nous apprécions la résistance d’un corps contre lequel nous n’agissons pas. Quant au poids du corps , dans l’expérience décrite par M. Fossati , nous ne le jugeons pas évidemment par une sensation de la peau ou sensation tactile proprement dite, mais bien par la pression exercée sur les muscles, et par conséquent par une sensation musculaire.
Le tangible et le résistant sont toujours connus comme étendus; car nul de nous ne touche un point inétendu. Ils sont connus aussi comme limités sous le rapport du temps et sous le rapport de l’espace. 1° Ils sont limités sous le rapport du temps : si la surface de notre corps avait été toujours uniformément touchée ou pressée depuis notre naissance, nous ne percevrions pas plus cette tangence ou cette pression que nous ne percevonscelle de l’atmosphère en repos. C’est seulement lorsque l’atmosphère est troublée dans son équilibre, et qu’elle nous touche ou presse momentanément avec plus de force , que nous percevons cette pression qu’on appelle le vent. 2° Le tangible et le résistant sont limités sous le rapport de l’espace : car il s’arrêtent pour nous aux limites de nos organes tactiles ; la plus simple perception de tangence ou de résistance contient donc une notion détendue et de limites.
A la perception de la tangence et de la résistance peut s’ajouter celle de la température, lorsqu’elle est plus haute ou plus basse que celle de nos organes. Cette perception a aussi un commencement et une lin dans le temps et dans Tespace,et ce n’est que par cette double limitation que la température est perçue. La notion de température n’est pas inséparable des deux premières : nous pouvons percevoir des étendues tangibles ou résis-
tantes, sans les percevoir ni froides ni chaudes, et quelque-
«r« ww *
fois nous percevons la température , sans rien percevoir qui nous touche ou qui nous presse. La perception de température pourra donc se rapporter à une faculté spéciale et à un organe particulier.
Tels sont les éléments simples perçus par le toucher : i° étendue tangible limitée; 2° température. Quant à Félendue résistante, elle est perçue par notre force motrice.
Si vous ajoutez à l’exercice du tact celui de la mémoire, vous aurez les connaissances composées que voici: 1° Toute perception d’un objet tangible nous a donné une partie de ses limites ; si nous posons l’organe tactile sur les limites non encore perçues, et que nous nous souvenions des premières , nous ne pourrons pas ne pas avoir la connaissance de leur relation ou de leur position respective, et par conséquent de la forme du corps ; car la forme n’est autre chose que la position respective des parties limitantes du corps. 2° C’est par la perception des limites tangibles des corps que nous les distinguons les uns des autres et que nous eu connaissons le nombre. 3° En percevant successivement deux étendues tangibles limitées , nous les percevons nécessairement égales ou inégales, et dans ce dernier cas nous obtenons l’idée relative de grandeur et de petitesse. On sait que les notions de forme, dénombré, de grandeur égale ou inégale sont à la portée de l’aveugle et qu’en conséquence il n’est pas besoin de la vue pour les acquérir. 4° Entre la connaissance delà forme ou de la position respective des parties limitantes d on corps et la connaissance de la localité ou de la position respective des objets , il n’y a d’autre différence que celle de
DES PERCEPTIONS
la solution de continuité : les rues d’une ville et les routes d'une forêt ne sont que les traits divers d’une grande figure. La notion de position ou de localité n’est donc que la notion de forme sur une grande échelle. 5° Enfin si vous changez la position des corps, l’aveugle, avec le toucher et la mémoire, reconnaîtra ce changement, et il obtiendra ainsi la notion du mouvement, car le mouvement n’est autre chose que le changement de position.
La forme , le nombre , la grandeur ‘ l’égalité ou l’inégalité , la position , la distance et le mouvement , telles sont les notions dérivées que nous fournit non pas le toucher, mais la mémoire du toucher.
La mémoire appliquée à la perception de résistance nous donne aussi des notions composées : il y a résistance lorsque nous agissons volontairement ou involontairement sur un corps, soit dans la direction de la circonférence au centre, soit dans la direction opposée , soit enfin en le soulevant de terre; ce qui engendre les notions relatives de dureté, de ténacité et de poids.
La dureté , la ténacité et le poids sont trois propriétés différentes des corps, indépendantes les unes des autres, et pourtant nous les connaissons toutes trois^de la même manière : par le déploiement de notre force motrice , en variant seulement le sens de sa direction. Ici trois propriétés dans l’objet correspondent à une seule perception en nous.
Il n’y a pas autant de sensations ou de perceptions différentes que de propriétés dans les corps. M. Combe a donc eu tort de dire : « La qualité de la pesanteur étant » distincte de toutes les autres , nous ne pouvons logi- » quement en rapporter la connaissance à aucune des fa-
» cultés de besprit qui jugent des autres qualités de la » matière (1) » ; car sur ce pied , il faudrait non-seulement, comme l’a très-bien remarqué M. Fossati, distinguer une faculté de percevoir la résistance et une faculté de percevoir la pesanteur (2), quoique M. Combe lui-même ne reconnaisse ici qu?une seule faculté perceptive , mais il faudrait encore admettre une faculté pour percevoir la malléabilité , une autre pour la ductilité , une troisième pour lelectricité , une multitude d'autres pour les divers affinités, etc.; car chacune dè ces qualités est parfaitement distincte de toutes les autres. Mais n’oublions pas que pour faire une psychologie , ce ne sont pas les qualités des corps que nous devons chercher à isoler les unes des autres , mais les phénomènes de l’esprit. Or, si deux connaissances ne peuvent s’isoler l’une de l’autre, en ce sens que quiconque possède celle-ci • puisse par îela même posséder celle-là , il n’y a pas lieu à compter deux facultés psychologiques , mais une seule.
Passons aux perceptions de la vue. La moindre perception visuelle saisit une étendue de couleur : il ne nous est pas donné de voir un point inétendu. De plus, toute perception de couleur est limitée dans le temps et dans l’espace yomme toute perception d étendue tangible ou résistante. Une couleur n’est connue comme telle que par son opposition avec une autre couleur ; si la bille du billard était exactement de la couleur du tapis j sans les nuances qui se produisent sur sa surface sphérique, sans l’ombre qui l’accompagne, on ne la distinguerait pas du plan où elle glisse ; nous serions à son
(1) Nouveau manuel , p. 171.
(2) Ibid, pote de la p. 17a,
DES PERCEPTIONS
égard comme l’aveugle. Si le tapis prêtait sa couleur uniforme, sans ombre, sans nuances, à son encadrement, aux joueurs qui se tiennent à l’entour, au sol , aux murs de la chambre , et à toute la nature , nous ne pourrions plus distinguer les objets que par le toucher qui seul en assignerait les limites. Cependant il y aurait encore une perception dune lumière uniforme comme celle que nous obtenons quand nous levons les yeux vers la voûte bleue du ciel ; mais cette dernière perception est ellemême limitée et par le temps où elle a commencé , et par les bornes du champ de la vision. Si elle ne Tétait pas et que nous fussions plongés de tout temps et de toute part dans une lumière bleue sans nuances et sans limites , nous serions comme dans la nuit , et nous ne nous apercevrions même pas que cette nuit fût bleue ; car le bleu ne nous est connu comme tel que par son opposition avec une autre couleur. Nous ne percevons donc une étendue de couleur qu’en la distinguant d’avec une autre ; et si nous ne percevions qu’une lumière uniforme , encore faudrait-il qu’elle ne fût pas
sans limites , et qu’elle n’eût pas existé pour nous de
tout temps. Ainsi , pour la vue comme pour le toucher, percevoir , c’est limiter ou distinguer. Percevoir une étendue de couleur, ce n’est pas percevoir une étendue angible ou une étendue résistante. Gomme ces trois étendues sont ordinairement associées, quand nous revoyons les couleurs , nous préjugeons , par une faculté naturelle que nous constaterons , mais qui n’est pas la vue , nous préjugeons la présence des étendues tangibles. Ce jugement peut être en défaut, comme lorsque l’enfant demande la lune qui brille dans le bassin , ou que les hommes, imitant son exemple , cherchent l’étendue tan-
gible d’une rame plongée dans l’eau, sous la partie réfractée de l’étendue de couleur. Le toucher n’a aucun privilège sur les autres sens pour la sincérité de son enseignement, et dans l’exemple précédent, il n’empêclie pas la vue de voir l’étendue de couleur brisée ; il ferait mal de l’en empêcher , car la couleur ou la lumière est véritablement déviée de la ligne droite. Ainsi , il n est pas le redresseur des prétendus torts des autres sens (1).
Si toute perception de la vue est une perception de couleur étendue et limitée soit par les bornes du champ de la vision , soit par une autre couleur , dans ce dernier cas , elle contient déjà la notion de nombre , et il suffit de joindre la mémoire à la vue pour acquérir les notions composées : 1° de la forme des couleurs; 2° de leur grandeur; 3° de leur position; de leur mouvement. La forme de la couleur n’ayant pour nous que deux dimensions, longueur et largeur, sans épaisseur ou profondeur; nous ne jugeons de la position ou du mouvement des couleurs que dans les deux sens parallèles à leurs dimensions.
Exposons maintenant les perceptions de l’ouïe. C’est une opinion assez générale en philosophie que le son par lui -même ne nous donnerait pas l’idée du non-moi , parce qu’il n’est pas étendu. Or : 1° Nous avons vu que l’étendue n’est pas le seul phénomène que le moi distingue d'avec lui-même: nous distinguons très-hien le son que nous percevons du son que nous ne faisons que concevoir mentalement ; et 1 étendue peut être comme les autres phénomènes, tantôt à l'état de perception, tantôt à
(t) Reid. Recherches sur i entendement humain , ch. IV* t* 2 de la traduction des œuvres complètes.
DES PERCEPTIONS
l'état de pure conception. 2° Quoiqu'on effet le son n ait pas une étendue déterminée et figurée, que nous puissions faire coïncider , aussi exactement que l'étendue de couleur, avec 1 étendue tangible, nous savons cependant très-bien si le bruit remplit toute une salle , ou s'il se renferme dans un de ses angles ; s’il vient de droite ou de gauche, d’en bas ou d’en haut, de devant ou de derrière; et par conséquent nous le localisons dans tous les points d’une sphère dont nous occupons le centre. Sans doute , nous avons besoin du concours du toucher et de l’ouïe , pour attribuer les sons à des corps tangibles diversement situés ; mais si les sons ne se limitaient pas par eux-mêmes ou les uns par les autres sous le rapport de l’espace , nous ne pourrions pas les attribuer à des corps ayant diverses positions. Nous invoquerons à ce sujet des exemples cités par Spurzheim , dans une autre intention : il parle de deux aveugles dont l’un jugeait, à l’ouïe, de la taille des personnes qui lui pariaient debout, et dont l’autre reconnaissait, au bruit, la place d’une cible ou d’un carré de quilles et ajustait ses coups aussi bien que ses partenaires doués de la vue (1). Le son est également limité pour nous sous le rapport du temps : supposez qu’un son n’eût eu pour nous ni commencement, ni fin , et qu’il fût unique : nous ne nous en apercevrions pas ; il n’y aurait pas de perception auditive. Nous ne percevons donc ici comme ailleurs qu’en distinguant et en limitant.
Lorsque plusieurs sons nous frappent soit simultanément , soit successivement , nous en connaissons la plu-
(1) Obs, sur la phrén,, p, 231.