Voir chapitre xx
sur le premier. Portant alors mon coude droit en arrière, je dis à S... : « Etendez votre main droite, prenez mon coude, serrez-le bien. » Cela fait, je pris au hasard un journal sur une table, je le déployai sur mes genoux, et passant lentement mes doigts sur le titre, je dis à S... : «Lisez ! » Je sentis les doigts du sujet se cramponner .convulsivement à mon olécrâne, et, à mesure que mes doigts passaient sur un caractère, S... l'épelait à haute voix. Il lut ainsi : « L, I, N, D, E, P, E, N, D, A, N, T. D, E, S, P, Y, R, E, N E, E, S, 0, R, I, E, N, T, A, L, E, S. — Que signifie, lui demandaije, ce que vous venez de lire ? Je n'en sais rien, me répondit-il ; je n'ai pas fait attention. » Je recommençai à passer les doigts plus rapidement sur le papier, et il lut sans difficulté : L'Indépendant des Pyrénées-Orientales.
Le phénomène était si étrange, si incroyable, que malgré moi, je supposai une transmission de pensée. Retournant brusquement le journal et fermant les yeux, je promenai mes doigts sur la partie supérieure de la quatrième page : Il lut alors : « Eaux minérales», mais j'avais eu le temps d'entrevoir cette annonce. A ce moment, je fis glisser mes doigts au-dessous et par côté. Le sujet lut : « Voitures automobiles. » Je rouvris les yeux : c'était bien le texte, inconnu de moi, sur lequel ma main venait de passer. Du reste une tierce personne étant survenue, je la priai de placer et diriger mes doigts sur diverses annonces prises au hasard dans la quatrième page, tandis que je tenais les yeux fermés. S... lut chaque fois exactement.
Depuis, j'ai plusieurs fois renouvelé cette expérience de la lecture par le coude.
Essayons de tirer les conséquences qu'elle implique.
i° Que se passe-t-il chez moi lorsque, le dos tourné au sujet qui tient mon coude, je promène mes doigts sur des caractères imprimés? Rien déplus, évidemment, et rien de moins que ce qui a lieu normalement toutes les fois que j'accomplis cette même opération dans les circonstances ordinaires. Et cependant, il faut bien que l'imperceptible relief des caractères fasse des impressions distinctes sur mes nerfs tactiles, puisque c'est la condition indispensable pour que le sujet puisse lire. Donc, normalement, en dehors de toute hypéresthésie, l'organe du toucher est impressionné par les plus petites différences de relief qui peuvent exister dans les objets; mais ces impressions, faute d'atteindre un certain quantum, ne sont pas perçues par notre cerveau. Ainsi se trouve vérifiée encore une fois, et de la façon la plus inattendue, par cette
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expérience, la célèbre théorie leibnizienne des petites perceptions insensibles.
2° Que se passe-t-il chez le sujet? Ici, il est certainement plus difficile d'y voir clair. Nos connaissances actuelles en physiologie ne nous permettent pas de comprendre comment sa main, en contact avec le coude, peut recevoir au travers des muscles, de la peau et des vêtements, le contre-coup des vibrations ou oscillations nerveuses qui passent dans cet endroit en un organisme étranger. Il y aurait là un phénomène tout à fait analogue à ce qu'on nomme en électricité industrielle une prise de courant. Peut-être aussi se développe-t-il dans les nerfs tactiles du sujet des courants induits qui reproduisent sympa thiquement les courants directs d'un autre système. Quoi qu'il en soit, ces impressions qui, arrivant à mon cerveau, s'y engloutissent en quelque sorte sans laisser de trace, arrivant au cerveau du sujet, y sont immédiatement perçues et interprétées, quoique d'une façon presque entièrement inconsciente.
Il serait intéressant d'étudier plus en détail le mécanisme de cette communication entre le sujet et l'opérateur, de déterminer par exemple le rôle respectif des différents nerfs de la main et du bras, cubital, radial et médian. Si jamais l'occasion s'en présente, nous nous promettons bien de pousser nos recherches dans ce sens.
Toutefois, nous ne prétendons pas conclure des observations et expériences précédentes que la transposition des sens, telle que les anciens magnétiseurs ont cru la constater, n'existe pas. Dans cet ordre de recherches, il faut bien se garder de généraliser a priori, surtout quand il s'agit de négation. Des faits extérieurement très semblables, ou même en apparence identiques, peuvent être produits par des causes absolument distinctes ; et seule une longue et patiente analyse, fondée non sur le raisonnement, mais sur l'expérimentation, peut réussir à mettre en lumière leur diversité fondamentale. Aussi, de ce qu'un fait de ce genre est produit dans telles circonstances par une certaine cause, on n'a nullement le droit d'en conclure ipso facto qu'il ne peut pas être produit dans une autre circonstance
par une cause toute différente. Le phénomène que nous avons décrit s'observera peut-être chez d'autres sujets comme un effet de transmission de pensée ou de suggestion mentale; ailleurs il pourra être obtenu (quoique jusqu'à un certain point seulement) par une simulation plus ou moins adroite, par ce que nous avons nous-même appelé un truc. Il peut donc exister encore d'autres procédés, d'autres mécanismes encore inconnus, ou non analysés, qui permettraient de le reproduire, dans des conditions cependant toutes différentes. Nous nous bornons donc à affirmer que, tout au moins dans le cas étudié par nous, la transposition des sens n'est qu'apparente, et qu'elle consiste en réalité dans une interprétation subconsciente supranormale de sensations tactiles habituellement inaperçues.
Botiuc. — Psychologie inconnue. 17