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Leçons de pnilosophie. Paycnoùoyie, p. 4(J

choses tout autrement. Mais, peut-être, ne pourrions-nous avoir d'autres sens que si les choses elles-mêmes étaient autres; et en ce cas, il serait tout simple qu'elles fussent pour nous l'objet d'autres perceptions. Cependant quelque part que les choses aient prise à la genèse de nos sens, le principal facteur de cette évolution a été certainement l'utilité, non intellectuelle, mais vitale.

« Les sens, dit M. Fouillée dans sa Psychologie des idéesforces (t. I, p. 5), ont été organisés, par voie d'adaptation progressive, non pour servir à des connaissances intellectuelles et spéculatives, comme celles dont parle Platon, mais pour répondre aux besoins très pratiques de l'appétit et du « vouloirvivre » . Les yeux ne se sont pas formés pour contempler, mais pour avertir d'un danger et faciliter la prise d'une proie ; on ne peut même pas dire qu'ils se soient formés pour voir, mais plutôt pour pressentir la peine ou la jouissance et pour agir. Tous les organes des sens sont des moyens de faire accomplir les mouvements de fuite ou de poursuite, qui eux-mêmes ont pour but dernier la fuite de la douleur et la poursuite du plaisir. »

C'est pourquoi la prédominance d'un sens sur un autre dans telle ou telle espèce animale, et par exemple la prédominance de la vue et du toucher sur tous les autres sens dans l'espèce humaine, peut n'avoir aucun rapport avec la valeur de ce sens comme instrument de la connaissance scientifique des choses, et tenir à quelque particularité de la structure de cette espèce ou à quelque accident de son évolution . Supposez une race d'êtres aussi intplligents que l'homme chez lesquels l'odorat fut le sens prédominant, comme il paraît l'être chez le chien . C'est l'odorat qui dans cette race serait vraisemblablement la mesure de la réalité ; et on y admettrait couramment en axiome que tout ce qui n'a pas d'odeur n'existe pas.

L'erreur du vulgaire a été d'ailleurs partagée par les plus grands philosophes. Ainsi Aristote enseigne que si nous avons cinq sens, c'est parce qu'il y a dans les objets cinq propriétés distinctes et irréductibles qu'il appelle les sensibles propres et

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dont chacune correspond à un de nos sens : la couleur, le son, l'odeur, la saveur et la tangibilité, de là son célèbre aphorisme : un sens de moins, une science de moins. Jusqu'à Descartes la doctrine d'Aristote a régné sans contradiction en philosophie. Qu'une chose puisse exister sans pouvoir se manifester à aucun de nos sens, c'était là une supposition qu'un docteur du^moyen âge eût déclarée absurde a priori; et c'était un principe universellement admis dans l'Ecole, un de ces principes dont il était interdit de discuter, qu'entre ce qui n'existe pas et ce qui n'apparaît pas la différence est nulle : cadem est ratio non entis ac non apparcntis.

Nous nous laissons encore aujourd'hui guider plus ou moins inconsciemment par ce vieux préjugé. Phénomène est pour nous synonyme de fait ou d'événement naturel, comme si rien ne se faisait ni n'arrivait dans la nature qui ne fût susceptible de nous apparaître, de se montrer à nous de quelque façon, et nous commençons à peine à soupçonner avec certains penseurs contemporains que « dans des régions inabordables de l'espace, autour de nous, en nous peut-être, se produisent des ordres de phénomènes sur lesquels aucun jour ne nous est ouvert, que nulle sagacité ne saurait pressentir, et dont l'intelligence serait pourtant nécessaire pour avoir l'explication juste des choses1 ».

Toutefois une sorte de révolution semble se préparer de notre temps dans la conception générale que les savants se faisaient jusqu'ici des phénomènes de la nature; et cette révolution consistera à admettre deux ordres de phénomènes, les uns, ostensifs, pour leur appliquer le mot de Bacon, mais avec un sens plus général, ou pha?iéroïdes, si l'on nous permet c*

1. L. Bourdeau, Théorie des sciences, t. II, p. 624 (F. Alcan). Cf. Ch.Richet . « Il est mille fois certain que nous passons, sans les voir, à côté de phénomènes qui sont éclatants et que nous ne savons ni observer ni provoquer. » Revue scientifique, 1890, II.

néologisme, que la nature paraît avoir prédestinés à servir d'objets à notre connaissance et à notre étude, les seuls, ou peu s'en faut, que les savants aient considérés jusqu'ici; les autres, qu'on peut appeler clandestins ou cryptoïdes, que la nature semble au contraire avoir dérobés systématiquement à nos moyens habituels d'investigation, et dont il faut cependant que nous nous accoutumions désormais à concevoir et à admettre la réalité.

Deux sortes de causes contribuent à ce changement dans les idées.

La première, ce sont les découvertes extraordinaires qui se multiplient coup sur coup dans la seconde moitié du xixe siècle et qui nous dévoilent soudainement des phénomènes inconnus, dans des régions de la nature que nous pouvions croire entièrement explorées et pour ainsi dire percées à jour; la seconde c'est l'influence des doctrines philosophiques issues de Descartes de Leibnitz et de Kant qui ont de plus en plus familiarisé les esprits avec les notions métaphysiques de l'infinité de l'univers et de la relativité de la connaissance humaine.

Le commencement du xixe siècle a vu se constituer définitivement presque toutes les sciences de la nature, enfin en possession de leurs objets et de leurs méthodes ; et aussi longtemps qu'a duré cette première phase d'organisation et d'établissement, les savants ont pu croire qu'il ne restait plus qu'à développer régulièrement les résultats déjà acquis : tous les cadres, pensait-on, étaient tracés; il s'agissait simplement de les remplir ; mais on ne supposait pas que ces cadres ne pussent suffire à recevoir et à contenir tous les accroissements futurs de la science. La curiosité de l'esprit humain paraissait pour toujours circonscrite entre certaines barrières que Ton prenait de très bonne foi pour les bornes mêmes de la réalité. Aucun savant vers 1830 ou 1848, n'aurait eu un seul instant l'idée d'écrire des lignes comme celles-ci, qui datent de 1892 et qui montrent bien à quel point l'esprit scientifique a été s' élargissant dans la seconde moitié du xixc siècle :

« Il faut songer que la physique générale, qui est peut-être

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la base de toutes les sciences, se renouvelle incessamment, qu'elle est dans un état de perpétuel devenir, et que nous ne pouvons regarder comme le dernier mot des connaissances humaines ni la théorie dynamique de la chaleur et de l'électricité, ni la théorie de la permanence de la force, ni la théorie de l'attraction. Ce sont de grandes et admirables lois; mais sans tomber dans la rêverie, on peut supposer qu'elles seront un jour détrônées par des lois plus générales encore et qui en différeront. En effet, rien ne nous autorise à admettre que nous connaissons toutes les lois de la nature. Loin de là, il est vraisemblable que quelques forces seulement nous sont connues, tandis que les autres nous restent cachées. Que saurions-nous de l'électricité si Galvani et Volta n'avaient pas fait leurs expériences? Que pourrions-nous dire du magnétisme, si l'aimant n'existait pas? Il y a donc presque certainement dans la nature des forces cachées que nous ne savons pas voir et que le hasard ou le génie d'un homme finiront par découvrir. 4 »

Gomment en effet cette conviction ne s'imposerait-elle pas à tout savant qui réfléchit, lorsqu'il voit, par exemple, toutes les sciences médicales renouvelées de fond en comble par la découverte de Pasteur que nul médecin ne pressentait avant 1860 et qui, à son apparition, trouva dans le monde savant infiniment moins de partisans que d'adversaires ? L'existence des microbes était à peine soupçonnée : on sait aujourd'hui qu'ils sont partout et que la nature n'a pas d'agents plus énergiques.

Faut-il rappeler la transformation de l'astronomie opérée par la découverte de l'analyse spectrale, grâce à laquelle nous connaissons la constitution chimique des astres les plus reculés plus exactement que celle de notre propre planète ? La découverte plus récente encore des rayons Rœntgen a ouvert tout ù coup devant les physiciens une porte inaperçue jusque-là derrière laquelle se cachait tout un ensemble de phénomènes

i. Ch. Richet. Dans cent cuis {Revue scientifique, 12 mars 1892).

qu'on nVùi pas hésité la veille à déclarer impossibles a priori. Enfin nous venons d'apprendre que l'air dont la composition avait été si souvent analysée par tant de savants recèle cependant quatre gaz absolument inconnus, l'argon, le crypton, le néon et le métargon; et on ne peut affirmer que la liste soit irrévocablement close1.

D'un autre côté, la philosophie moderne est arrivée, par diverses voies, à cette conclusion que le connaissable n'est pas la réalité tout entière, mais seulement une partie, ou pour mieux dire, un aspect de la réalité.

Descartes accorde sans doute une valeur absolue à la connaissance rationnelle fondée sur les idées claires et distinctes, mais il professe nettement la relativité de la connaissance sensible. Nos sens, selon lui, ne nous font nullement saisir la vraie nature des choses, laquelle est entièrement géométrique et mécanique : ils ne nous renseignent que sur leurs propres modifications ; et par cela même ils ne nous donnent des phénomènes du monde extérieur qa'une connaissance indirecte et incomplète. De l'infinité des figures et des mouvements que l'étendue matérielle est susceptible de recevoir, ils ne nous révèlent qu'une infiniment petite partie sous les apparences illusoires du son, de la lumière, de la chaleur, en un mot des différentes qualités sensibles. La matière, n'ayant de bornes assignables ni dans l'espace ni dans le temps, réalise infiniment plus de phénomènes que nous ne pouvons en observer, que nous ne pouvons même en concevoir ; et c'est pourquoi le champ des possibilités naturelles est pour Descartes illimité : notre imagination ne saurait inventer de prodige que le mécanisme de la nature soit impuissant à exécuter 2.

1. Depuis que ces lignes ont été écrites, la découverte sensationnelle du radium est encore venue étonner le monde.

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