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CHAPITRE XIII

On trouve souvent dans les écrits des anciens magnétiseurs la mention d'observations fort singulières qu'ils . décrivent sous le nom de transposition des sens. Selon eux, dans certains états particuliers de somnambulisme, les différents sens pourraient en quelque sorte se transposer les uns dans les autres. Ainsi, les organes du toucher pourraient exercer les fonctions habituellementdévolues à ceux de l'ouïe ou de la vue. Le somnambule verrait parle bout des doigts, entendrait par l'épigastre, etc.

Nous avons eu personnellement l'occasion de voir à Paris un sujet qui présentait des phénomènes de ce genre. Mme V..., bien connue du public habituel des séances de magnétisme, prétendait avoir la faculté, une fois mise en somnambulisme, de lire par le bout des doigts. Voici comment se passait l'expérience à laquelle nous avons bien souvent assisté, et que nous avons même plus d'une fois dirigée et contrôlée personnellement.

Tout d'abord, le sujet était endormi, de préférence par la fixation du regard. On lui apportait alors du papier gommé dont il faisait des bandes qu'il humectait et se collait sur les yeux de façon à obturer les paupières. Gela fait, on mettait par-dessus un épais bandeau fortement noué derrière la tête, et les spectateurs étaient priés d'envoyer au sujet tous les papiers écrits ou imprimés dont ils désiraient qu'il fît la lecture. Pour commencer le sujet demandait qu'on lui envoyât de préférence des textes imprimés en gros caractères, comme par exemple des titres de journaux. Il passait alors ses doigts sur le papier, parfois le portait à son front ou l'appliquait à son épigastre et, en général, lisait sans hésitation, sans erreur, avec une assez grande facilité. Parfois cependant le sujet se déclarait impuissant à rien voir : il priait alors qu'on le réveillât, puis qu'on l'endormît à nouveau, et, presque toujours à la reprise, l'expérience réussissait. Une fois

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mise en train, Mme V... déchiffrait comme en se jouant non seulement les cartes de visite et les lignes imprimées, mais encore des lettres, des notes écrites à l'encre ou au crayon, en caractères très fins souvent presque imperceptibles. Elle voyait même et décrivait ainsi des photographies. Enfin si on lui mettait entre les mains une montre dont les aiguilles marquaient une heure quelconque, elle percevait ou devinait l'heure en passant les doigts sur le verre ; mais elle prenait la précaution d'envelopper le boîtier dans un mouchoir, parce que, disait-elle, l'or lui faisait éprouver une sensation de brûlure. Au bout d'un certain temps, un quart d'heure environ, elle prétendait sentir que sa faculté déclinait et allait bientôt disparaître, et elle priait les personnes qui voulaient encore la mettre à l'épreuve de se hâter. Finalement : « Je ne vois plus, disait-elle; réveillez-moi. » On enlevait alors le bandeau, et on. pouvait constater que les bandes de papier gommé étaient bien restées collées sur les yeux. Après avoir humecté et détaché ces bandes le sujet était réveillé par les procédés ordinaires.

Un de mes amis, le Dr G. D..., que je rendis témoin de ce curieux phénomène, en parut fort frappé. « Il y a là évidemment, me dit-il, un cas extraordinaire d'hyperesthésie du toucher. » Cependant, bien que la bonne foi de Mmc V... parût entière, je ne pouvais me défaire d'un certain scepticisme en raison de sa qualité de sujet professionnel. Peut-être, pensais-je, malgré le papier gommé et le bandeau, l'occlusion des yeux n'est-elle pas parfaite; peut-être emploie-t-elle quelque truc pour faire glisser son regard à travers ou sous ces obstacles apparents jusqu'au papier qu'elle tient entre ses mains. Je voudrais pour être absolument sûr de la réalité du phénomène l'expérimenter avec un sujet neuf, qui n'en aurait jamais entendu parler, qui n'en aurait même aucune idée, etque personne n'aurait jamais endormi avant moi.

Le hasard me fit rencontrer ce sujet au début de l'hiver de 1904. Ludovic S. . . , âgé de vingt ans, était alors employé dessinateur dans un grand établissement industriel. J'expérimentai surtout avec lui dans les deux derniers mois de 1904 et dans les six ou sept premiers mois de 1905. Il partit au service militaire en octobre 1905, et je ne le vis plus qu'à de rares intervalles, lorsqu'une permission le ramenait pour quelques jours chez ses parents. En janvier 1907, la mort de son père survenue inopinément le libérait du service militaire comme soutien de famille. Mais une de nos administrations publiques, à laquelle il appartenait depuis un concours passé avec succès peu avant son départ pour le régiment, l'envoya dans un département du nord de la France où il est encore aujourd'hui.

Dans ces conditions, il ne m'a pas été possible d'expérimenter avec Ludovic S..., d'une façon aussi constante et aussi régulière que je l'aurais voulu. J'ai pu cependant observer dans les courtes

et trop peu nombreuses séances qu'il a bien voulu me donner un grand nombre de phénomènes très intéressants parmi lesquels celui de l'apparente transposition des sens.

Dès ma première rencontre avec lui, je m'aperçus que j'avais affaire à un sujet d'une sensibilité extrême, bien qu'il n'eût jamais encore été suggestionné, hypnotisé ou magnétisé par personne. En effet, aussitôt après lui avoir appliqué, sans aucune explication préalable le diagnostic du Dr Moutin (attraction par les omoplates) je pus par simple suggestion paralyser ou contracturer les bras et les jambes, produire et maintenir l'occlusion des paupières, etc. Lui ayant ainsi fait fermer les paupières pendant quelques minutes, je me rendis compte, quand il les rouvrit, qu'il n'avait gardé aucun souvenir de tout ce qui s'était passé pendant l'intervalle. Dès lors, pour le mettre en état d'hypnose, dans toutes nos expériences subséquentes, je n'eus jamais recours qu'à ce procédé bien simple. « Veuillez fermer vos yesix, lui disais-je ; pouvez-vous les ouvrir ? » Presque toujours à cette première fois les yeux se rouvraient ; mais après la seconde ou troisième tentative, ils restaient clos. Je prenais alors unépaisbandeau, qui m'a déjà servi pour des expériences de ce genre et dont j'ai donné ailleurs la description, et je l'appliquais sur le visage du sujet, de façon à l'empêcher de rien voir, même s'il en avait eu la velléité. Quand les expériences étaient finies, c'est-à-dire au boutd'un quart d'heure ou d'une demi-heure, je disais au sujet : «Vous pouvez ouvrir les yeux », et il ouvrait les yeux aussitôt, n'ayant gardé aucun souvenir de tous les incidents qui s'étaient passés pendant son état d'hypnose et ne paraissant ressentir aucune fatigue.

■a C'est au cours d'une de nos premières séances que j'eus l'idée d'essayer avec lui la reproduction des phénomènes observés avec Mme V... Comme il s'entretenait avec moi en état d'hypnose avec autant de liberté et de lucidité d'esprit qu'à l'état de veille, après lui avoir raconté les expériences de Mme V..., je lui demandais s'il voulait tenter de les reproduire. « Et vous croyez, me dit-il, que je pourrais ainsi lire les yeux fermés ? » — « Je n'en sais rien, lui répondis-je, mais nous pouvons toujours essayer. »

Prenant alors une lettre au hasard dans un classeur, je la lui mis entre les mains, et sur sa demande, je lui expliquai comment il devait s'y prendre. « Faites, lui dis-je, comme faisait Mme V... Passez vos doigts sur le papier ; portez-le à votre front, à votre épigastre jusqu'à ce que vous sentiez quelque chose. » Après avoir consciencieusement essayé ces différentes manœuvres, S... me dit : « Je ne sens rien ; c'est une chose impossible. Il devait y avoir un truc. » Je lui fis remarquer qu'il se décourageait peutêtre trop vite, qu'il fallait sans doute au début plus de temps et d'effort pour arriver à un résultat, et je l'invitai à recommencer la tentative. Il se remit à palper et à presser le papier avec un air de profonde attention, et, tout à coup, il eut une sorte de tressail-

Jement. « Qu'y-a-t-il ? » lui demandai-je.— « Rien, » me réponditil. — « si, insistai-je. il y a quelque chose, car vous avez tressailli. » — » Non. c'est impossible, c'estabsurde. » — « Peu importe dites-moi exactement ce que vous avez ressenti. » — « Eh bien, il m'a semblé qu'il devait y avoir écrit sur le papier : Mon cher Camille.. » — « Il n'y a pas : Mon cher Camille ; il y a : Mon cher Emile. Peut-être n'est-ce qu'une coïncidence ; nous allons bien voir. »

Me souvenant alors que Mmc V... recommandait de prendre toujours pour commencer les expériences des textes imprimés en gros caractères, je mis un journal entre les mains de S..., en lui disant : « Lisez-moi le titre de ce journal. » Il me demanda de lui indiquer l'emplacement exact du titre, y promena ses doigts, et assez rapidement me dit : « N'est-ce pas le Progrès de Lyon ? » — » Fort bien, lui dis-je, mais ce n'est peut-être encore qu'une coïncidence, car ce journal est très répandu dans la région. En voici un autre. » — « N'est-ce pas le Moniteur des tirages financiers ?» — « Pour le coup, le doute n'est plus possible. Bravo, mon ami ; vous voyez bien que vous pouvez lire les yeux fermés. »

A ma grande surprise, il protesta : « Non, Monsieur, je ne lis pas. » — « Comment, vous ne lisez pas ! Que faites-vous donc ? » — « Je ne sens rien sous mes doigts, je ne vois rien devant mes yeux, il me vient tout à coup à l'esprit, sans que je sache comment ni pourquoi, l'idée que ce doit être ceci ou cela. Je supposerais volontiers que c'est vous qui me le suggérez par la pensée. » — « Après tout, lui répliquai-je, c'est bien possible, quoique je ne m'en doute pas. Nous tâcherons d'éclaircir la chose une autre fois. » Là-dessus, je l'éveillai et il prit congé de moi.

Il revenait me voir environ une semaine après. J'avais préparé un assez grand nombre de carrés de papier sur lesquels étaient1 écrits des mots, des phrases, au crayon, à l'encre noire, à l'encre rouge, etc. S... les déchiffra tous avec une facilité vraiment étonnante. Je constatai cependant qu'il ne percevait pas la différence des couleurs : ainsi, entre deux papiers portant le même nombre écrit sur l'un à l'encre noire et sur l'autre à l'encre rouge, il ne fit aucune différence. Il ne put rien lire sur un papier où j'avais écrit avec une plume sèche, sans encre, ni avec une plume trempée dans l'eau au moment même. Il reconnut parfaitement le dessin de plusieurs objets, que j'avais tracés à l'encre par avance. Il continuait d'ailleurs à avoir l'impression qu'il ne lisait pas, qu'il ne {voyait pas, mais qu'il devinait plutôt, par une sorte d'intuition (mentale. Cette dernière expression estdu moins celle qui me semble îrendre le mieux sa pensée. Je ne pus pas arriver ;à me rendre (compte ce jour-là du rôle que je jouais personnellement dans le phénomène.

C'est seulement dans une troisième séance qu'il me fut possible de résoudre ce problème. A cette séance assistait un assez grand nombre de personnes, auxquelles je montrai d'abord le phéno-,

mène de la lecture par les doigts, tel que je viens de le décrire. Une d'elles me demanda si le sujet lisait véritablement ou s'il ne lisait pas plutôt dans ma pensée. Je répondis que je n'en savais rien, que la seconde hypothèse était celle que le sujet faisait luimême , et que l'occasion était bonne pour la vérifier. Je priai donc mon interlocuteur d'écrire une phrase de sa composition sur un morceau de papier. Cet écrit plié, dont j'ignorais par conséquent le contenu, fut mis par moi entre les mains de S... qui l'ouvrit et le déchiffra sans difficulté, sauf une erreur qu'il fit sur l'initiale d'un mot. De fait, en raison d'une particularité de cette écriture, une personne lisant avec ses yeux aurait pu également s'y tromper.

Mais une autre expérience faite au cours de cette séance prouva plus complètement encore que le sujet percevaitbien directement par lui-même, et non par l'effet d'une transmission oud'une iniluence étrangère. En effet, un des assistants, prenant un livre sur un meuble, et l'ouvrant au hasard, le mit entre les mains de S..., qui commença à déchiffrer la page où le livre avait été ouvert. Cette fois, ni moi, ni personne dans l'assistance ne connaissions d'avance le texte qu'il lisait ainsi. Il ne pouvait donc plus être question de suggestion mentale, ni de transmission de pensée.

Dans toute la série des expériences que je fis ensuite avec Lud. S..., je m'efforçai d'analyser ce curieux phénomène. Voici en résumé les résultats que j'ai obtenus et les conclusions auxquelles je suis arrivé.

Tout d'abord, jusqu'où s'étend cette sensibilité spéciale ? Nous avons vu qu'elle ne paraît pas être affectée par les couleurs, ni par une simple forme à laquelle n'adhérerait pas une plus ou moins grande quantité de matière. Elle aurait donc besoin, ce semble, d'un certain relief pour s'exercer. Notons cependant que Lud. S... déchiffre très exactement des photographies en passant simplement les doigts sur leur surface. Mais il est possible après tout, et même probable, que les sels photographiques se décomposent en couches inégales sous l'action de la lumière. — Remarquons aussi, bien que le fait reste tout à fait incompréhensible, que le sujet a pu percevoir ce relief au travers d'un verre (on se souvient comment Mme V... déchiffrait l'heure). D'autre part, S... n'a pu lire un papier recouvert par un autre papier. Mais, peut-être y aurait-il réussi avec un peu plus de temps et de patience,

et toute cette dernière série d'expériences serait à recommencer.

Quelle est la nature de cette sensibilité spéciale, et quel en est le siège organique? — Le sujet, nous le savons, du moins au début, se refusait à l'assimiler soit à la vue, soit au toucher : nous pourrions dire qu'elle lui paraissait être un phénomène purement cérébral. Cependant ses impressions à cet égard se sont peu à peu modifiées. Un jour, je le priai de mettre un gant à sa main droite, et une fois la main gantée, je Finvitai à déchiffrer une ligne d'écriture. Après avoir essayé pendant une minute environ, il me déclara que c'était impossible. J'insistai : il palpa, il pressa plus fort le papier, et lut exactement le texte ; puis spontanément: « Vous devez avoir raison, me dit-il ; le toucher doit être pour quelque chose dans ce que je fais : je ne sais pas ce que je sens au bout de mes doigts, mais cela doit m'aider à deviner. » Cette impression de quelque chose au bout des doigts qui aide à deviner, quoique toujours très vague, s'est affirmée cependant de plus en plus à mesure que les expériences se sont répétées. Parallèlement, quoique peut-être d'une façon plus vague encore, le sujet a pris peu à peu conscience de représentations visuelles incorporées à son intuition mentale. Peut-être, si cette évolution se continuait, en arriverait-il à avoir l'illusion d'une véritable lecture.

11 semble donc que l'essence du phénomène consiste dans une extraordinaire hyperesthésie du toucher, ou tout au moins que cette hyperesthésie en soit la condition première.

Dans cette hypothèse, voici comment on pourrait analyser le phénomène.

1° En vertu de l'extrême sensibilité développée par l'état d'hypnose, les nerfs du toucher, impressionnés par le relief de l'écriture, de l'imprimerie ou de la photographie transmettent au cerveau du sujet des impressions extraordinairement délicates et précises. A ces impressions répondent des sensations tactiles dont il n'a pas conscience, mais qui n'en sont pas moins réelles. Nous avons montré ailleurs, dans notre étude;

de la cryptopsychie, l'existence et l'importance des sensations inconscientes ou subconscientes.

2° On doit supposer maintenant un fait plus extraordinaire encore, à savoir que ces sensations tactiles inconscientes évoquent tout un ensemble de représentations visuelles, auditives, motrices, etc., correspondant aux différentes lettres de Falphabet, à leur combinaison en syllabes, en mots, en phrases, etc., et finalement à la signification intellectuelle de toutes ces choses. Or, tout cet ensemble se déroulerait dans la subconscience du sujet : seule, la signification intellectuelle, qui en est pour ainsi dire la résultante, émergerait dans la conscience proprement dite.

Il y aurait donc une certaine analogie entre le cas de S... et celui des aveugles qui lisent, eux aussi, par le bout des doigts. Dans l'un comme dans l'autre, les sensations tactiles de relie! évoqueraient des représentations verbales. — Mais cette analogie fondamentale recouvre des différences très importantes : 1° L'aveugle doit apprendre à lire, et il lui faut pour cela beaucoup de temps et de peine. Lud. S. . . a lu du premier coup, ou peut s'en faut. — 2° L'aveugle se rend compte de la iaçon dont il lit et il sait comment il a acquis la faculté de lire. S.. . lit sans savoir comment. Ajoutons que l'aveugle a besoin pour lire d'un relief spécial, artificiel, alors que S... semble percevoir tout relief naturel quelconque.

Mais, dira-t-on, cette explication n'est qu'une hypothèse : est- il possible de la vérifier ?

Tout le monde a plus ou moins entendu parler de l'originale découverte de M. de Rochas à laquelle il a donné le non d'extériorisation de la sensibilité. C'est surtout grâce à ce phénomène d'extériorisation de la sensibilité que nous avons pu nous rendre compte du rôle fondamental du toucher dans la lecture de notre sujet.

Rappelons brièvement en quoi consiste ce phénomène. Le sujet étant endormi, non prévenu de ce qui va suivre, les yeux soigneusement bandés pour éviter toute simulation et toute suggestion, reçoit un verre aux trois quarts plein d'eau, qu'il

tient sur la paume de sa main gauche largement ouverte et sur lequel il pose et maintient sa main droite. L'opérateur fait quelques passes le long du bras droit et de la main droite, et, après une ou deux minutes, il explore par des pincements ou des piqûres la sensibilité cutanée de cette main. Si le sujet réagit, il continue les passes. Un moment vient où le sujet ne réagit plus ; mais il suffit alors de pincer ou de piquer brus- •quement à quelques centimètres au-dessus de la peau pour provoquer des réactions immédiates très vives. Tout cela, bien entendu, dans le plus parfait silence.

Dès la première fois, où j'expérimentai l'extériorisation de la sensibilité avec Lud. S..., dans les conditions que je viens de dire, ce phénomène se manifesta avec une instantanéité et une netteté remarquables. Comme il ne consiste en somme que dans une modification spéciale du sens du toucher, laquelle pourrait se définir « une endo-anesthésie cutanée doublée d'une exo-hyperesthésie tactile », l'idée me vint qu'il pourrait servir à vérifier si la double vue apparente de S... ne relevait pas en réalité du toucher. Dans cette hypothèse en effet, toute modification un peu profonde du toucher devait avoir sa répercussion sur cette double vue, et par suite, le toucher s'extériorisant, elle devait aussi s'extérioriser, c'est-à-dire s'exercer non plus à même la peau, mais à quelques centimètres de distance. L'expérience allait-elle confirmer ce raisonnement?

Après avoir constaté, dès le commencement de la séance, que le sujet avait conservé sa faculté de lire par les doigts dans les conditions ordinaires, je procédai à l'extériorisation de sa sensibilité, selon le dispositif précédemment indiqué. Quand la main droite, superposée au verre, fut devenue insensible, les p;ncements pratiqués à quelques centimètres au-dessus de la face dorsale étant au contraire ressentis avec une force extrême, je pris un carré de papier sur lequel étaient écrits quelques mots, et le tenant vis-à-vis des doigts de la main droite superposée au verre, à trois ou quatre centimètres de distance, je lui imprimai un mouvement de translation lente, de façon à faire défiler en quelque sorte la ligne des caractères parallèlement à la ligne des doigts. Aussitôt, sans aucune indication de ma part, ceux-ci s'agitèrent comme les antennes d'un insecte, et le sujet se mit à lire exactement le texte écrit. Je recommençai l'expérience, le verre étant ôté, lamain simplement posée sur un appui, et les doigts relevés. Le résultat fut identique. Je pus d'ailleurs vérifier indéfiniment le phénomène dans les séances subséquentes. Restait à savoir si cette main à la sensibilité extériorisée, qui

percevait ainsi l'écriture à distance, avait perdu en même temps comme le raisonnement le suggérait, la faculté de percevoirl'ccriture en contact direct. Ici encore l'expérience confirma le raisonnement. Les doigts de la main extériorisée, pinces et piqués à môme la peau, ne manifestèrent aucune sensibilité ; en revanche, ils se montrèrent extrêmement sensibles à des pincements et des piqûres pratiquées dans l'air à trois ou quatre centimètres en avant de leurs extrémités. Pareillement, le sujet put lire quand le papier était placé à quelque distance de ses doigts, mais il devint impuissant à lire quand le papier fut mis immédiatement en contact avec eux.

Nous sommes donc, ce semble, autorisés à conclure par tout ce qui précède qu'il s'agit dans l'espèce d'un phénomène du toucher auquel la vue proprement dite est complètement étrangère.

Cependant, en présence de faits aussi étranges, un doute subsistait encore dans mon esprit. Gomme je n'avais jamais jusqu'alors expérimenté qu'à la lumière, n'était-il pas possible que, malgré tout, malgré les yeux clos, malgré le bandeau interposé, le sujet pût réussir à s'aider de quelques sensations visuelles? Pour lever ce doute, il aurait fallu pouvoir expérimenter dans une complète obscurité.

L'occasion de faire cette expérience me fut enfin donnée au cours d'une des dernières visites que me fit S... Jusqu'alors, il était venu habituellement pendant le jour. Cette fois, il vint en hiver, à la nuit tombante, Les volets des fenêtres étaient clos; la pièce était éclairée par un seul bec de gaz, système Auer, avec allumeur automatique. Je n'ai pas besoin de rappeler que cette expérience, comme toutes les précédentes, fut absolument silencieuse, c'est-à-dire que, ni avant ni pendant, ni après, je ne donnai aucune indication, aucune explication au sujet. Après m'être assuré, comme toujours, que le sujet avait conservé sa faculté de lire par les doigts dans les conditions ordinaires, je pris un écrit dont j'ignorais le contenu, je le mis entre les mains du sujet, et, au moment précis où il commençait à y passer ses doigts, j'éteignis brusquement le bec de gaz. Le sujet lut à haute voix, tout comme s'il y avait eu de la lumière. Le bec de gaz étant rallumé, je constatai que sa lecture était exacte. Je répétai l'expérience avec d'autres textes dans les mêmes conditions : le résultat fut toujours identique.

Il ne paraît donc plus possible de douter que le phénomène présenté par S... soit exclusivement, comme nous Favons dit, un phénomène du toucher auquel la vue reste complètement étrangère.

Toutefois, il est certain que la part du toucher dans l'ensemble du phénomène doit être beaucoup moins importante que celle

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du cerveau. — Serait-il possible de faire la part de l'un et de l'autre? Par exemple, devons-nous supposer une hyperesthésie du toucher, une hyperesthésie en quelque sorte périphérique, déterminée par l'état d'hypnose, qui, apportant au cerveau des sensations d'une intensité et d'une netteté extraordinaires, permettrait à celui-ci de les interpréter immédiatement comme signes de représentations verbales ? Ou au contraire, devonsnous supposer que, le toucher conservant sa sensibilité normale., l'état d'hypnose détermine plutôt une sorte d'hyperesthésie cérébrale ou centrale, qui permet au cerveau d'isoler et d'intensifier les impressions du toucher en même temps que de les utiliser comme moyen de lecture ?

Si on admet la seconde hypothèse, il faudra supposer que non seulement un sujet tel que S..., mais encore tout individu normal, le premier venu, promenant ses doigts sur une page d'écriture, ou d'imprimerie, sur une image photographique, etc. , en reçoit par l'intermédiaire des nerfs du toucher des impressions absolument distinctes, aussi distinctes que celles que ces mêmes objets feraient sur les cônes et bâtonnets de sa rétine; mais que, faute d'une aptitude ou d'une disposition particulière de son cerveau, il est actuellement incapable de les percevoir et par conséquent aussi de les interpréter.

Evidemment la première hypothèse est celle que les faits semblent suggérer tout d'abord : et cependant, l'expérimentation va nous montrer qu'elle est fausse et nous obliger à lui préférer la seconde.

M'inspirant de mes recherches antérieures sur la « conductibilité de la force psychique * », j'eus l'idée de doubler en quelque sorte le sujet d'un individu normal, celui-ci représentant le rôle du toucher, celui-là le rôle du cerveau dans le phénomène total, dont j'obtiendrais ainsi l'analyse.

Voici comment je réalisai cette expérience. Je commençai par disposer deux sièges l'un devant l'autre, dans le même sens, de manière que la personne assise sur le premier tournât le dos à la personne assise sur le second. Puis, le sujet endormi, les yeux bandés, étant assis sur le second siège, je m'assis moi-même

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