MÉMOIRE DU NOMBRE
nique , convaincant ; ce qui faisait dire à Gall : « Pour » Xhabitatwité , etc..., nous en avons souvent parlé;
» niais je suis toujours davis quil ne convient de la îc- » cevoir dans le nombre des organes, que quand le siège « en sera prouvé par un assez grand nombre d'obser- » vations exactes (1). »
S 5. Mémoire du nombre.
Nous arrivons maintenant à ces espèces de mémoires qui ne se rattachent nécessairement à aucune perception en particulier , quoique, suivant les individus , elles aient plus de rapport avec l’un qu’avec l’autre de nos sens.
Occupons-nous d’abord de la mémoire du nombre. Le nombre nous est donné par tous les sens ; mais celui qui le donne le plus simultanément ou dans la succession la plus prompte, c’est la vue. Tous les exemples de calculs rapides sont empruntés à la vue : tantôt, c’est un général qui apprécie exactement d’un coup d’œil le nombre de l’ennemi; tantôt, c’est un joueur qui saisit, à une seule inspection, le nombre des points qui lui Sont favorables ou contraires. Le calcul de tête n’est le plus souvent que la mémoire d’un nombre visuel ; le calculateur voit comme se peindre dans son esprit des groupes d’unités qu’il associe ou désassocie suivant le but qu’il se propose. Gall rapporte qu’un jeune enfant de Pôlten, fort habile calculateur, voyait les nombres sur lesquels il opérait
(1) Anat.y t. 3, p. 24. Voyez aussi le présent ouvrage, 4e partie, ch. I, S 10.
Î8i MÉMOIRE Dü NOMBRE.
de tête, comme s’ils étaient écrits sur une ardoise (1). Quelquefois le souvenir d’un nombre n’est que le souvenir même des figures ou chiffres , soit arabes , soit romains qui l’expriment , et dans ce cas , c’est la mémoire des formes qui agit. Autre chose est de retenir les nuances, les étendues et les formes de couleur ; autre chose est de
se peindre les groupes d’unité dont nous parlions tout à rijeure. Il semble jusqu’ici , que nous envisagions la mémoire du nombre comme une des mémoires de la vue; mais les musiciens qui saisissent, à l’audition, le nombre des notes émises dans une ou plusieurs mesures , possèdent une mémoire du nombre qui n’est pas liée à la vue ; ils se représentent des unités de sons qu’ils composent ou décomposent , comme les autres le font des unités peintes qu’ils se figurent dans leur esprit. Il est très -probable que l’aveugle , pour compter , se représente des unités tactiles ou audibles. Celui qui serait privé de la vue, de l’ouïe et du toucher, s’il existait encore, compterait avec les souvenirs des unités d'odeurs et de saveurs , et probablement , il serait un bien faible calculateur.
Quant à la mémoire qui sert aux enfants pour apprendre les opérations arithmétiques, c’est souvent la mémoire verbale. L’ensemble des mots huit et huit font seize ou huit fois huit font soixante-quatre , sonne à leur oreille comme un seul mot ; il n y a pas là de mémoire abstraite du nombre.
Ces observations n’ont rien de contraire à l’opinion des plirénologistes sur la mémoire spéciale du nombre Nous
(1) Jnat t. p. 133.
leur reprocherons seulement de l’avoir regardée comme plus abstraite qu’elle ne l’est en effet, et de n en avoir pas accusé la liaison assez étroite avec les souvenirs de la vue. II y a lieu de s’étonner que l’organe de cette mémoire soit plus voisin de celui de la mélodie que de celui de l’étendue et de la forme visible. Nous ferons observer aussi que Gall a tort de rapporter à la meme faculté l’habileté arithmétique et l’habileté géométrique (1). Cette dernière est évidemment une dépendance de la mémoire des formes , à laquelle le docteur a lui-même rapporté la combinaison des lignes et des figures qui constitue l’habileté des joueurs d échecs.
§ 6. Mémoire de la durée.
La mémoire de la durée est aussi une mémoire fort abstraite et fort inégalement répartie. Quelques personnes ont sous ce rapport , une admirable perspicacité. S’ils font une marche , ils savent combien de temps ils ont marché; s’ils s’endorment, ils diront au réveil combien de temps ils ont sommeillé ; à quelque moment du jour que vous les preniez , ils vous indiqueront l’heure, presque avec l’exactitude de l’horloge. C’est cette mémoire qui forme ce qu’on appelle le sentiment de la mesure en musique , sentiment distinct de celui de la mélodie. M. Royer- Collard cite l’exemple des médecins qui, à la cinquième ou sixième pulsation , reconnaissent si le pouls bat soixantequinze ou quatre-vingt fois par minute , et apprécient ainsi une différence d’un quarantième de seconde (2).
(1) Jnnt ., t. 4, p. 126.
(2) Fragments philosophiques cités dans la trad, de Reid, par M. Jouffroy, t. 4, p. 404.
Nous souvenir de la durée d un fait extérieur, c’est nous souvenir de la durée de notre perception et par conséquent de la durée d’un acte psychologique. Le musicien qui paraît compter la durée d’un silence , ne compte en effet que la durée de sa réflexion pendant ce silence. Nous ne mesurons donc que la durée de nos propres actes. Cependant ceux de nos actes dont nous mesurons le plus facilement la durée , sont la perception du son et la perception du mouvement. De là vient ce dicton populaire que ceux qui n ont pas le sentiment de la mesure n’ont pas d’oreille , et cette erreur philosophique que le temps est la mesure du mouvement.
La phrénologie n’est tombée dans aucune des erreurs précédentes , mais elle en a commis d’autres en attribuant à la mémoire du temps , des actes qui ne peuvent évidemment lui appartenir.
J’ai entendu quelques phrénologistes rapporter à la mémoire de la durée , la science de la chronologie (1) : or , se rappeler que Henri IV est mort en 1610 , c’est se rappeler un chiffre et non pas une durée; la mémoire d'un chiffre, comme nous l’avons vu, peut être celle d’une articulation, ou d’une figure, ou d’un groupe d’unités , et sous ce dernier rapport , Gall attribuait avec plus de raison la mémoire des dates à celle des nombres (2). D’un autre coté , se rappeler la succession des rois de France , par exemple , c’est se rappeler une série de mots semblable à celle qui forme un discours , et par conséquent , employer la mémoire verbale , ou une série de
(1) M. Dumoutier, dans son cours à la Société d’anthropologie. M. Vimont, Traité de phrén., t. 2, p. 32G.
(2) Anat., t. 4, p- 140.
figures , et employer la mémoire des configurations ou la série des pensées et des passions que ces princes représentent et par conséquent mettre en œuvre la mémoire des faits psychologiques. Toute mémoire procède par série : c’est la loi qui leur est commune à toutes ; elles comprennent toutes une succession , soit de mots , soit de formes , soit de couleurs , soit d’intonations , suivant l'ordre des acquisitions ou perceptions premières. Il n’y a îà aucune mémoire du temps ou de la durée, ou alors il faudrait dire que la mémoire du temps est la base de toutes les mémoires , ce qui lui ravirait sa spécialité.
On cite encore comme exemple d’une excellente mémoire de la durée, le bibliothécaire d’un collège de Dublin qui se rappelait la succession de tous les élèves avec la date précise de l’entrée et de la sortie de chacun (1 ). Avec tout ce mérite , ce bibliothécaire aurait peut-être tort mal battu la mesure d’un morceau de musique , et aurait manqué ainsi l’œuvre de la vraie mémoire de la durée. *
On attribue de plus à la mémoire du temps l’impulsion qui fait partir vers une certaine époque les oiseaux de passage (2). Mais la première fois que ces oiseaux se mettent en route et qu iis abordent à un nouveau parage , ils ne peuvent faire usage de la mémoire de la durée ; car à quelle période compareraient-ils celle de leur premier séjour ou de leur premier trajet? Et s ils ont la première fois fixé leur départ et terminé leur course sans mesurer
le temps , comment auraient-ils besoin de cette mesure
(1) M. Dumoutier, Cours à la Société d’anUiropologic.
(2) M. Yimont, Traité, etc., t. 11, p. 331.
pour les autres voyages? II en est de meme des animaux qui vont au gagnage à heure fixe : ce n’est pas la mémoire de la durée qui leur indique flieure du premier et
du second repas ; serait-elle nécessaire pour leur indiquer l’heure du troisième?
Enfin , on rapporte à l’abolition de la mémoire du temps l’oubli d’un aliéné qui , dans la série des chiffres, n avait retenu que le numéro 17 , et d’un autre qui disait : « il y a bien longtemps , c’est hier ; » et l’oubli des somnambules qui, au réveil, ne se souviennent plus de ce qu ils ont fait (1). Nous avons vu que la mémoire des chiffres et de la succession en général , n’est pas la mémoire particulière de la durée. Le second exemple ne nous fait pas savoir si l’aliéné avait oublié la mesure du temps ou la signification du mot hier. Et quant aux somnambules , ils oublient non pas seulement la durée de leurs actes , mais ces actes eux-mèmes. Ce qui leur fait défaut , c’est la mémoire des faits psychologiques.
La place que la phrénologie assigne à la mémoire du temps est assez heureusement choisie entre la mémoire des sons et celle des figures qui comprend la mémoire des mouvements, puisque c’est surtout de la perception du son et de celle du mouvement que nous apprécions exactement la durée. <
Cependant le docteur Gall disait qu’avant de se prononcer sur le siège de la mémoire du temps , il fallait recueillir encore un grand nombre d’exemples (2) Il y a un étroit rapport entre la mémoire du temps et celle des actes psychologiques , puisque nous ne nous souvenons
(1) M, Dumouticr, Cours à la Société d'anthropologie.
(2) Jnat.j t. 4, p. 143.
de la durée que de nos propres actes. Ce serait peutêtre une raison pour chercher l organe de la mémoire du temps près de celui de la mémoire des faits de conscience que Spurzheim plaçait dans l’organe de F èventua* lité. Les phrénologistes rapportent Fhistoire de deux ou trois personnes remarquables par la mémoire de la durée, par exemple celle d’un nommé Chevalley qui était une véritable horloge humaine (1), et celle de George III, dont la folie semblait être une monomanie de la mesure du temps , mais ils n’ont pas été à même d’observer si ces personnes étaient remarquables par le développement de l’organe indiqué. Le chant des sauvages, tels que les Hurons, les Iroquois, les Nègres, consiste moins dans une mélodie que dans un rhythme très-promptement et très-exactement exécuté : on n’a dirigé sur eux aucune exploration relative au siège de la mémoire de la durée, et les Nègres , dont le front est fuyant, principalement sur les côtés, paraissent avoir une dépression vers le lieu où la phrénologie place l’organe de cette mémoire.
S 7. Mémoire des faits psychologiques.
Nous n'avons pas admis de faculté spèciale de conscience, la perception intérieure nous paraissant inséparable de tout acte du moi ; mais il n’en est pas de même à l’égard de la mémoire des faits psychologiques, l’expérience nous montrant que cette mémoire ne suit pas nécessairement l’existence du fait intime , et qu’elle est
(1) M. Yhnout, t> 11, p. 327.
très-inégalement répartie chez les hommes. C'est à ce genre de mémoire qu’il faut rapporter un phénomène sans lequel aucune mémoire n’est complète , je veux parler du jugement de reconnaissance . Vous vous souvenez, je suppose, des sites que vous avez parcourus dans vos voyages: si vous ne jugiez pas qu’ils vous ont été déjà connus , vous les prendriez pour des paysages de votre composition. Ce jugement de reconnaissance s’accomplit, soit à propos de la représentation mentale , soit à propos d’une seconde perception. Comment avonsnous notion de nous-mêmes, tantôt comme agissant, tantôt comme ayant agi ? Cherchez , et vous ne trouverez pas. Toutes les explications qu’on a données de cette distinction si simple , si spontanée , ont eu le sort de celles qu’on a tentées sur la distinction de la perception et de la représentation mentale : ou elles ont donné comme explication le fait qu’elles voulaient expliquer, ou elles
l’ont détruit. Dirons-nous que le moi se trouvant de nouveau en présence d’un objet déjà perçu, a conscience de deux actes de perception , et que sachant que deux actes de perception ne peuvent pas se rapporter au même objet, il place l’un dans le présent et l’autre dans le passé ? Mais où prend-il Vidée du passé , et à quelle marque reconnaît-il que l’un des deux actes de perception appartient au passé? pourquoi ne le placet-il pas aussi bien dans l’avenir ? Il n’y a ici que l’expression , et non l'explication du fait de mémoire ; c’est comme si l’on disait : En certaines circonstances , le moi juge ainsi : j’ai déjà fait ce que je fais; par exemple, j'ai perçu ce que je perçois ; il a conscience d’un acte présent et d’un acte passé relatifs au même objet. Ceci revient à notre expression première : la no lion d’un fait
MÉMOIRE DES FAITS PSYCHOLOGIQUËvS. 191
psychologique en tant que passé égale cette partie de la mémoire qu on appelle reconnaissance.
Descartes avait dit :« Pour juger qu’un objet nous a » déjà été connu, il faut qu’à sa première apparition nous )> l’ayons, par une intuition pure de l’esprit, reconnu pour » nouveau (1) ; » mais , répondrons-nous, une connaissance ne nous paraît nouvelle que par son opposition avec les connaissances anciennes; juger qu’un objet nous a été connu ou qu’il ne l’a pas encore été, c’est toujours avoir notion d’un ou de plusieurs faits psychologiques en tant que passés; en conséquence la difficulté reste
entière. Un penseur ingénieux et profond dont la perte a
récemment fait un vide dans les sciences , M. Ampère , proposait l’explication suivante : a La première fois qu’un objet est en rapport avec moi, il excite mon attention ; il n’en est pas de même la seconde fois , parce que l’objet a perdu l’attrait de la nouveauté ; cependant , j’ai conscience d’un acte d’attention accompli à propos de cet objet, et comme je n’en produis pas présentement, je m’aperçois ainsi que l’objet m’a déjà été connu. » Dire qu’on a conscience d’un acte d’attention qui a été accompli, à propos du même objet, c’est dire qu’on se souvient , et par conséquent , donner le fait à expliquer pour une explication. En effet, pourquoi ne placez-vous pas l’acte d’attention dans l’avenir ou dans le présent, mais dans le passé? De plus, cette explication demanderait que toutes les fois qu’il y a mémoire ou notion d’un phénomène psychologique en tant que passé , il y eût eu d'abord acte d’attention et ensuite absence de cet acte. Or, l’inverse a souvent lieu : Cette expression : je
(1) Lettre LY1I1 , édition déjà citée,
n’y avais pas d’abord fait attention, témoigne d’une première connaissance inattentive qu’on se rappelle avec attention. Enfin il y a quelquefois attention dans le premier et dans le second acte , et quelquefois inattention dans l’un et dans l’autre. Ce n’est donc pas le contraste de l’attention et de l’inattention qui constitue le fait de mémoire , et ce contraste existerait qu’on n’aurait toujours pas expliqué pourquoi l’un des deux actes est placé dans le passé, C’est qu’en effet ce qui est simple est inexplicable.
L’idée du présent et l’idée du passé sont corrélatives et ne se comprennent que par leur opposition. Il en résulte que nous n’avons pas acquis d’abord isolément l’idée du présent, et que si les faits qui nous apparaissent maintenant en tant que passés ont été nécessairement connus une première fois, ils ont du l’être simplement comme faits du moi sans aucune idée de temps. De sorte qu’on peut dire, malgré l’apparence paradoxale de la proposition , que c’est à la mémoire des faits psychologiques que nous devons l’idée du présent aussi bien que celle du passé. Nous avons réduit le jugement de mémoire à ces éléments : je fais en ce moment ce que j’ai
fait déjà; je pense ce que j’ai pensé; ou je repense ; je connais ce que j’ai connu; ou je reconnais . Cette dernière expression peut envelopper toutes les autres , puisqu’un fait psychologique n’est tel que parce qu’il est connu du moi ; nous n’en apercevons la répétition qu'à la condition de le reconnaître ; en d’autres termes, c’est parce qu’il est reconnu que nous disons qu'il se répète.
Mettons en parallèle le fait de reconnaissance et le fait de représentation mentale : lorsque vous vous trouvez de ’ nouveau en présence des peintures du cabinet où vous
travaillez, vous n’avez pas besoin de vous les représenter mentalement, puisque vous les percevez; vous jugez que vous les avez déjà perçues , ou en d’autres termes , vous les reconnaissez : tel est le fait de reconnaissance , sans représentation mentale d’un objet absent. Descartes a fait observer qu'il se présente quelquefois à l’esprit d’un poëte des vers qu il ne se souvient pas d’avoir lus , et qui cependant ne se présenteraient pas s'il ne les avait pas vus dans ses lectures (1) ; les artistes s’aperçoivent souvent de ces réminiscences, qu’ils avaient prises d’abord
pour des inventions : voilà îe fait de représentation men-
taie sans le fait de reconnaissance. Enfin , lorsque vous serez sorti de la chambre où vous êtes renfermé, vous pourrez vous en représenter mentalement les peintures, et juger que vous les aurez déjà perçues : vous obtiendrez ainsi la représentation mentale et le jugement de reconnaissance réunis.
Gall et Spurzheim ont bien saisi la différence qui existe entre le fait de reconnaissance et le fait de la représentation mentale des objets absents. Ils citent pour exemple de cette distinction un malade d’Inverness, qui reconnaissait le mot qu’on lui prononçait , mais qui ne pouvait le retrouver de lui-même (2). Spurzheim appelle le fait de reconnaissance , réminiscence , et le fait de représentation , mémoire , contrairement aux habitudes de la langue française , mais nous ne discutons pas sur les mots. Il attribue le fait de reconnaissance à la faculté qu’il appelle éventualité , et dans laquelle il renferme, connue nous l’avons vu, la conscience. Nous montrerons
(1) Lettre LVIÎI, édit, déjà citée.
(2) Gaü, Jnat., t. 4, p. 79. Spurzheim, Obs., p. 333.
bientôt que cette faculté de Spurzhcim reçoit trop d'attributions diverses.
M. G. Combe commet une erreur qui ne lui appartient pas à lui seul , en attribuant le fait de reconnaissance à îa mémoire du temps : « L 'individualité, dit-il , )> en se ressouvenant des circonstances sans le secours » du temps , ne produirait que la conception ; mais si Fi- » dée du passé se joignait à ces notions, il en résulterait la » mémoire (i). » Il ne suffit pas de l'idée dupasse en général pour constituer la reconnaissance, il faut l’idée d'un temps passé où nous avons été acteurs et en rapport avec l’objet de la conception , il faut l'idée d’un acte accompli par nous-mêmes et par conséquent la mémoire des
faits psychologiques.
La mémoire des faits psychologiques se distingue de îa
mémoire de la durée , quoique nous ne mesurions que la
durée de nos actes. Un bon observateur des faits psychologiques doit en avoir une mémoire exacte, afin d’en
comparer les différents caractères, et cependant il pourrait être un fort mauvais appréciateur de la durée , de même qu’avec un jugement très exact de la mesure, on pourrait être un fort mauvais psychologiste.
Cependant, cette mémoire des faits psychologiques n’est pas plus que celles du nombre et de îa durée , indépendante de toute mémoire des objets physiques; lacté de reconnaissance peut manquer , il se fait plus ou moins attendre , et cette absence ou cette lenteur tient à îa nature des objets. Telle personne entend plusieurs fois la même mélodie sans la reconnaître , qui reconnaîtrait le musicien dès la seconde rencontre; un autre ne recon-
(i) Nom>i manuclf p, 894,
naîtra pas le musicien et reconnaîtra la mélodie. Lorsqu'on nous raconte pour la seconde fois une anecdote, il nous arrive de la prendre pour nouvelle, jusqu a ce que le récit parvienne à une circonstance que tout à coup nous reconnaissons. Cette circonstance sera ou un trait de caractère , ou un détail de costume, etc. C’est donc la nature particulière de l’objet extérieur qui éveille ici la mémoire du fait interne , ce qui nous autorise à dire que, suivant les individus , elle est, comme la représentation mentale, plus en rapport avec tel sens qu’avec tel autre. La mémoire des faits psychologiques est liée chez certaines personnes aux perceptions sensibles, chez d’autres aux données des facultés supérieures de l’esprit.
Spurzheim s’est contenté d’affirmer théoriquement que l’acte de reconnaissance appartient à l’organe de /’ éventualité sans en donner aucune preuve organique, et il a prêté une fonction du même genre à l’organe dit de la comparaison (1). Gaîl a écrit, d’une part, qu’il y a un organe spécial de la mémoire des faits , et de l’autre qu’il
faut attribuer à chaque organe la mémoire des actes qu’il accomplit , mais sans donner plus de preuve de son opinion que son successeur (2).
Lesphrénologistesont encore à résoudre la question de savoir si la mémoire des fai ts psychologiques doit être concentrée dans un organe, et dans lequel, ou si la mémoire des faits internes est présente à tous les organes , et n’a besoin du secours d’aucun d’eux en particulier.
(1) Obs., p, 2Q5 et 3Î0.
(2) Anat p. H et 15.
SECONDE CRITIQUE
$ 8. Seconde critique de la faculté d’éventualité ou du sens des choses.
La faculté que Gall appelle sens des choses , et Spurzheim éventualité $ ne renferme pas que la conscience, et la mémoire de la conscience; elle possède d’autres attrL buts fort différents, et nous devons en faire la critique complète, avant de terminer notre chapitre sur la mémoire. « Le sejis des choses , dit Gall, produit le désir )) de savoir, de s’instruire , de s’occuper de toutes les » branches des connaissances humaines (1). »
« Il est certain , dit Spurzheim à son tour, que l'èven - » tualité connaît tout ce qui se passe autour de nous; » elle est attentive aux événements et aux phénomènes » extérieurs ; elle aime l’histoire , les anecdotes et les » faits (2) ; elle est la faculté des hommes qni ont des idées » sommaires de toutes les connaissances humaines ; qui )> s’intéressent à tout ce qui est art et science ; qui n’ont pas )) toujours étudié les choses à fond, mais qui les savent )) assez pour en parler avec facilité , qui en effet parlent « beaucoup et racontent bien, en un mot des hommes » qu’on appelle brillants en société (3). »
Il y a dans tout cela une confusion d’éléments divers et presque contraires. Les événements extérieurs se composent de l’action des corps ou de l'action des esprits : d une part les changements des ligures, des couleurs, des
(2) Obs.y p. 295.
(3) Ibid. j p. 289.
de la faculté d’éventualité. 107
sons, des mouvements, etc. , de l’autre le jeu des passions et des idées. Des facultés particulières étant consacrées a la connaissance et à la mémoire des formes , des étendues des couleurs , des sons, etc., on ne voit pas la nécessité dune faculté générale occupée à la connaissance et à la mémoire de la collection de ces phénomènes. Encore faudrait-il joindre à cette mémoire celle des mots, pour expliquer le talent de la narration. La connaissance et la mémoire des idées et des passions sont relatives à l’homme interne, et ce genre de connaissance et de mémoire ne se trouve pas chez les mêmes individus que la connaissance et la mémoire des choses extérieures. Les hommes brillants en société ne sont pas les connaisseurs les plus profonds de l'esprit humain ; ils sèment à pleines mains les images et les couleurs , mais leur conversation a plus d’éclat que de justesse. Le penseur, au contraire , celui qui s’attache aux idées , aux faits internes , aux motifs des actions plutôt qu’à la couleur dramatique et pittoresque, est un causeur quelquefois malhabile et peu goûté. D'un côté sont les poètes, les orateurs, les improvisateurs, comme Diderot, Voltaire, Mirabeau, dont la conversation était intarissable; de l’autre les savants et les philosophes, comme Descartes, Nicolle, Newton, Rousseau , Bufifon, Montesquieu , célèbres par leur maladresse de parole ou leur taciturnité.
L’histoire est faite par les uns pour raconter, par les autres pour prouver; il en est de même de l’anecdote ; chacun y met les éléments particuliers de son esprit. Il ne peut donc pas y avoir une faculté pour l’histoire et les anecdotes. Je sais bien que Spurzheim a fait l’aveu que la même histoire est contée très-diversement par di-
198 SECONDE CRITIQUE
verses personnes ; mais s’il avait analysé ce qui reste de
semblable sous îa diversité des ornements, il aurait re-
connu que cette charpente commune ne valait pas la peine d’être attribuée à une faculté spéciale.
Choisissez donc : s’il est vrai que vous ayez reconnu l’organe dont vous parlez chez les hommes dont la conversation est brillante, cet organe n’est qu’un renforcement de îa mémoire des figures, des couleurs et des mots ; si au contraire vous l’avez remarqué direz les habiles appréciateurs de l'intelligence et de îa conduite humaines, il est le siège de la mémoire des faits internes, il ne peut remplir à la fois des fonctions si différentes. Quand on examine le caractère commun de tous les faits attribués par Gall et Spurzheim à îa faculté du sens des choses ou de l’ éventualité , on y reconnaît famour de la nouveauté, mais cet amour est-il un principe spécial de l ame humaine, ou un mode de toutes les affections de l’esprit ?
Pour résumer nos observations et nos critiques sur les diverses espèces de mémoires, nous avons montré que la différence des mémoires tient à îa différence des objets. Nous avons reproché à la phrénologie de ne pas distinguer la mémoire du toucher d’avec la mémoire de la vue , de ne pas reconnaître que la mémoire
de la localité ivest qu’une mémoire combinée de la forme et de l etendue , d’attribuer à cette mémoire une foule d’actes différents et contraires, de ne pas distinguer , dansîa mémoire de l’ouïe, le souvenir du timbre et celui de îa localité des sons, d’omettre la mémoire de la température , de 1 odeur et de la saveur , de considérer comme plus abstraites quelles ne le sont , la mémoire des faits psychologiques , celle du nombre et celle de îa durée ; d’imputer à cette dernière des jugements