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Spinoza semble au premier abord nous promettre la science intégrale et absolue de l'être : ne prétend-il pas déduire mathématiquement toutes les vérités des trois définitions de la substance, de l'attribut et du mode? Mais, comme la substance est infinie , elle contient nécessairement une infinité d'attributs infiniment modifiés; et cependant de tous ces attributs de la substance, en nombre infini, deux seulement nous sont connus, l'étendue et la pensée. Donc parallèlement à ce monde des corps et des âmes où nous vivons, le seul qui soit ouvert à nos regards, d'autres existent à l'infini qui nous sont absolument fermés et dont les modes n'en sont pas moins inséparables de ceux du nôtre dans l'indivisible unité de la substance universelle. Ainsi se creuse au centre même du système de Spinoza un abîme sur lequel l'esprit ne peut se pencher sans vertige.

Descartes et Spinoza placent en somme l'infini hors de nousmêmes : Leibnitz le fait entrer en nous ; il l'intériorise, pourrait-on dire. Chaque âme, chaque monade, chaque élément des choses enveloppe en soi l'universalité des phénomènes passés, présents et à venir. Pas de point de l'univers qui ne soit en communication active, dynamique avec tous les autres. Sans sortir de ma sphère individuelle, il me suffirait de descendre assez profondément en moi pour y voir se dérouler le drame entier de la vie universelle. Qu'est-ce à dire sinon que ma conscience expresse et distincte, mon aperception, n'éclaire que la surface de mon être, et qu'un monde de perceptions latentes fourmille derrière celles que j'aperçois? Par là s'introduit en philosophie la notion paradoxale, sinon même en apparence contradictoire, de sensations qu'on ne sent pas, de pensées qu'on a sans le savoir ; et du même coup les perspectives de la psychologie reculent, en quelque sorte, à l'infini : bornées jusqu'alors aux premiers plans de la vie consciente, elles se prolongent désormais à perte de vue dans les mystérieuses régions de la subconscience et de l'inconscience.

A un autre point de vue encore, Leibnitz peut être compté parmi l'un des plus importants promoteurs de cette nouvelle

façon d'envisager les choses. Nous voulons parler de son hypothèse des monades, à laquelle semblent revenir beaucoup de penseurs contemporains comme à la dernière ressource de l'esprit humain en quête d'une explication fondamentale de l'univers1. Tandis que Fatomisme nous invite à concevoir les principes cachés des phénomènes de la nature avec les mêmes caractères que les phénomènes eux-mêmes, c'est-à-dire étant comme eux étendus, figurés, matériels, et en somme visibles et tangibles (au moins pour notre imagination, sinon pour nos sens), le monadisme nous contraint à les supposer absolument hétérogènes à l'égard du monde matériel, sans étendue, sans figure, sans aucune des propriétés grâce auxquelles les choses nous deviennent sensibles ou imaginables, de sorte que nous ne devons pas même essayer de nous les représenter objectivement, de les voir ou de les toucher même en pensée, sous peine de les faire immédiatement s'évanouir. Mais si cela seul est connaissable au point de vue scientifique qui peut tout à la fois être construit intellectuellement dans les cadres de l'espace et du temps, et vérifié expérimentalement par les sens de la vue et du toucher, l'hypothèse leibnitzienne des monades ne revient-elle pas à dire que les derniers éléments des choses, les choses en elles-mêmes, sont impossibles à connaître scentifiquement, d'une connaissance vraiment objective et universelle ? Cette conclusion, Kant n'a pas hésité à la tirer; il a résolument transformé les monades en noumènes.

De la Critique de la raison pure, la thèse de la relativité de la connaissance humaine est passée dans l'usage courant de la philosophie et de la science contemporaines : elle est presque devenue un des lieux communs de la pensée de notre siècle ; et c'est ainsi que Spencer l'a mise à la base du système où il s'est efforcé de contenir en une colossale synthèse tous les résultats acquis ou même simplement espérés du travail scientifique jusqu'à ce jour. Sous les formes infiniment

1. Hannequin. Essai critique sur V hypothèse des atomes dans la science contemporaine (F. Alcan).

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varices des phénomènes se cache une réalité inconnaissable, substance et cause de l'universelle évolution.

Toutefois cette conception métaphysique de l'inconnaissable, du noumène ou de la chose en soi, si elle a pu ouvrir la voie à celle des phénomènes cryptoïdes, en diffère essentiellement, précisément parce qu'elle est métaphysique et non scientifique ; parce qu'elle se rapporte à des réalités absolues, à des entités transcendantales, et non à des faits ou phénomènes, de même nature au fond que tous les autres, appartenant comme eux au domaine de la science positive, quoique situés dans une partie de ce domaine infiniment moins accessible à nos procédés habituels d'investigation. En d'autres termes, la science contemporaine est en train de s'assimiler le concept métaphysique de l'inconnaissable, mais en l'adaptant à son propre objet, qui est et demeure le monde phénoménal ; et par cela même, de l'inconnaissable absolu des métaphysiciens elle fait un inconnaissable relatif : entre les phénomènes cryptoïdes et les autres, la différence est dans les circonstances, non dans l'essence. En môme temps qu'elle limite ce concept, elle l'emplit : à ce qui n'était jusque-là qu'une notion purement formelle, négative et vide, elle donne, comme nous le montrerons tout à l'heure, un contenu positif et concret.

On pourrait alléguer, il est vrai, que nos contemporains ne lont par là que retrouver et remettre en honneur une conception déjà très ancienne, mais obstinément méconnue et dédaignée jusqu'ici par les savants aussi bien que par les philosophes, par tous ceux du moins qui prétendent représenter la science et la philosophie véritables, nous allions dire officielles et classiques. N'y a-t-il pas eu presque de tous temps des mystiques, théosophes, magiciens, etc., faux philosophes et faux savants, au dire des premiers, pour soutenir l'existence dans la nature de tout un ordre de phéno-

mènes spéciaux, surnaturels même en un sens, que la science en tout cas ne peut ni connaître ni maîtriser par ses méthodes ordinaires d'observation et d'expérimentation, phénomènes essentiellement mystérieux, occultes, qui constituent comme un monde à part dans le monde universel des phénomènes, auxquels doit correspondre par conséquent un ordre de sciences distinctes, l'ordre des sciences dites occultes, à côté et au-dessus des sciences dites positives ?

Nous ne savons si les imaginations et les prétentions des occultistes ont eu en effet quelque influence sur l'élargissement des conceptions de la science contemporaine; mais quand cela serait vrai, il ne s'ensuit nullement que nous assistions aujourd'hui à une pure et simple réhabilitation des soi-disant sciences occultes. Le même travail de transformation que h science opère sur la notion métaphysique de l'inconnaissable, elle l'opère aussi, pourrait-on dire, sur la notion mystique de l'occulte : l'une et l'autre, sous son influence, tendent à devenir rationnelles et positives. Il ne s'agit donc nullement de restaurer l'astrologie, l'alchimie et autres pseudo-sciences de l'antiquité et du moyen âge : il s'agit simplement d'agrandir les vraies sciences, les sciences modernes, fondées sur l'expérience et le calcul, de manière à y faire entrer tous les ordres de phénomènes, visibles ou invisibles, ostensifs ou clandestins. Peut-être en effet, la science, en s'agrandissant ainsi, reconnaîtra-t-elle la réalité de certains phénomènes qu'elle avait autrefois considérés comme imaginaires et chimériques, mais ce ne sera certainement qu'après les avoir soumis à ses sûres et rigoureuses méthodes d'investigation et de contrôle. Rien ne nous empêche de souscrire, sous cette réserve, aux judicieuses réflexions queMme de Staël exprimait dès 1814 dans son livre De t Allemagne sur les modifications probables des idées scientifiques au cours du xixc siècle :

« Ce que nous appelons des erreurs et des superstitions tenait peut-être à des lois de l'univers qui nous sont encore inconnues. Les rapports des planètes avec les métaux, l'influence de ces rapports, les oracles mêmes et les présages ne

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pourraient-ils pas avoir pour cause des puissances occultes dont nous n'avons plus aucune idée ? Et qui sait s'il n'y a pas un germe de vérité caché dans tous les apologues, dans toutes les croyances qu'on a flétris du nom de folie? Il ne s'ensuit pas assurément qu'il faille renoncer à la méthode expérimentale, si nécessaire dans les sciences, mais pourquoi ne donnerait-on pas pour guide à cette méthode une philosophie plus étendue qui embrasserait l'univers dans son ensemble et ne mépriserait pas le côté nocturne de la nature, en attendant qu'on puisse y répandre de la clarté ? »

Si donc on entend par phénomènes occultes des phénomènes miraculeux, surnaturels, qui ne seraient pas liés d'une manière constante et régulière à l'ensemble des forces et des lois qui constitue notre univers, mais composeraient comme une seconde nature en marge de l'autre, de celle où se sont mues jusqu'ici la physique, la chimie, la biologie, en un mot toutes les sciences expérimentales, il est évident qu'admettre la réalité de tels phénomènes, ce n'est pas reculer les limites de la science, mais bien plutôt sortir de son domaine. Si des phénomènes de cette sorte étaient possibles, ils seraient pour la science non une porte ouverte sur de nouveaux espaces à parcourir, mais au contraire un mur fermé et infranchissable. Nous devons concevoir les phénomènes cryptoïdes comme obéissant à la loi universelle et suprême de tous les phénomènes, c'est-à-dire à la loi de causalité ; quelque insaisissables et capricieux qu'ils puissent nous paraître, ils sont eux aussi enserrés dans le réseau du déterminisme naturel. Le flux et le reflux des mêmes conditions les apporte et les emporte avec une invariable régularité. C'est par rapport à nous, non en eux-mêmes, qu'ils diffèrent des phénomènes les plus sensibles et les plus constants.

Mais il ne suffit pas sans doute de caractériser d'une manière générale les phénomènes cryptoïdes : il faut essayer

en môme temps de dénombrer et de classer leurs principales espèces. En un sujet si neuf et si délicat, nous ne proposons ce qui va suivre que comme une ébauche encore très incomplète et très grossière.

On peut admettre tout d'abord dans un premier groupe des phénomènes qui existent actuellement, qui se produisent avec une très grande fréquence ou même perpétuellement dans notre univers, mais qui sont cependant pour nous comme s'ils n'existaient pas, faute d'un réactif ou d'un révélateur spécial, parce que nous n'avons normalement aucun moyen de les enregistrer ou même de les percevoir.

La pesanteur de l'air rentrait pour les anciens dans cette catégorie. Tel était aussi le cas de l'électricité , tant que l'homme n'a pas connu les moyens de la produire et de l'accumuler artificiellement, comme nous le montrerons dans le chapitre suivant.

Si le hasard n'avait pas placé dans le laboratoire du physicien Rœntgen des corps d'une certaine sorte dans un certain ordre à proximité d'une ampoule de Crookes traversée par un courant électrique, nous ignorerions encore l'existence des rayons X et la propriété qu'ils possèdent de passer à travers tous les corps opaques, sauf les métaux.

Un exemple plus simple peut se tirer des rayons du spectre situés dans les régions de l' ultra-rouge et de l'infra-violet, lesquels ne nous sont connus qu'indirectement par quelquesuns de leurs effets chimiques et physiologiques .

La photographie est tout entière fondée sur ce fait que des images d'abord invisibles et fugitives peuvent être imprimées sur certaines substances, puis rendues visibles et permanentes au moyen d'autres substances réagissant sur les premières. Le professeur allemand Môser, dans une communication faite à l'Académie des Sciences en 1842 ', a prétendu que deux corps quelconques impriment constamment leurs images l'un sur l'autre, même lorsqu'ils sont placés

1. Comptes rendus de l'Académie des Sciences, 1842, t. XV. Cf. les expériences et hypothèses récentes relatives à la radio-activité des corps.

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dans une obscurité complète. Ainsi les gravures encadrées sous une glace laisseraient souvent sur le verre une reproduction de ce qu'elles représentent; pour que ce transport d'image devienne visible, il suffit de projeter sur le verre une vapeur quelconque, par exemple la vapeur d'eau contenue dans le souffle humain, des vapeurs de mercure, d'iode, de chlore, etc.

Dans l'ordre des phénomènes physiologiques et psychologiques, les cas de ce genre abondent.

C'est ainsi que toutes nos émotions, toutes nos volontés, toutes nos pensées mêmes s'accompagnent dans nos muscles de mouvements fibrillaires imperceptibles qui les traduisent fidèlement au fur et à mesure qu'elles se déroulent et se modifient : nous n'en n'avons pas en général le moindre soupçon, mais des expériences comme celle du pendule de Chevreul mettent immédiatement le fait en évidence. Un physiologiste contemporain, M. Gley a pu l'étudier minutieuse ment grâce à l'emploi d'appareils d'enregistrement spéciaux, et l'on sait comment il a été utilisé pour produire le phénomène en apparence inexplicable de la transmission ou de la lecture des pensées.

Voici une malade, une hystérique, qui parait n'éprouver aucune sensation lorsqu'on touche, lorsqu'on pique, lorsqu'on pince, etc. une certaine partie de son corps ; on fait exécuter différents mouvements à sa main, à son bras, etc., et si elle ne peut s'en rendre compte par la vue, elle semble n'en avoir aucune conscience. Cependant par un ingénieux emploi de ce révélateur spécial, l'écriture automatique, M. Pierre Janet nous démontre que ces sensations ont été réellement éprouvées, que ces mouvements ont été réellement perçus par la conscience, mais les uns et les autres étaient devenus cryptoïdes, pareils à ces cours d'eau qui semblent tout à coup s'évanouir, mais qui n'en continuent pas moins à couler souterrainement à des profondeurs où l'art savant des ingénieurs ne peut qu'à grand'peine les retrouver et les atteindre.

On peut aussi remarquer que les effets de manœuvres dites

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magnétiques ou hypnotiques sont souvent crypto'ïdes en ce sens qu'ils ne se révèlent qu'après coup, à laide de certains révélateurs spéciaux dont le plus ordinaire est la suggestion par la parole ou par le geste. Voici un exemple de ce fait emprunté au livre du professeur Ch. Richet : V homme et l'intelligence1. « Telle personne que j'ai essayé d'endormir n'a en apparence rien ressenti des passes pratiquées pendant dix minutes. Elle était complètement réveillée et raillait ^'inefficacité de mes efforts. Mais, après que je lui eus tendu le bras, il lui fut impossible de le plier. De même, je pus contracturer le sterno-mastoïdien, les muscles moteurs du globe oculaire, les fléchisseurs des doigts, etc. Elle se comparait à une poupée articulée ; car ses membres raidis ne pouvaient accomplir que des mouvements saccadés. »

Il en est souvent de même des effets du procédé braidique (fixation prolongée d'un objet brillant ou dun point de mire quelconque) comme l'a si bien montré Durand (de Gros) dans le passage qu'on va lire 2.

« La méthode de Braid a pour effet immédiat de faire tomber le sujet dans un état d'anomalie physiologique sui generis qui peut bien parfois se traduire spontanément par l'anesthésie et le sommeil, comme aussi par l'hypéresthésie et par tous les troubles de la sensibilité et de la mobilité ; mais le plus souvent cet état singulier est purement latent, et constitue une disposition psycho-physiologique toute spéciale à la faveur de laquelle il devient possible d'agir sur toutes les fonctions individuellement et de les modifier dans le sens voulu, et cela en produisant une impression préalable sur le moral du sujet, impression qui consiste à le persuader, à lui faire croire que la modification cherchée se trouve actuellement réalisée. Et le moyen le plus pratique d'obtenir cette merveilleuse persuasion, c'est d'assurer le fait d'un ton catégorique et péremptoire. »

Ainsi, dans ce cas particulier, le révélateur spécial de l'état

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