L'HYPOTHÈSE DU MAGNÉTISME ANIMAL D'APRÈS DE NOUVELLES RECHERCHES
Les faits que je vais raconter paraîtront si étranges à la plupart de mes lecteurs, il semble si difficile de les rattacher aux lois actuellement connues de la physique et de la physiologie que je ne me décide pas sans hésitation ni sans appréhension à les exposer au public.
Je n'ignore pas d'ailleurs qu'une sorte de défaveur s'attache encore, même aujourd'hui, à tout cet ordre de recherches, comme s'il restait quelque chose dans beaucoup d'esprits de la superstitieuse terreur que ces phénomènes en apparence surnaturels ont pendant longtemps inspirée. Quiconque se risque à les étudier doit se résigner à passer aux yeux de bien des gens pour un émule des sorciers du moyen âge, et le moindre malheur qui puisse lui arriver, c'est d'être traité de charlatan ou d'esprit faible et crédule, naïvement épris du merveilleux.
Même parmi ceux qui consentent à reconnaître que ces recherches ne sont peut-être pas sans objet, beaucoup estiment que les expériences qu'elles entraînent sont dangereuses pour ceux qui s'y soumettent, immorales chez ceux qui les pratiquent : ils les verraient volontiers interdites par la loi. Les sentiments de la grande majorité des savants ne sont pas beaucoup plus favorables. Malgré l'exemple donné par Charcot, Dumontpallier, Bernheim, Beaunis, G h. Richet, etc., presque tous s'abstiennent d'étudier personnellement ces phénomènes ou même de s'enquérir des résultats de l'étude que
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d'autres en pourraient faire ; ils éprouvent un regret mêlé de pitié ou de dédain, chaque fois qu'un de leurs confrères s'engage dans une telle aventure.
J'ai plusieurs fois entendu exprimer cette opinion dans des milieux scientifiques, qu'il était fâcheux que Charcot eût compromis son autorité dans l'étude de l'hypnotisme et que c'était là sans doute la partie la moins recommandable de son œuvre. De tels phénomènes, pense-t-on, sont trop obscurs, trop exceptionnels, trop capricieux, ils laissent une. trop grande ouverture à l'illusion et à la supercherie pour qu'un vrai savant se soucie jamais de les étudier : ils sont le lot naturel des faiseurs de tours et donneurs de spectacles auxquels il ne vaut pas la peine de les disputer.
Enfin, même ceux qui les étudient plaident en quelque sorte les circonstances atténuantes. Ils s'excusent d'essayer de les soumettre à l'investigation scientifique en faisant remarquer qu'ils limitent scrupuleusement leur étude à un nombre restreint de faits très simples et très positifs, dont l'explication ne suppose aucune force inconnue, aucun agent mystérieux, à savoir les faits d'hypnotisme et de suggestion, et ils ne sont pas les moins résolus à fermer la porte de la science sur tous les faits qui ne pourraient rentrer dans cette formule l.
A quel accueil doit donc s'attendre le téméraire qui, sans être physicien ou physiologiste de profession, entreprend de réhabiliter la vieille hypothèse du magnétisme animal, non comme une théorie plus ou moins vraisemblable, mais comme la pure et simple expression de faits expérimentalement vérifiés ? Voilà plus d'un siècle que les partisans de cette hypo-
1. Notons cependant que les savants anglais sont à cet égard moins exclusifs ou moins timides que les nôtres, car beaucoup d'entre eux appartiennent à la Society for psychical research qui se propose justement d'étudier tous les phénomènes de cet ordre, et les savants américains paraissent disposés à suivre leur exemple. En France, les D" Gh. Richet et Dariex ont fondé une revue, les Annales des Sciences psychiques, particulièrement consacrée à l'étude des faits de télépathie, qui publie des observations fort intéressantes et qui ne semble pas cependant avoir encore réussi à vaincre l'indifférence ou même l'hostilité de nos savants pour ce genre de recherches.
thèse luttent sans succès pour l'introduire dans la science : à l'heure présente, on peut croire que la cause est irrévocablement perdue. Scientifiquement, le débat ne se poursuit plus qu'entre l'hypnotisme et la suggestion : le magnétisme animal est, pour ainsi 'dire, rayé du rôle. Pourtant la vérité a toujours le droit d'en appeler, et tôt ou tard elle finit par gagner son procès. Il ne faut pas moins que cette assurance pour nous enhardir à demander la re vision d'un jugement qu'on s'est trop hâté de croire définitif.
Pour bien entendre Fétat de la question, peut-être est-il d'abord nécessaire de caractériser nettement les trois théories adverses : magnétisme, hypnotisme et suggestion?
Les premiers qui observèrent les singuliers phénomènes produits par les procédés mesmériens, les attribuèrent avec Mesmer lui-même (1779) et de Puységur (1784) à l'action d'une force émanant de l'opérateur et rayonnant vers le sujet, force analogue à celle de l'aimant ; de là le nom de magnétisme animal qu'ils lui donnèrent. Selon eux, le regard, les impositions des mains, les passes, le souffle endorment ou éveillent, contracturent ou décontracturent, excitent ou paralysent les fonctions vitales et les facultés intellectuelles parce qu'ils servent de véhicules à cette force qu'ils transmettent d'un système nerveux à un autre. — Peu importe d'ailleurs le nom qu'on lui donne et la façon particulière dont on se la représente. Quiconque admet une influence physique pouvant s'exercer à distance entre deux êtres vivants professe par cela même l'hypothèse du magnétisme animal sous sa forme la plus simple et la plus générale.
On sait comment Braid (1843) reproduisit la plupart des effets obtenus par les magnétiseurs en mettant en jeu des procédés tout différents. La fixation prolongée du regard sur un point brillant ou toute autre manœuvre équivalente suffit en effet pourpre-
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voquer chez certaines personnes un engourdissement plus ou moins profond du cerveau qui les rend susceptibles de présenter la plus grande partie des phénomènes jusqu'alors attribués à Finfluence magnétique. Nul besoin de supposer ici une force inconnue : l'opérateur n'endort pas le sujet, c'est le sujet qui s'endort lui-même par l'effet de la fatigue ou de l'épuisement de ses centres nerveux. Aussi Braid, au nom de magnétisme, substitue celui d'hypnotisme et sous ce nouveau nom les faits, pendant si longtemps contestés, sont enfin admis par la science officielle le jour où Charcot(1879) en fait l'objet de ses fameuses leçons de la Salpêtrière. L'Ecole de Paris dont Charcot est le chef, adopte et complète l'explication de Braid. La cause initiale de tous les phénomènes hypnotiques est, selon elle, dans une modification de l'état du système nerveux, presque toujours produite par une excitation brusque ou prolongée, mais cette modification n'est elle-même possible que sous la condition préalable d'une diathèse spéciale, laquelle ne se rencontre que chez les hystériques ou du moins chez les névropathes.
Tout en n'assignant comme l'Ecole de Paris qu'une cause subjective au sommeil provoqué, l'Ecole de Nancy voit cette cause dans la suggestion, c'est-à-dire dans la conviction et l'attente du sujet qui réalise lui-même l'effet suggéré. Déjà en 1813, l'abbé Faria expliquait par la seule influence de l'imagination tous les effets jusqu'alors attribués au fluide magnétique, et il convertit à ses idées le général Noizet et le Dr Bertrand. Le Dr Liébault reprenait en 1868 la même thèse, mais sans beaucoup de succès, jusqu'au moment où le professeur Bernheim s'en faisait le défenseur et l'opposait à la doctrine de Paris. « La suggestion, dit Bernheim, est la clé de tous les phénomènes hypnotiques », et allant plus loin encore : « Il n'y a pas d'hypnotisme, il n'y que de la suggestion. » Ce qui revient à dire que non seulement les procédés de Mesmer, mais encore ceux de Braid, doivent toute leur efficacité non à une action physique ou plrysiologique spéciale, mais à la seule suggestion.
Ainsi, d'accord pour rejeter l'explication objective des partisans du magnétisme animal, l'Ecole de Paris et l'Ecole de Nancy n'en ont pas moins de l'ensemble de ces phénomènes des conceptions très différentes. Pour celle-ci n'ayant d'autre cause que la suggestion à laquelle tous les hommes sont plus ou moins sensibles, ils peuvent se produire en effet chez tous les hommes avec plus ou moins d'intensité, et ils n'obéissent dans leur évolution qu'à l'imagination des sujets ou à la volonté des opérateurs et aux habitudes qui peuvent résulter de l'une et de l'autre. Pour celle-là, ils dépendent avant tout d'un substratum matériel, ce sont des modalités d'un état pathologique parfaitement déterminé en soi, bien qu'imparfaitement connu de nous, et c'est pourquoi on ne peut les provoquer chez tous les individus, mais seulement chez une certaine classe de malades, et, quelque influence que la suggestion puisse avoir sur eux, ils n'en obéissent pas moins dans leur évolution à des lois définies, comme celles par exemple qui font se succéder dans un certain ordre la catalepsie, la léthargie et le somnambulisme, et attachent à chacun de ces trois états des propriétés caractéristiques. Bien mieux, l'influence extraordinaire delà suggestion sur les sujets est elle-même conditionnée et limitée par la disposition toute particulière de leur système nerveux et de leur cerveau : loin que la suggestion explique l'hypnotisme, c'est l'hypnotisme qui explique la suggestion (qu'il faut d'ailleurs se garder de confondre, comme le fait l'École de Nancy, avec l'influence morale que les hommes exercent normalement les uns sur les autres par la persuasion, l'autorité, l'exemple, etc.).
Nous n'avons pas ici à prendre parti entre les deux doctrines. S'il faut dire franchement notre pensée, nous croyons qu'elles ont chacune leur part de vérité, et nous leur appliquerions volontiers le mot de Leibnitz sur les écoles philosophiques : « La plupart des sectes ont raison dans ce qu'elles avancent, mais non pas en ce qu'elles nient. »
L'une et l'autre raisonnent comme si le même effet ne pouvait être produit que par une seule espèce de cause, et nous
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verrons que c'est encore ce même raisonnement qu'elles opposent Tune et l'autre à l'hypothèse du magnétisme animal1. — Nous produisons, dit l'Ecole de Nancy, le somnambulisme, la catalepsie, la léthargie, les contractures, etc., par la seule suggestion : donc partout et toujours ces phénomènes ne reconnaissent pas d'autre cause, et lorsqu'on s'imagine les produire autrement, c'est la suggestion seule qui fait à l'insu de l'opérateur l'efficacité des procédés qu'il emploie . — Nous produisons, dit l'Ecole de Paris, tous ces phénomènes par le seul hypnotisme sous la condition préalable de la diathèse hystérique : donc partout et toujours ces phénomènes ne reconnaissent pas d'autre cause, et lorsqu'on s'imagine les produire autrement, c'est l'hystérie seule, plus ou moins provoquée par l'hypnotisme, qui fait à l'insu de l'opérateur l'efficacité des procédés qu'il emploie. — L'une et l'autre auraient grand profit à méditer le chapitre de la logique de Stuart- Mill qui porte pour titre : « De la pluralité des causes et du mélange des effets. » Elles y apprendraient « qu'il n'est pas vrai qu'un effet dépende toujours d'une seule cause ou d'un seul assemblage de conditions, qu'un phénomène ne puisse être produit que d'une seule manière. Il y a souvent, pour le même phénomène, plusieurs modes de production indépendants. Un fait peut jouer le rôle de conséquent dans plusieurs successions invariables. Une foule de causes peuvent produire le mouvement, une foule de causes peuvent produire certaines sensations ; une loule de causes peuvent produire la mort. Un effet donné, bien que produit en réalité par une certaine cause, peut très bien pourtant être produit sans elle 2. »
Or, les phénomènes du « sommeil nerveux », comme l'appelait Braid, avec tous ceux qui s'y rattachent, constituent précisément, à notre avis, l'exemple le plus significatif peut-être de la pluralité des causes. Ainsi la léthargie, la catalepsie, le somnambulisme et tous les états analogues peuvent se produire