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CHAPITRE VI

LA CRYPTOPSYCHIE

Dans un passage, peu remarqué, du Discours de la méthode (IIIe partie), Descartes prétend que « Faction de la pensée par laquelle on croit une chose étant différente de celle par laquelle on connaît qu'on la croit, elles sont souvent l'une sans l'autre » . En d'autres termes, la croyance, selon lui, serait souvent inconsciente; et on pourrait dès lors se demander si d'autres états de l'esprit ne sont pas susceptibles de présenter le même caractère.

Cependant, il semble bien que l'on doive attribuer à Leibnitz la première conception des phénomènes psychologiques inconscients ou, comme il les appelle, des perceptions insensibles. C'est Leibnitz qui a le premier soupçonné « qu'il y a à tout moment une infinité de perceptions en nous, mrls sans aperception et sans réflexion, c'est-à-dire des changements dans l'âme même dont nous ne nous apercevons pas, parce que les impressions sont ou trop petites, ou en trop grand nombre, ou trop unies, en sorte qu'elles n'ont rien d'assez distinguant à part, mais jointes à d'autres, elles ne laissent pas de faire leur effet et de se faire sentir, au moins confusément, dans l'assemblage ».

Depuis lors, cette conception est devenue d'un usage courant en psychologie, et si l'on a pu discuter sur l'interprétation qu'il convient de donner à cette expression de « phénomènes psychologiques inconscients », les uns tenant pour l'inconscience absolue, les autres pour l'inconscience relative ou subconscience, on a du moins été d'accord sur la nécessité

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d'admettre de tels phénomènes pour une explication satis* faisante de la vie mentale.

Il semble que la question ait fait un pas décisif depuis qu'elle a pu être portée sur le terrain de l'expérimentation par l'étude de certains faits plus ou moins anormaux ou pathologiques qui ont permis de rendre en quelque sorte visible tout ce fourmillement intérieur de phénomènes jusque-là profondément caché à nos regards.

On a pu en effet prouver expérimentalement qu'à côté et au-dessous des sensations, perceptions, idées, jugements, raisonnements, etc., dont nous avons conscience, existent ou peuvent exister, d'autres sensations, perceptions, idées, jugements, raisonnements, etc., dont nous n'avons pas conscience; et même que ces derniers peuvent se coordonner entre eux et s'organiser d'une façon suffisamment systématique pour constituer comme une seconde personnalité plus ou moins distincte et indépendante de la personnalité principale.

Si nous donnons le nom général de « crytopsychie » à cette sorte de latence des phénomènes psychologiques, nous pouvons, au moins pour la commodité de notre étude et sans rien préjuger sur le fond des choses, distinguer deux formes ou deux degrés dans la cryptopsychie ainsi comprise, premièrement une cryptopsychie élémentaire, fragmentaire, consistant en phénomènes isolés, épars, et une cryptopsychie synthétique, organisée, consistant en phénomènes plus ou moins étroitement rapprochés et liés de façon à revêtir l'apparence d'une personnalité secondaire .

Dans le premier genre de cryptopsychie, le cas le plus fréquent est celui des sensations inconscientes.

On sait combien sont fréquentes les anesthésies chez les hystériques : mais ces anesthésies sont-elles réelles ou apparentes? En d'autres termes, lorsqu'on touche, pince, pique, brûle, etc.,

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une partie du corps chez un hystérique qui semble ne rien ressentir, faut-il comprendre que les diverses excitations que Ton pratique ainsi sur lui ne sont suivies d'aucune sensation, ou bien est-il permis de supposer qu'elles déterminent en effet des sensations, mais que ces sensations sont simplement inconscientes?

Pour résoudre ce problème, il faudrait avoir quelque moyen de rendre manifestes ces sensations qui échappent à la conscience du sujet.

Nous allons donc passer en revue, avant d'aller plus loin dans l'étude des différentes sortes de phénomènes cryptopsychiques, les procédés qui permettent de révéler (dans un sens analogue à celui où les protographes emploient ce terme) les sensations inconscientes et même, en général, tous les faits psychologiques inconscients.

Un premier procédé est le somnambulisme subséquent. Il consiste à mettre le sujet apparemment insensible en somnambulisme et à l'interroger sur ce qu'il a ressenti au moment même où il paraissait ne rien sentir. On s'aperçoit alors, par ses réponses, que les sensations se sont bien produites, mais qu'elles n'étaient pas accompagnées de conscience, du moins qu'elles étaient étrangères à la conscience centrale et personnelle du sujet.

Je me souviens d'avoir employé pour la première fois ce procédé vers 1896 à la Salpêtrière, dans le service du regretté docteur A. Voisin. Un de mes anciens élèves, B. L.. ., aujourd'hui docteur-médecin à Paris, alors interne dans ce service, me parla d'une de ses malades, S..., hystérique atteinte d'anesthésie cutanée sur toute la superficie du corps. S... s'était fait à son insu des brûlures très étendues pour lesquelles on avait dû d'abord la soigner, et c'est même là ce qui avait donné l'idée d'explorer sa sensibilité : on s'était alors aperçu qu'elle était complètement insensible. On avait en vain essayé de restaurer chez elle la sensibilité par des suggestions appropriées faites en état d'hypnose : endormie ou éveillée, S... restait anesthésique totale. Je venais de

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relire à ce moment les remarquables travaux de M. Pierre Janet sur l'automatisme psychologique, et je me demandai si véritablement cette anesthésie hystérique ne recouvrait pas, comme celles dont il est question dans son livre1, une sensibilité inconsciente.

S..., mise en somnambulisme, fut prévenue qu'à son réveil des piqûres seraient pratiquées sur diverses parties de son corps et qu elle devrait s'en souvenir et les indiquer exactement dans un second somnambulisme. Une fois éveillée, S... parut ne pas se rappeler la suggestion : pendant que son attention était distraite par une conversation avec l'un des assistants, on fit sur différentes parties de son corps cachées à sa vue un certain nombre de piqûres . Une fois remise en somnambulisme, S... indiqua avec une exactitude parfaite les points de son corps où ces piqûres avaient été faites et Tordre môme dans lequel elles s'étaient succédé. — Il eût été intéressant de reprendre cette expérienee sans la faire précéder d'aucun avertissement ou suggestion et en variant, autant que possible, les circonstances. D'une manière générale, il conviendrait de s'assurer si tous les cas d'anesthésie hystérique partielle ou totale ne sont pas en réalité des cas de sensibilité subconsciente.

. Un second procédé est celui que M. Pierre Janet a décrit sous le nom de suggestion par distraction et qu'il paraît avoir le premier employé. Il peut servir non seulement à révéler les phénomènes subconscients qui peuvent exister spontanément chez certains sujets, mais encore à les provoquer expérimentalement. Il consiste à profiter d'un moment de distraction du sujet pour lui faire telle ou telle suggestion, laquelle est ensuite réalisée par lui sans qu'il ait conscience de le faire, bien qu'il soit en état de veille et que ses actes semblent impliquer un exercice plus ou moins compliqué de ses facultés mentales.

Ainsi, dit M. Pierre Janet, L..., avec cette distraction facile, qui

1 L'automatisme psychologique,ll*i)aTlie,ch. n: Lesanesthésies. (F. Alcan.)

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est le propre des hystériques, écoutera les autres personnes qui parlent, mais ne m'écoutera plus et ne m'entendra pas même, si je lui commande à ce moment quelque chose. Cette femme ne présente pas, comme d'autres sujets, une véritable suggestibilité à l'état de veille. Si je m'adresse directement à elle et lui commande un mouvement, elle s'étonne, discute et n'obéit pas. Mais quand elle parle à d'autres personnes, je puis réussir à parler bas derrière elle sans quelle se retourne. Elle ne m'entend plus, et c'est alors qu'elle exécute bien les commandements sans le savoir. Je lui dis tout bas de tirer sa montre et les mains le font tout doucement : je la fais marcher, je lui fais mettre ses gants et les retirer, etc. *

I/anesthésie, chez certains sujets, donne lieu à des phénomènes du même genre.

Je mets dans la main gauche de L... (le côté gauche est complètement aneslhésique) une paire de ciseaux et je cache cette main par un écran. L.... que j'interroge, ne peut absolument pas me dire ce qu'elle a dans la main gauche, et cependant les doigts de la main gauche sont entrés d'eux-mêmes dans les anneaux des ciseaux qu'ils ouvrent et ferment alternativement. Je mets de même un lorgnon dans la main gauche; cette main ouvre le lorgnon et se soulève pour le porter jusqu'au nez, mais à mi-chemin, il entre dans le champ visuel de L... qui le voit alors et reste stupéfaite. « Tiens, dit-elle, c'est un lorgnon que j'avais dans la main gauche. » (Ibid, p. 253).

Un troisième procédé, qui se rattache au précédent, et que M. Pierre Janet a également employé d'une façon systématique dans presque toutes ses recherches de cryptopsychie, est Y écriture automatique. Les spirites semblent s'en être servis les premiers, dans un tout autre but, cela va sans dire, mais on peut parfaitement l'isoler de toute pratique et de toute croyance spirites . — Pris en lui-même, le phénomène de l'écriture automatique consiste simplement en ceci qu' « une personne en causant, en chantant, écrit sans regarder son papier des phrases suivies et même des pages entières, sans avoir conscience de ce qu'elle écrit. — A mes yeux, dit Taine, à qui nous empruntons cette description, sa sincérité est parfaite, car elle déclare qu'au bout de sa page elle n'a

1. Pierre Janet, L'automatisme psychologique, IIe partie, ch. i, p. 238.

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aucune idée de ce qu'elle a tracé sur le papier. Quand elle le lit, elle en est étonnée, parfois alarmée1. »

Pour provoquer expérimentalement ce phénomène, on peut avoir recours soit à la suggestion par distraction dont nous venons de parler, soit à la suggestion en état de somnambulisme antécédent.

Voici un exemple du premier dispositif :

Je lui prends (à L...) la main gauche qui est anesthésique, elle ne s'en aperçoit pas et cause avec d'autres personnes... Je lui mets un crayon dans la main droite et la main serre le crayon, mais au lieu de lui diriger la main et de lui faire tracer une lettre qu'elle répétera indéfiniment, je pose une question : « Quel âge avez-vous? Dans quelle ville sommes-nous ici? » et voici la main qui s'agite et écrit la réponse sur le papier, sans que pendant ce temps L... se soit arrêtée de parler d'autre chose2.

Voici un exemple du second dispositif, d'après le même auteur :

Les suggestions sont faites pendant le sommeil hypnotique bien constaté; puis le sujet est complètement réveillé, les signes et l'exécution ont lieu pendant la veille. Quand j'aurai frappé dans une main, lui dis-je (au sujet L...), vous prendrez sur la table un crayon et du papier et vous écrirez le mot « Bonjour ». Au signe donné, le mot est écrit rapidement, mais d'une écriture lisible. L... ne s'était pas aperçue de ce qu'elle faisait; mais ce n'était là que du pur automatisme qui ne manifestait pas grande intelligence. « Vous allez multiplier par écrit 739 par 12. » La main droite écrit régulièrement les chiffres, fait l'opération et ne s'arrête que lorsque tout est fini. Pendant ce temps L..., bien éveillée, me racontait l'emploi de sa matinée et ne s'était pas arrêtée une fois de parler pendant que sa main droite calculait correctement3.

Mais il n'est pas nécessaire de poser la question au sujet pendant le somnambulisme et de le réveiller ensuite pour qu'il écrive la réponse sans le savoir. Il suffit, d'après le même auteur, de lui suggérer une fois pour toutes pendant le

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