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CHAPITRE V

Le mot de suggestion a pris, dans la seconde moitié du xixc siècle, une signification particulière en même temps que son usage s'est extraordinairement généralisé. Il sert à désigner tout un ordre de phénomènes dont la plupart sont encore, quoi qu'en disent les théoriciens de certaines écoles médicales, très mal connus et très obscurs, et qui se rattachent par d'étroits liens aux phénomènes de fascination, d'hypnotisme, voire même de magnétisme animal, décrits ou étudiés plus ou moins scientifiquement par quelques observateurs du xviue siècle et du commencement du xixc.

Dans l'acception ordinaire du mot, il y a suggestion chaque fois qu'une personne évoque, le plus souvent par la parole, dans l'esprit d'une autre personne, une idée à laquelle celle-ci n'aurait pas été conduite par le cours naturel de sa pensée, idée susceptible d'exercer quelque influence sur ses sentiments ou sur sa conduite.

Mais dans ce sens, on ne préjuge nullement l'effet final produit par l'idée ainsi évoquée : il se peut qu'elle détermine des sentiments et des actes conformes ; il se peut aussi qu'elle soit écartée, soit immédiatement, soit après examen, par la personne à qui on la suggère : mais, dans l'un comme dans l'autre cas, le mot n'implique pas nécessairement l'idée d'une influence irrésistible.

Au contraire, dans son acception nouvelle, le mot sugges-

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lion implique l'idée d'une obéissance involontaire ou même automatique de la personne à l'idée qui lui a été suggérée, et, ce qu'il y a de remarquable dans le phénomène, c'est justement cette impossibilité où se trouve la personne de ne pas faire ou de ne pas croire ce qu'on lui dit. De là, le nom de sujet qu'on lui donne le plus souvent, pour marquer l'état de sujétion dans lequel elle se trouve en effet par rapport à celui qui lui fait une suggestion de cette sorte, et le nom d'hypotaxic (littéralement subordination, soumission) donné par Durand (de Gros) à l'état du système nerveux qui rend possible cette obéissance forcée du sujet à la suggestion.

Toutefois, entre ces deux sens, le passage peut se faire insensiblement, et la grande difficulté est de savoir dans quelle mesure il convient de les distinguer et de les opposer l'un à l'autre.

L'école de Nancy tend à les confondre : ainsi le Dr Bernheim définit la suggestion : « L'acte par lequel une idée est introduite dans le cerveau et acceptée par lui. » C'est pourquoi cette école voit, en quelque sorte, la suggestion partout dans la vie humaine : l'exemple, l'éducation, l'éloquence, l'autorité morale, autant de formes de la suggestion qui ne diffèrent pas en essence delà suggestion hypnotique.

Au contraire, l'école de Paris s'efforce de limiter la suggestion à un ordre de faits plus ou moins exceptionnels et anormaux. C'est, dit le Dr Pierre Janet, « l'opération par laquelle, dans le cas d'hypnotisme, ou peut-être dans certains états de veille à définir, on peut, à l'aide de certaines sensations, surtout à l'aide de la parole, provoquer chez un sujet nerveux, bien disposé, une série de phénomènes plus ou moins automatiques, le faire parler, agir, penser, sentir comme on le veut, en un mot le transformer en machine ».

Il importe, donc, pour fixer les idées, de distinguer deux sortes de suggestion : d'une part, la suggestion ordinaire, qui se produit à l'état de veille, et à laquelle le sujet peut normalement résister, ou à laquelle il obéit, soit en vertu d'un consentement plus ou moins réfléchi, soit par un effet de sa

crédulité et de sa docilité naturelles, et la suggestion hypnotique , qui se produit pendant l'hypnose ou pendant un état de veille apparente plus ou moins foncièrement analogue à l'hypnose, à laquelle il ne peut pas résister, quand bien même il en aurait le désir, et à laquelle il obéit, en dehors de tout consentement réfléchi, par l'effet d'une crédulité et d'une docilité en quelque sorte artificielles et anormales.

Par la même raison, il convient de distinguer deux sortes de suggestibilitê, Tune ordinaire et qui se confond avec la tendance naturelle qu'ont plus ou moins tous les hommes à croire et à faire ce qu'on leur dit, l'autre hypnotique, qui est spéciale à certains individus ou plutôt à certains états du système nerveux et qui est une incapacité artificielle de contrôler les idées et de résister aux impulsions suggérées.

A ce point de vue, la caractéristique de la seconde sorte de suggestion, c'est sa liaison avec un état ou une disposition sui generis du système nerveux, l'état ou la disposition hypnotique. En d'autres termes, la suggestion ainsi comprise est fonction de l'hypnotisme, lequel pourrait donc se définir — au moins partiellement — « un état qui développe une suggestibilité spéciale, absolument automatique et irrésistible ».

Que si l'on voulait définir plus complètement l'hypnotisme, il faudrait évidemment le caractériser en lui-même, abstraction faite de toute relation avec la suggestion et la suggestibilité : mais cette définition ne sera possible qu'après une étude plus complète de l'ensemble de ses caractères et de ses effets.

Le nom même qu'on lui donne et qui l'assimile au sommeil, montre qu'on le conçoit généralement comme « un état de torpeur ou de stupeur cérébrale, où la plupart des fonctions supérieures sont suspendues ou frappées d'inhibition, tandis qu'il se produit une dynamogénie exceptionnelle dans les centres inférieurs de l'axe céphalo-rachidien » .

Au point de vue psychologique, l'hypnotisme a été défini, soit comme un état de mono-idéisme (rétrécissement du champ de la conscience réduit à une seule impression ou idée), soit comme une dissociation de la personnalité (désagrégation des

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états de conscience qui dans la veille normale sont coordonnés entre eux et subordonnés à un état central et dominant) .

L'école de Nancy n'accorderait à toutes ces distinctions qu'une valeur secondaire et provisoire. Selon elle, « la suggestion est la clé de tous les phénomènes de l'hypnose » . En d'autres termes, l'hypnotisme est fonction de la suggestion.

La plupart de ses partisans n'emploient en effet ou ne croient employer pour produire l'hypnose que la suggestion verbale, c'est-à-dire des procédés de persuasion ou parfois d'intimidation, simplement destinés à mettre en jeu la crédulité et la docilité naturelles des individus sur lesquels ils opèrent.

Dans ce point de vue, il y aurait donc continuité entre ces trois termes : 1° suggestion et suggestibilité ordinaires ; 2° hypnotisme (provoqué par l'emploi de celles-ci) ; 3° suggestion et suggestibilité hypnotiques ; et, par conséquent, on pourrait à la rigueur passer immédiatement du premier terme au troisième, c'est-à-dire de la suggestibilité modérée et normaleà la suggestibilité exagérée et anormale, sans passernécessairement par l'intermédiaire de l'hypnotisme, celui-ci d'ailleurs n'étant rien de plus qu'un sommeil, identique en essence au sommeil ordinaire, mais provoqué par suggestion.

Nous n'avons pas pour le moment à prendre parti entre les deux interprétations1.

1. Tout en nous rappelant que dans un ordre de recherches aussi délicat, quiconque n'a pas observé et expérimenté personnellement doit être très réservé en matière d'affirmation comme de négation, nous serions plutôt disposé à préférer l'interprétation de l'école de Paris. C'est en ce sens que nous avons répondu aux questions du Dr Crocq fils sur ces deux points : 1° Le sommeil hypnotique est-il de même nature que le sommeil ordinaire? 2° Le sommeil hypnotique est-il toujours dû à la suggestion? (Dr Crocq fils. L'hypnotisme scientifique, 1896, p. 242, 245.) Nous reproduisons ici ces réponses.

1° Non, le sommeil dit hypnotique ne nous semble pas de même nature que le sommeil ordinaire. Il en diffère profondément par la suggestibilité anormale qu'il développe chez presque tous les sujets, et cette différence doit tenir très probablement à une différence plus profonde encore dans l'état général du système nerveux et de l'organisme. Sans doute ici comme ailleurs la nature doit obéir à la loi de continuité : les deux sommeils peuvent se relier l'un à l'autre par une infinité de degrés, mais il en est de même du sommeil et de la veille. D'ailleurs, les curieuses expériences

Contentons-nous de dire qu'il faudrait pour démontrer la seconde toute une série d'épreuves et de contre-épreuves expérimentales, qui n'ont jamais été faites avec la rigueur désirable par les théoriciens de l'école de Nancy \

du Dr Moutin, trop peu connues en général du public scientifique, prouvent que la plupart des phénomènes dits hypnotiques (suggestions, con* tractures, attitudes cataleptiques, etc.) peuvent être obtenues par des manœuvres très simples chez un grand nombre de personnes qu on n'a jamais endormies, qu'on n'endormira peut-être jamais de leur vie, et qui restent parfaitement éveillées pendant toute la durée des expériences. La vérité, selon moi, c'est que le système nerveux est susceptible d'un grand nombre de modalités plus ou moins caractérisées, dont les deux formes extrêmes sont la veille et le sommeil, et c'est la veille et le sommeil qui nous servent de types pour concevoir et mesurer toutes les autres : mais celles-ci ne sont à proprement parler ni des veilles ni des sommeils, quelque ressemblance plus ou moins marquée qu'elles puissent présenter avec l'un ou l'autre de ces types. La plupart de ces modalités restent en puissance chez la grande majorité des individus : elles n'apparaissent et surtout ne se fixent chez quelques-uns que dans des conditions plus ou moins accidentelles, que l'expérience seule peut nous apprendre.

2° La suggestion ne peut pas, selon moi, être la cause profonde et suffisante des phénomènes qu'on lui attribue, mais elle en est seulement l'occasion, la condition déterminante. La vraie cause doit être une certaine modification (de nature encore inconnue) de l'état circulatoire et nerveux des centres cérébraux et de tout le système cérébro-spinal. Tant que cette modification n'est pas produite, j'ai beau dire à quelqu'un : vous ne pouvez plus ouvrir les yeux, vous ne pouvez plus ployer les bras ou les jambes, il se moque de mes suggestions. Or il n'y a a priori aucune raison de supposer que cette modification ne puisse être produite que par la suggestion elle-même. Là où elle est possible (car elle ne Test pas chez tout le monde, et il faut aussi que le sujet y soit prédisposé), elle semble bien plutôt pouvoir être produite par un grand nombre de causes différentes, par toutes celles du moins qui troublent assez profondément l'équilibre habituel du système. D'autre part, l'expérience prouve que des pratiques purement physiques, comme par exemple la fixation prolongée d'un point unique (expériences de Braid, de Grimes et du Dr Philips) la produisent très rapidement chez un grand nombre de sujets et préparent ceux-ci à subir les effets de la suggestion.

1. Nous empruntons au livre du Dr Montin, le Diagnostic de la suggestibilité, les observations suivantes qui semblent bien prouver que certaines manœuvres, certaines sensations ont par elles-mêmes la propriété de produire l'hypnose indépendamment de toute suggestion.

« Je fis monter, dit Braid, un de mes domestiques qui ne connaissait rien du mesmérisme. et, dans les instructions que je lui donnai, je lui fis croire que son attention fixe m'était nécessaire pour surveiller une expérience chimique devant servir à la préparation d'un médicament. Cette recommandation lui était assez familière; il n'en fut donc pas étonné. Deux minutes et demie plus tard, ses paupières se fermaient lentement, avec un mouvement vibratoire ; sa tête retomba sur sa poitrine, il poussa un profond soupir et fut instantanément plongé dans un sommeil bruyant. »

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La seule étude méthodique de la suggestibilité normale que nous connaissions est celle qui a été faite par M. Binet, dans son remarquable ouvrage sur la Suggestibilité, où il retrace tout un ensemble d'observations et d'expériences faites principalement sur les enfants des écoles primaires. Il pense que « le mot de suggestibilité répond à plusieurs phénomènes que l'on doit provisoirement distinguer, et qui sont les suivants : 1° l'obéissance à une influence morale, venant d'une personne étrangère ; 2° la tendance à l'imitation ; 3° l'influence d'une idée préconçue qui paralyse le sens critique; 4° l'attention expectante ou les erreurs inconscientes d'une imagination mal réglée; 5° les phénomènes subconscients qui se produisent pendant un état de distraction ou par suite d'un événement quelconque qui a créé une division de conscience. G'està cette

— Le Dr Lajoie (de Nashua, New-Hampshire) rapporte le fait suivant : « Je fus appelé, il y a seize mois, auprès d'un enfant qui dormait depuis vingt heures ; très alarmés, les parents me demandent ce que cela veut dire. Je réveillai l'enfant (douze ans) assez difficilement en lui suggérant l'idée du réveil. Et ce garçon me montra sur la table une boule reluisante : « Je m'amusais à essayer de regarder le soleil qui donnait sur cette boule, je me suis fatigué et je ne me rappelle plus rien, dit-il. » Il n'y a eu là évidemment pas de suggestion autre que celle due à la fatigue (?) » — Un autre cas du même genre a été observé par le Dr Auguste Voisin. Il s'agit d'une jeune fille de vingt ans affectée d'attaques convulsives qu'il a hypnotisée par le moyen du miroir rotatif du Dr Luys sans aucune suggestion. — De même le Dr Grocq {Hypnotisme scientifique, p. 251) raconte qu'il a hypnotisé une hystérique à l'hôpital de Molesbeck par la simple fixation du regard ; on ne savait pas dans cet hôpital, qu'il s'occupait de le question, et aucune manœuvre de ce genre n'y avait été provoquée. Cette malade a présenté, dès la première séance, le somnambulisme véritable avec insensibilité complète. « Il n'y a pas, dit le Dr Grocq, de suggestion inconsciente possible dans ces conditions », et il ajoute : « Depuis lors, à tout instant il m'est arrivé d endormir, par la fixation d'un objet brillant, des sujets ignorant absolument ce qu'on leur voulait. Enfin « l'hypnotisation des animaux s'explique bien difficilement dans l'hypothèse de la suggestion... »

« L'hypnotisme, conclut le Dr Moutin, ne nous semble donc pas pouvoir se ramener à la suggestion : ce sont deux faits connexes mais distincts et qui ne sont pas nécessairement en proportion l'un de l'autre. On trouve en effet des individus qui sont suggestibles au plus haut degré et qu'on ne réussit pps cependant à hypnotiser, et d'autre part on rencontre aussi parfois des individus qui s'hypnotisent avec la plus grande facilité et sur lesquels la suggestion n'a guère de prise. Toutes ces anomalies, qui n'ont pas été étudiées d'assez près, prouvent, ce nous semble, qu'il ne faut pas se hâter d'identifier, comme on le fait trop volontiers dans l'école de Nancy, l'hypnotisme et la suggestion. »

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catégorie qu'appartiennent les mouvements inconscients, le cumberlandisme, les tables tournantes et l'écriture spirite ».

La suggestibilité hypnotique recouvre très certainement aussi une variété plus ou moins grande de phénomènes divers.

Sans vouloir les énumérer tous, distinguons tout d'abord la suggestion proprement dite qui correspond à peu près aux deux premiers termes de la série de Binet citée plus haut, et Y auto-suggestion qui correspond aux trois autres.

Dans le premier cas, l'idée est présentée au sujet par une autre personne ; dans le second cas, elle surgit spontanément dans son esprit par l'effet des circonstances. Un cas intermédiaire, extrêmement fréquent, est celui où l'opérateur suggestionne in volontairement un sujet en le provoquant, sans le savoir, às'auto-suggestionner. Ces suggestions inconscientes et indirectes sont extrêmement fréquentes danstoutesles expériences d'hypnotisme, et l'école de Nancy en a très justement fait ressortir l'importance.

A un autre point de vue, on distingue des suggestions positives qui obligent le sujet à avoir une certaine perception, à faire un certain acte, etc., et les suggestions négatives qui, au contraire, suppriment une perception ou empêchent un acte déterminé.

Si l'on considère les moyens employés pour suggestionner, on distinguera la suggestion orale ou verbale, qui se lait par la parole, de la suggestion par le geste ou par tout autre espèce de signe.

D'autre part la suggestion orale peut être impérative ou simplement affirmative > selon que l'opérateur donne un ordre au sujet ou se contente d'annoncer que le sujet va éprouver telle sensation ou accomplir telle action.

Les suggestions pourraient aussi se classer d'après la nature des idées suggérées : 1° suggestions portant sur des impressions sensorielles ou sur des perceptions plus ou moins complexes ; 2° sur des actes intellectuels de mémoire, de jugement, de raisonnement ; 4° sur l'idée de la personnalité ; 4° sur des actes volontaires; 5° sur des fonctions physiologiques, soit

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pour les troubler, soit pour en rétablir l'exercice régulier.

Enfin les suggestions, dans leurs rapports avec l'hypnotisme, ont été distinguées en suggestions intra-hypnotiques ou proprement hypnotiques et suggestions post-hypnotiques, les premières se faisant et s'accomplissant pendant que le sujet est en état d'hypnose, les secondes se faisant pendant que le sujet est dans cet état, mais s'accomplissant alors qu'il est réveillé et souvent après un très long intervalle. Dans ce cas, le sujet n'a aucun souvenir de la suggestion qui lui a été faite, bien qu'il l'exécute ponctuellement.

Faut-il admettre un autre genre de suggestion, différant de tous les précédents, la suggestion mentale, dans lequel l'idée serait suggérée en dehors de toute parole, de tout geste, de tout signe sensible, par un simple acte de pensée ou un simple effort de volonté? Il y a là d'abord une question défait sur laquelle on discute encore ; mais, en admettant le fait, i il ne nous paraît pas facile de le faire rentrer dans le cadre de la suggestion hypnotique, du moins si l'on veut avoir égard à sa caractéristique essentielle.

Ce qu'il y a de typique dans la suggestion, ce n'est pas l'affirmation que j'énonce devant le sujet et qu'il entend, c'est la nécessité immédiate, irrésistible qui s'impose à lui de me croire ou de m' obéir. Or, dans la soi-disant suggestion mentale, il n'importe guère, à vrai dire, quele sujet m'obéisse ou me croie : l'important, et aussi l'extraordinaire, c'est qu'il reçoive et perçoive mon ordre ou mon affirmation, bien que je sois hors de sa présence, à plusieurs kilomètres de lui, (comme dans les fameuses expériences du Havre, faites par Pierre Janet avec son sujet Léonie).

Le fait, s'il est réel, serait donc mieux nommé transmission de pensée* et il est évident qu'il ne peut s'expliquer en aucune façon par les mêmes principes que les suggestions véritables.

LA SUGGESTION ET L HYPNOTISME ili

La suggestion soulève un très grand nombre de problèmes qui intéressent, les uns la science de l'homme sous son double aspect physiologique et psychologique, d'autres la morale, d'autres enfin la médecine.

1° Les premiers concernent surtout le mécanisme et la nature intime de la suggestion.

A cet égard les théories en présence peuvent se partager en deux groupes, selon qu'elles cherchent l'explication de la suggestion en dehors du sujet, dans l'opérateur (théories objectives) ou en dehors de l'opérateur, dans le sujet (théories subjectives) .

La plus ancienne, dans le premier groupe, est la doctrine, aujourd'hui discréditée, au magnétisme animal, professée par Mesmer et ses disciples, Puységur, Deleuze, etc. Elle attribue les effets de la suggestion à une force physique, analogue à celle de l'aimant, que certains individus rayonneraient autour d'eux, dont ils pourraient se servir à volonté, et par laquelle, s'emparant du cerveau et des nerfs d'autres individus sensibles à cette influence, ils les contraindraient d'obéir à leur parole ou même, dans certains cas, à leur pensée. L'hypnotisme ne serait, dans cette hypothèse, que l'effet le plus immédiat et le plus général de la force magnétique.

Bien que la presque totalité des savants contemporains répudient le magnétisme animal, beaucoup y reviennent à leur insu en admettant la réalité des phénomènes de suggestion mentale. On ne voit guère, en effet, comment un cerveau pourrait, à distance et sans l'emploi d'aucun signe sensible, influencer un autre cerveau, à moins qu'il n'existe un rayonnement ou un courant de force allant du premier au second.

N'est-ce pas aussi un retour déguisé à la même doctrine que la théorie des contemporains qui, comme Binet, prétendent expliquer la suggestion par X autorité morale ? Si véritable-

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ment l'autorité morale réside dans ceux qui l'exercent (et non pas seulement dans les idées et croyances de ceux qui s'y soumettent), si elle contient, comme Binet semble quelquefois l'insinuer, un élément personnel, mystérieux, inexplicable, elle ressemble tout à fait à la force des magnétiseurs, avec cette seule différence qu'elle est psychologique au lieu d'être physique, — et c'est là plutôt, à notre sens, une infériorité de cette hypothèse, car le physique, par définition, se prête infiniment mieux que le psychologique à la vérification et à la mesure.

Les théories subjectives de la suggestion se dédoublent, elles aussi, en deux théories opposées, rime physique ou physiologique (école de Paris), l'autre morale ou psychologique (école de Nancy) .

Selon la première, la suggestion s'explique par un état particulier du système nerveux (l'hypnotisme), qui lui-même se rattache a une diathèse nerveuse (l'hystérie). Un des caractères principaux de cette diathèse, c'est l'extrême instabilité du système nerveux dont les éléments, ailleurs associés et hiérarchisés au point de vue fonctionnel d'une façon constante, sont susceptibles de se dissocier et d'agir indépendamment les uns des autres sous l'influence de causes souvent tout à fait accidentelles. Grâce à cette instabilité, l'hypnotisme produirait une décoordination des fonctions cérébro-sensorielles, qui à son tour rendrait possible l'action immédiate et irrésistible de chacun des centres mis en jeu par telle ou telle suggestion, les autres centres et particulièrement les centres supérieurs du jugement et de la volonté n'exerçant plus ni direction ni contrôle.

Selon la seconde théorie, la suggestion est une conséquence naturelle de cette loi psychologique en vertu de laquelle toute idée tend à s'affirmer et à se réaliser, à moins qu'elle n'en soit empêchée par l'égale tendance d'une autre idée contradictoire. Cette loi, que Spinoza semble avoir le premier énoncée, a été reprise depuis par Herbart, Dugald-Stewart, Taine. etc. ; et le philosophe français contemporain, Fouillée, en a fait la base de son système des idées-force*.

Dans cette doctrine, la suggestion hypnotique, loin d'être un phénomène anormal et morbide, est au contraire, si l'on peut dire, le retour à l'état de nature, une manifestation éclatante d'une des lois universelles et primordiales de la vie psychologique ; et ce qui peut paraître étonnant, ce n'est pas qu'un tel phénomène se produise quelquefois, c'est bien plutôt qu'il ne se produise pas plus souvent. Mais, à vrai dire, pour qui regarde les choses de plus près, il se produit perpétuellement, sous des apparences et avec des dénominations diverses, et l'existence humaine n'est qu'un continuel échange de suggestions .

2° Au point de vue moral, le grand problème soulevé par la suggestion est celui de la liberté et de la responsabilité des sujets, qui va se continuer et se perdre dans le problème, éternellement discuté par les philosophes, de la liberté et de la responsabilité humaines.

Jusqu'à quel point peut-on hypnotiser un sujet malgré lui ? Jusqu'à quel point est-il libre de résister aux suggestions qui lui sont faites ?

A ces questions les réponses des divers théoriciens sont quelque peu discordantes, et l'on a vu même parfois le même auteur soutenir tour à tour deux opinions opposées.

Ainsi l'école de Paris admet, d'une part, qu'un sujet peut être hypnotisé malgré lui, puisqu'il suffit pour cela d'une action purement physique, par exemple un coup de tamtam, un éclair ds lumière électrique frappant brusquement les yeux, etc., et, d'autre part elle prétend que, si un sujet exécute certaines suggestions en apparence immorales ou criminelles (par exemple, commettre un vol, un assassinat), c'est pour complaire à l'expérimentateur et parce qu'il sait bien que ce ne sont que des « expériences de laboratoire » .

Au contraire, certains disciples de l'école de Nancy, par exemple Liégeois, affirment que les sujets, quand ils accomplissent les suggestions, sont incapables de toute résistance et transformés en véritables automates, ce qui n'empêche pas le chef de l'école de déclarer que « nul ne peut être hypnotisé

Boirac. — Psvchologic inconnue. S

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(r\ si -à-dire, d'après sa théorie même, suggestionné) contre son gré ».

Il ne nous paraît pas bien certain que ceux qui ont ainsi plaidé (non sans inconséquence) la liberté des sujets n'aient surtout cédé au désir — très peu scientifique — de « rassurer le public », comme le ditBernheim, contre la crainte qu'une interprétation favorable à l'irrésistibilité de la suggestion pourrait faire naître.

Quant au fond même de la question, nous ne croyons pas qu'on puisse s'en tenir à une solution unique et absolue. Certains sujets peuvent résister plus ou moins efficacement; certains autres ne le peuvent pas ; voilà, croyons-nous, la vérité ; et ces degrés dans la possibilité de la résistance dépendent de conditions qui nous sont presque entièrement inconnues et que nous désignons vaguement par les mots obscurs de « tempérament » et de « force de volonté ».

3° Enfin, au point de vue médical, la suggestion illustre d'une façon frappante ce que l'ancienne psychologie appelait « l'influence du physique sur le moral », et le problème est de savoir jusqu'où cette influence peut s'étendre et l'usage qu'on en peut faire pour la guérison des diverses maladies.

On sait que Mesmer et ses continuateurs avaient cru découvrir dans le magnétisme animal une panacée universelle.

Braid, qui contribua à substituer l'hypnotisme au magnétisme, ne paraît pas avoir attribué à ce nouvel agent aucune propriété thérapeutique; et l'école de Paris, qui se rattache historiquement à Braid, n'a guère vu que les applications expérimentales de l'hypnotisme, bien que Charcot, dans les dernières années de sa vie, ait écrit un article sur la « foi qui guérit ».

C'est surtout l'école de Nancy, avec Liébeault et Bernheim, qui a mis en lumière le rôle thérapeutique de la suggestion, soit simple, soit compliquée d'hypnotisme. Il ne faudrait pas presser beaucoup le Dr Bernheim pour lui faire dire que la plupart des remèdes et des traitements ne guérissent que par suggestion; et il est certain que la thérapeutique suggestive

LA SUGGESTION ET L HYPNOTISME 1 I ;i

compte à son actif les guérisons les plus variées et les plus extraordinaires.

La tendance des praticiens formés à l'école de Paris est, au contraire, de restreindre le rôle de la suggestion au traitement des affections nerveuses ou même de la seule hystérie , et encore ne lui attribuent-ils qu'une action superficielle et passagère, sur les symptômes plutôt que sur la maladie ellemême.

Il n'est peut-être pas, pour un critique impartial et désintéressé, de partie dans la médecine où les préjugés de secte, les idoia theatri de Bacon, aient plus d'empire que celle-ci; et c'est sans doute la raison pour laquelle les solutions s'y dégagent avec tant de difficulté et de lenteur.

On pourrait sans doute en dire autant des applications de la suggestion à l'orthopédie mentale, si cet ordre particulier d'applications, inauguré de nos jours par le Dl Bérillon, n'était pas encore à peu près entièrement inédit.

En somme, l'étude de la suggestion offre aux psychologues, aux moralistes, aux médecins un vaste champ de recherches à peine effleuré par les explorations des philosophes et des savants de la seconde moitié du xixe siècle.

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