Paris, 1897, p
lui et tient dans l'autre main l'extrémité dénudée d'un fil de cuivre entouré de soie isolante sur toute sa longueur ; l'autre extrémité du fil, également dénudée, est prise par moi, et je pose au sujet quelques questions auxquelles il répond fort bien ; dès que je lâche l'extrémité du fil il n'entend plus rien, et mes questions restent sans réponse, tandis qu'il continue de converser avec M.B... qui le touche toujours; dès que je reprends l'extrémité du fil conducteur, le rapport se rétablit. L'expérience, plusieurs l'ois recommencée, adonné invariablement des résultats concluants. Il y a donc communication certaine de fluide du corps de M. B... au mien par l'intermédiaire métallique, absolument comme s'il s'agissait de l'électricité physique. »
« D'autres fois, en opérant comme je l'indiquai plus haut, l'interlocuteur prenant contact avec moi par l'intermédiaire du fil, mais sans que je prisse moi-même contact avec le sujet, on observait un phénomène très singulier : le sujet percevait la voix de l'interlocuteur, mais ne discernait pas ses paroles. « J'entends qu'on « me parle, disait-il, mais je ne sais pas ce qu'on me dit : c'est «comme un bourdonnementqui vient de loin1. » Si alors je saisissais la main du sujet, il comprenait ce qu'on lui disait, souvent même ce qu'on lui avait dit dans la minute précédente et qu'il avait paru ne pas comprendre, comme si le rapport établi par moi avait une sorte d'effet rétroactif.
«D'autres fois enfin, surtout lorsque les assistants étaient très peu nombreux et que je prenais directement contact avec eux, le rapport finissait par s'établir entre eux et le sujet d'une manière permanente sans que mon intervention fût désormais nécessaire. Il se produisait, ce semble, quelque chose d'analogue à ce que nous avons déjà remarqué dans l'expérience faite avec M. A. F. »
Du reste, d'autres avant nous avaient signalé cette conductibilité du rapport somnambulique. Sans parler des anciens magnétiseurs, le Dr Baréty, dans un article que la Reoue de l'Hypnotisme a publié en 1888 sous le titre de La Force Neurique2 rapporte des expériences qu'il a faites pour la
\. Comme j'expérimentais avec Gustave P... dans ces mêmes conditions devant une assistance de plus de cinquante personnes, il restait impassible au milieu des questions qu'on lui adressait de toutes parts ; mais dès qu'un des assistants l'interpellait en mettant le doigt sur le fil, on le voyait tressaillir et manifester une vive surprise : « Entendez-vous, me disait-il? Quel est ce bruit? On dirait le vent dans les fils du télégraphe », et il essayait de l'imiter « Zou ! Zou ! »
2. Le D* Marot (de Paris), en réponse à un questionnaire envoyé par le I)r Grocq fils, déclare qu'il a refait et réussi quelques-unes des expériences
plupart en présence de son confrère le Dr Planet et qui ont évidemment la même signification que les nôtres. Le sujet L., âgé de trente-deux ans, hémianesthésique, n'entend, ne voit et ne sent que trois personnes en état d'hypnose ; mais il peut être mis en rapport avec d'autres personnes ou avec des animaux, des objets quelconques, soit par le contact (avec le doigt), soit à distance, au moyen d'un objet intermédiaire, ou même par le regard, par l'extrémité des doigts dirigés vers les personnes ou les choses qu'on veut ainsi mettre en rapport avec lui, bien plus, vers leurs images réfléchies dans un miroir. « Toute personne, dit le D1' Baréty, mise par moi en rapport avecL., peut rinfluencer comme je le fais moi-même directement, mais seulement pendant le temps que cet état de rapport est maintenu par moi. Elle peut, dans ces conditions, l'endormir, le réveiller et le suggestionner à volonté, tandis que, lorsqu'elle agit sans subir mon influence, elle n'a absolument aucune influence sur lui. » L'article était d'ailleurs accompagné d'une note de la Rédaction qui faisait remarquer que les recherches du Dr Baréty et les faits exposés étaient en désaccord complet avec les doctrines qui prévalaient de plus en plus dans le monde scientifique et que la Revue de V Hypnotisme avait inscrites en tête de son programme1.
Cependant Tannée suivante (1889), la Revue de V Hypnotisme publiait et cette fois sans commentaire, sous ce titre « Troubles fonctionnels des sens dans l'hypnotisme », un
de Baréty; en particulier un objetouune personne étaient vuspar l'hypnotisé lorsqu'ils étaient touchés du doigt par l'hypnotiseur et disparaissaient pour l'hypnotisé dès que le doigt ne le touchait plus. Bien entendu, toutes les précautions ayant été prises pour éviter les suggestions, l'hypnotisé ne pouvait s'apercevoir en rien de ce que l'on faisait, et parlait sans être questionné. «L'Hypnotisme scientifique Dr Crocq. fils, p. 308.
1. Revue de V Hypnotisme, 1888, p. 80. L'article est accompagné de cette note très caractéristique. « Les opinions (sic) émises dans cet article par M. le Dr Baréty, sont en opposition complète avec les idées généralement admises aujourd'hui. La plupart de nos collaborateurs, auxquels revient l'honneur d'avoir réalisé dans ces études de si notables progrès, accordent, à juste titre, une part prépondérante à la suggestion dans la production des phénomènes de l'hypnotisme. Nous laissons donc à notre distingué confrère l'entière responsabilité de sa communication. » (N. D. L. R.J
article du Dr Mesnet où se retrouvaient les mêmes observations, qu'on peut résumer ainsi : « Le sujet entend ou n'entend pas un assistant selon que celui-ci touche ou ne touche pas l'hypnotiseur. »
Voici un des passages les plus curieux de cet article.
« Je cesse de l'interpeller (le sujet Alix en somnambulisme) ; je me retourne vers M. X. assis derrière moi, qui lui avait, plusieurs fois, adressé vainement la parole.
« Je vais vous rendre témoin d'un fait très saisissant que vous allez expérimenter vous-même ; mais ne m'en demandez pas l'explication, car, scientifiquement, je ne pourrais vous la donner. Voici ma main gauche que je place derrière mon dos à votre disposition, et bien à l'insu de la malade ; ma main droite repose sur celle de la jeune fille ; considérez-moi comme un fil télégraphique dont vous vous servirez quand vous voudrez entrer en communication avec elle, en touchant du doigt ma main quand vous voudrez lui parler. Faites et agissez comme si je n'étais qu'un simple moyen de transmission entre elle et vous.
« M. X... commence l'expérience. Il adresse diverses questions à Alix qui n'entend pas et ne répond rien ; dès que M. X... se met au contact de ma main, elle répond aux questions qui lui sont faites. Vingt fois l'expérience est répétée, tantôt affirmative, tantôt négative, suivant que M. X... touchait ou ne touchait pas ma main. Qu'il baissât ou qu'il haussât le ton de sa voix, les résultats étaient invariablement les mêmes, répondant en tous points à l'hypothèse qui avait réglé les conditions de cette expérience, faite pour la première fois sur elle il y a quatre ans. »
Mêmes phénomènes observés par le Dr Mesnet en 1881 sur un autre sujet. Marie (Ibid., p. 264).
Les phénomènes d'extériorisation de la sensibilité, encore peu connus, malgré les remarquables expériences de M. de Rochas dont le nom restera pour toujours attaché à cette belle découverte, semblent témoigner, eux aussi, en faveur de la conductibilité de la force psychique, du moins à en juger par les faits suivants dont je reproduis la description telle que je la trouve dans mes notes d'expériences.
Le sujet sur lequel j'expérimentais alors (septembre 1892) -était le jeune Pyrénéen, Jean M., dont j'ai déjà parlé.
« J'essayai avec le même sujet l'expérience du transfert de la sensibilité de l'opérateur au sujet par l'intermédiaire d'un verre d'eau: elle réussit du premier coup. Tous les pincements qu'on me faisait à moi-même étaient immédiatement ressentis par M..., tandis qu'il tenait entre ses mains le verre d'eau que j'avais au préalable tenuquelques instants entre les miennes... Le phénomène le pluscurieuxquej'observai alors, ce futla continuation du transfert à d'autres personnes. Mme B... m'ayant prisla main, les pincements laits à MmG B... se transférèrent au sujet. Nous formâmes ainsi une sorte de chaîne composée de quatre personnes dont j'étais le premier anneau : tout pincement fait à l'une quelconque des personnes de la chaîne, —laquelle se trouvait hors de l'appartement, dans un corridor ouvrant sur l'escalier — était immédiatement ressenti par le sujet que nous apercevions à travers l'ouverture de la porte, endormi dans un fauteuil et se tordant de douleur chaque fois que l'un de nous était pincé.
«Je reproduisis des phénomènes analogues, toujours avec le même sujet, un soir, en présence de M. G..., directeur de l'école primaire d'À. etde sa famille. M... ayant été endormi, je lui recouvris entièrement la tête d'une serviette : puis, quand il eût tenu quelques secondes un verre d'eau entre ses mains, je fis voir à tous les assistants qu'il ressentait immédiatement tout contact que je pratiquais sur le verre. (Bien entendu, je fis simplement l'expérience, sans prévenir les assistants des phénomènes qui allaient se passer.) Mme B... ayant touché le pied du verre que j'avais replacé entre les mains du sujet, je constatai non sans surprise, qu'elle était en communication de sensibilité avec lui par l'intermédiaire de ce contact; car il suffisait de la toucher elle-même pour que le sujet se sentit touché. Nous pûmes de nouveau former une chaîne dont le premier anneau était Mme B... touchant le verre tenu par M...; mais cette fois encore je dus interrompre les expériences à cause de la violence presque effrayante des réactions manifestées par le sujet. »
J'ai été heureux de retrouver la confirmation de ces faits dans les expériences publiées par le Dr Paul Joire (de Lille) dans la Revue de l 'Hypnotisme (janvier 1898).
« Le sujet mis en somnambulisme, le verre d'eau fut placé entre ses mains et chargé de sa sensibilité, comme dans les premières expériences. Je constatai alors qu'il éprouvait instantanément la sensation de piqûre lorsque je plongeais l'aiguille dans l'eau. Un de mes aides dans ces expériences délicates, M. Leu-
344 ESSAI DE GENERALISATION
liette, tenait attentivement les yeux fixés sur un chronomètre,' tandis que les deux autres aides lui signalaient l'instant précis où je piquais la surface de l'eau avec l'épingle, et celui où la physionomie du sujet exprimait la sensation de douleur. Aucun temps appréciable ne put être relevé entre ces deux actions. Je fis alors prendre le verre d'eau par un aide qui le tenait de la main gauche et qui de la main droite tenait la main gauche du sujet. On put alors constater qu'il s'écoulait une fraction de seconde entre le moment où je piquai l'eau avec l'épingle et l'instant où la physionomie du sujet exprima la sensation. Faisant alors une chaîne de deux, trois personnes se tenant par la main entre le verre d'eau et le sujet, je constatai un retard progressif de la sensation. En employant cinq personnes j'obtins un retard de près de deux secondes entre le moment où l'épingle touchait la surface de l'eau et l'instant où le mouvement de physionomie du sujet indiquait qu'il éprouvait la sensation. »
Le livre d'Ochorowicz [la Suggestion Mentale) et les travaux de la Society for Psychical Research ont appelé dans ces derniers temps l'attention du public sur les phénomènes de télépathie et de communication de pensée; et Ton a pu croire que ce groupe de phénomènes psychiques allait enfin livrer ses secrets à la curiosité des chercheurs. Il ne paraît pas cependant que nous soyons beaucoup plus avancés dans la connaissance du mécanisme par lequel ils se produisent. C'est sans doute qu'ils se prêtent assez malaisément à l'application de la méthode expérimentale, sauf dans les cas relativement simples, comme ceux qui ont fait l'objet des ingénieuses expériences duDr Paul Joire. [Revue de l'Hypnotisme, octobre 1897. De la suggestion mentale : expériences nouvelles.)
Est-ce le hasard qui ne nous a jamais mis en présence de sujets télépathiques ? Ou faut-il pour produire ces phénomènes une prédisposition particulière qui nous fait défaut? Nous devons confesser en tout cas que nous avons essayé plusieurs fois des expériences de suggestion mentale ou de transfert de pensée, et que nous n'avons jamais obtenu que des résultats
négatifs, même avec des sujets extraordinairement sensibles sous tous les autres rapports 1 .
Cependant nous avons réussi à produire un phénomène analogue, à savoir le sommeil et le réveil provoqués chez des sujets non prévenus, à distance, par un effort de volonté plus ou moins énergique et prolongé.
On trouvera dans les Annales des Sciences Psychiques (1896), page 56, le récit de la première expérience de ce genre que nous avons essayée et réussie avec un sujet presque inconnu de nous. Plus tard nous avons bien des fois produit ce phénomène avec Gustave P. , et la Revue de l'Hypnotisme a publié le compte-rendu des expériences faites avec ce sujet2.
Toutefois ces expériences ne nous paraissent pas pouvoir être considérées comme se rapportant absolument à la transmission de pensée, et voici pourquoi :
La véritable transmission de pensée consiste dans ce fait que le cerveau de A, en agissant sur le cerveau de B, suscite dans la conscience de B l'apparition d'une idée on d'une série à' idées identiques à celles qui occupent au même moment la conscience de A. Or ce que mon cerveau envoyait au cerveau de Gustave P., dans toutes les expériences que j'ai faites avec lui, ce n'était pas Vidée du sommeil ou du réveil, mais une influence purement physique qui produisait le sommeil ou le réveil indépendamment de toute idée. Cette interprétation nous semble seule pouvoir rendre compte de toutes les particularités du phénomène.
Ainsi, chaque fois que j'essayai des expériences de suggestion mentale proprement dite, par exemple de transmettre au sujet éveillé l'idée d'un acte très simple, tel que : lève le bras droit, avance le pied gauche, etc., le sujet était impressionné plus ou moins rapidement par mon état de concentration cérébrale et de tension nerveuse; mais il réagissait toujours
4. Voir cependant le chap. xiv écrit postérieurement à celui-ci. 2. Voir chap. x où ces expériences sont rapportées.
346 ESSAI DE GENERALISATION
de la même manière, c'est-à-dire en s'endormant. Si j'essayais ce genre d'expériences avec le sujet endormi, il réagissait en s'é veillant. Mais voici un fait plus significatit.
Il m'est arrivé une fois d'essayer d'endormir par un effort de volonté un jeune homme, ami de Gustave qu'il avait emmené chez moi, lequel n'avait jamais été hynoptisé, mais qu'à sa physionomie je supposais très sensible. Tandis que l'attention de l'un et de l'autre était tout entière tournée sur la conversation qui se poursuivait au milieu d'une assez nombreuse assistance, je concentrai toute ma pensée sur le compagnon de Gustave et lui ordonnai mentalement de s'endormir. Il ne parut ressentir à aucun degré mon influence; mais je vis alors se produire ce phénomène bizarre; Gustave, auquel je ne songeai pas, s'endormit, puis s'éveilla, puis s'endormit encore et se réveilla, et ainsi de suite, indéfiniment, aussi longtemps que je continuai mon action.
Il semble donc bien que l'effet produit par ma volonté, ou plutôt par la tension de mon cerveau qui l'accompagnait, lût purement physique et indépendant de toute communication ou suggestion de pensée. Le sujet était-il éveillé, cette tensioi\, en se propageant pour ainsi dire jusqu'à lui, l'endormait; était-il endormi, elle l'éveillait.
Peu importe d'ailleurs, pour la question qui nous occupe, l'interprétation qu'il convient de donner de ce phénomène. L'essentiel est de remarquer que ce phénomène obéissait, comme tous ceux dont nous avons parlé jusqu'ici, à la même loi de conductibilité.
J'ai invité plusieurs fois différentes personnes à essayer d'endormir à son insu Gustave P. par un effort de volonté ou à le réveiller dans les mêmes conditions que je l'avais moimême endormi: aucune n'y a réussi1. Cependant, toutes les
1. Je dois cependant ajouter, pour être tout à fait exact, qu'au cours d'une de ces expériences, le sujet déclara spontanément éprouver une sensation de vertige ; il lui semblait que les meubles et les murs vacillaient autour de lui ; et cette impression, il m'accusa tout de suite de la produire par quelque manœuvre dont il ne se rendait pas compte. Mais l'opérateur improvisé eut beau continuer son action, il ne put que troubler encore l'état mental du sujet sans parvenir à produire le sommeil, tant qu'il n'eut Das nris contact avec moi.
fois que ces personnes ont pris contact avec moi, leur effort mental a suffi pour éveiller le sujet s'il était endormi, ou pour Fendormir s'il était en état de veille, toutes précautions prises, ne nous lassons pas de le répéter, pour que le sujet ne pût deviner à aucun indice les expériences auxquelles il était soumis et les circonstances particulières de chacune d'elles.
Il resterait maintenant à montrer, pour clore notre étude de la série des effets de la force psychique, que le pouvoir d'influer à distance sur les objets matériels peut aussi se transmettre par conduction d'un individu à un autre.
Ce pouvoir, nous n'avons jamais eu l'occasion de l'observer personnellement1, ni à plus forte raison de le soumettre à des expériences. Il semble d'ailleurs appartenir le plus souvent, non, comme tous ceux dont nous avons parlé jusqu'ici, à des opérateurs, mais bien plutôt à des sujets, ou du moins à ces individus, très analogues sous beaucoup de rapports à des sujets, qu'on appelle des médiums. Il paraît être une forme beaucoup plus rare et décidément exceptionnelle de la force psychique, et tous les exemples que nous en donnerons ici sont empruntés au seul médium Eusapia Paladino2.
1. Ces lignes ont été écrites avant les séances d'Eusapia décrites au chapitre xvn.
2. Nous extrayons d'un livre paru longtemps après que ces lignes ont été écrites le passage suivant qui montre que d'autres phénomènes d'ordre spiritoïde obéissent aussi à la loi de conductibilité psychique. Il s'agit des « raps », c'est-à-dire des coups frappés sur des meubles, sur les murailles, sur les planches, etc. : « Il suffît quelquefois de toucher le médium pour avoir des raps en esquissant un mouvement sur la table, ou même en plaçant la main au-dessus, la face palmaire tournée vers le plateau : j'en ai fréquemment obtenu ainsi ; c'est une excellente méthode pour avoir des phénomènes bien nets. On éloigne la table du médium, de manière à éviter toute espèce de contact entre le sujet et le meuble. L'observateur se place à côté du médium, lui prend les mains dans l'une des siennes et promène l'autre ou même la laisse immobile au-dessus de la table. Rien n'est plus démonstratif que cette expérience. On n'oubliera pas que je parle d'expériences faites en plein jour. » J. Maxwell. Les phéno?nènes
L/ attention de ceux qui ont expérimenté avec Eusapia ne s'est pas portée, malheureusement, sur les phénomènes de conductibilité, et cependant on peut trouver, croyons-nous, dans leurs expériences, de fortes présomptions, sinon des preuves décisives en faveur de la conductibilité de cette forme particulière de la force psychique.
11 y a d'abord tous les cas dans lesquels Eusapia produit à distance des mouvements d'objets non directement, en tendant vers eux sa propre main, mais en tendant la main d'un des assistants à laquelle elle imprime des mouvements.
En voici des exemples pris clans le rapport des expériences de l'Agnélas : (Annales des Sciences Psychiques, 1896.)
Page 25. — « La main de M. de Gramont est élevée par la main d'Eusapia, qui la tient au-dessus de sa tête. Aussitôt le rideau, quoique éloigné de cette main, s'agite au-dessus de la tête du médium.
Page 31. — « Eusapia prend la main droite de M. Maxwell et la porte à 0,30 au-dessus de la table ; la table oscille et puis s'élève de ce côté.
Page 46. — « Eusapia, saisissant de ses deux mains la main de M. Sabatier qui est assis à droite, fait des gestes saccadés de vaet-vient, comme pour ouvrir la porte du bahut situé à gauche, à un mètre de distance environ, et derrière M. de Watteville. Aussitôt la porte du bahut s'agite et produit des sons saccadés et tumultueux comme ceux d'une porte qu'on s'efforce d'ouvrir, mais qui résiste, la serrure n'étant pas ouverte. »
Il y a ensuite les cas, plus significatifs peut-être, où Eusapia communique par son contact aux assistants le pouvoir qu'elle possède de soustraire momentanément les corps à l'action de la pesanteur.
psychiques. Paris. Félix Alcan, 1903, p. 80. — Le même auteur, à propos des phénomènes de télékinésie, dit aussi (p. 09) : « Ce n'est pas toujours le médium qui obtient les meilleurs résultats dans la manœuvre que j'ai indiquée (lévitations et attractions de la table obtenues sans contact par des mouvements de la main faits à distance). J'ai vu certains assistants réaliser des mouvements plus marqués que le sujet lui-même. Il n'en est pas ainsi en général, mais le fait ne m'a pas paru rare. Il est assez déconcertant, car les personnes qui manifestent cette force relativement plus grande ne peuvent obtenir seules aucun fait supranormal : la présence d'un médium est nécessaire pour que l'énergie de leur action se manifeste. »
J'en trouve une indication, il est vrai un peu sommaire, dans ce passage de M. de Rochas relatif aux expériences de de Monfort-l'Amaury : (Annales des Sciejices Psychiques, 1898, p. 165.)
«A Montfort-l'Amaury, comme clans les autres groupes où elle a opéré, les spectateurs mettent généralement fin à la séance au bout de deux ou trois heures, parce que le médium est complètement épuisé ; les spectateurs rompent la chaîne et on augmente progressivement la lumière. Eusapia sort alors peu à peu de l'état de transe, reprend l'usage de ses sens, se lève, marche, cause, et finit par paraître se trouver dans son état normal. Cependant, elle est toujours fortement chargée de force psychique, et c'est à ce moment qu'elle produit en pleine lumière des phénomènes qu'elle répète souvent plusieurs fois de suite au gré des observateurs. Elle vous dit par exemple de placer votre main sur une table, sur le dossier d'une chaise, puis elle place la sienne par-dessus et la lève : alors votre main et le meuble qui est au-dessous suivent le mouvement, et le meuble reste ainsi suspendu à votre propre main pendant quarante à cinquante secondes1, jusqu'à ce qu'il tombe brusquement pendant qu'Eusapia pousse un soupir de soulagement, comme si elle venait de cesser un violent effort. »
En résumé, les phénomènes psychiques, étudiés d'un bout à l'autre de la série, depuis les plus simples et les plus communs jusqu'aux plus complexes et aux plus rares, nous ont tous paru obéir à la même loi générale de conductibilité.
Quelles conséquences devons-nous tirer de là ?
Nous en voyons de deux sortes. Les unes concernent la théorie des phénomènes psychiques, la conception qu'il y a lieu de s'en faire ; les autres, plus importantes peut-être, sont relatives à la méthode par laquelle il convient de les étudier.
Tout d'abord la conductibilité de la force psychique nous permettra peut-être d'expliquer la différence, jusqu'ici inex-
1. L'expérience serait beaucoup plus signifîcalive, au point de vue de la conductibilité de la force psychique, si la main du médium, au lieu d'èlre superposée à la main de l'opérateur, était appliquée sur son épaule.
3b0 ESSAI DE GÉNÉRALISATION
plicabîe, qui distingue les sujets, c'est-à-dire les individus sensibles à Faction de cette force, du reste de l'humanité.
On peut prétendre sans doute que tous les hommes peuvent être plus ou moins influencés par la force psychique ou magnétique, comme on prétend qu'ils sont tous, quoiqu'à des degrés divers, hypnotisables ou suggestibles ; mais il n'en est pas moins vrai que, pratiquement, les uns se révèlent actifs ou opérateurs, les autres passifs ou sujets, le plus grand nombre neutres, à la fois inefficaces et insensibles. A quoi tiennent ces différences? Plus particulièrement, d'où vient que tel indi^ vidu, soumis à l'action magnétique, est influencé très rapidement et très profondément, alors qu'un autre, soumis à la même influence, même après un temps très long, n'en ressent aucun effet?
La première hypothèse qui vient à l'esprit, c'est que le premier est pour ainsi dire ouvert et comme perméable à cette action, tandis que le second lui est plutôt fermé et en quelque sorte imperméable ; et on croit comprendre ces deux états opposés en imaginant que le rayonnement vital du j^remier se laisse repousser et pénétrer par le rayonnement plus fort de l'opérateur, auquel celui du second oppose au contraire une résistance qui l'équilibre et l'annule. Telle est l'interprétation que nous avons nous-même longtemps admise presque inconsciemment.
Mais les phénomènes de conductibilité que nous venons d'étudier nous suggèrent maintenant une interprétation toute différente.
Les perméables, ceux qui conduisent l'action psychique et se laissent entièrement traverser par elle, sans résistance et sans déperdition, ce sont justement les actifs et les neutres, en un mot les insensibles ; et au contraire, les imperméables, ceux qui reçoivent l'action psychique, l'arrêtent, la retardent, la conservent et l'acculument dans leur propre organisme où elle trouve ainsi le temps de produire tous ses effets, ce sont les passifs, les sujets.
La comparaison avec l'électricité s'impose.
Les sujets, pourrait-on dire, correspondent aux corps mauvais conducteurs de l'électricité, aux isolants; les autres, nonsujet s, aux corps bons conducteurs. Tant que l'électricité ne rencontre sur son passage que des corps bons conducteurs, elle les traverse, invisible, silencieuse, sans qu'aucun signe trahisse sa présence : tout se passe comme si elle n'existait pas. C'est seulement lorsqu'elle arrive à des corps mauvais conducteurs qu'elle s'arrête et s'accumule, et c'est alors aussi qu'elle manifeste son existence par les phénomènes les plus sensibles. Faites circuler des courants dans les fils métalliques : les effets calorifiques, lumineux, etc., que vous observez seront d'autant plus grands que la résistance opposée par les fils aux courants sera plus forte. De même, lorsqu'un opérateur impose sa main ou fait des passes sur un individu normal, la force magnétique ou psychique, ne rencontrant aucune résistance, est immédiatement conduite et dispersée dans ce qu'on pourrait appeler le réservoir universel des forces de la nature ; mais, si, au contraire, la même action s'exerce sur un sujet, elle ne chemine en lui que très lentement, sans doute à cause de l'imperméabilité relative de l'organisme, et par suite elle s'y accumule, elle s'y intensifie au point d'y produire des altérations, des perturbations plus ou moins profondes et durables.
Il n'y a là, disons-le bien hautement, qu'une hypothèse ; mais cette hypothèse se déduit très logiquement de la conductibilité de la force psychique et elle nous paraît valoir la peine qu'on essaie delà vérifier expérimentalement.
Une seconde conséquence de la même loi, c'est qu'elle nous explique pourquoi les phénomènes magnétiques et psychiques sont relativement rares et exceptionnels, tandis que la force qui les produit paraît au contraire très répandue et presque continuellement agissante. En effet, puisque cette force est naturellement conductible, qu'elle tend normalement à traverser les organismes, et sans doute aussi les corps inorganiques, sans y produire d'effets sensibles, jusqu'à ce qu'elle rencontre un milieu plus ou moins accidentellement
imperméable où elle puisse s'arrêter et s'accumuler, il s'ensuit qu'en règle générale les effets de cette force paraîtront rares et exceptionnels, bien que son action soit constante et régulière. Ici encore, la comparaison avec l'électricité s'impose. Tant qu'on n'a pas réussi à produire et à accumuler artificiellement l'électricité, les phénomènes électriques ont dû être considérés comme des accidents, des curiosités, et en quelque sorte comme des jeux de la nature ; et cependant nous savons bien aujourd'hui qu'il ne se produit pour ainsi dire pas de phénomène physique, chimique ou biologique, qui ne soitaccompagné d'un dégagement d'électricité. De part et d'autre, nous avons affaire à des phénomènes cryptoïdes.
Ainsi tombe l'objection que l'on entend si souvent opposer, même par des savants qui se croient imbus du véritable esprit scientifique, à l'étude des phénomènes psychiques, ou pour mieux dire, psycho-ynagné tiques .
Ces phénomènes, disent-ils, sont trop rares, trop fugitifs, trop capricieux, pour qu'on puisse les étudier : du moment qu'un expérimentateur quelconque ne peut pas les observer et les reproduire à sa volonté, toujours identiques dans les mêmes conditions, ils sontnuls et non avenus pour ta science: ce ne sont pas des phénomènes scientifiques ; et celui qui prétend les étudier se met par cela même en dehors de la science : il est indigne du nom de savant. — Etrange sophisme, auquel nous appliquerions volontiers le nom de sophisme paresseux, si les métaphysiciens n'avaient déjà réservé ce nom pour un autre genre d'erreur ! Gomment ceux qui raisonnent ainsi ne voient-ils pas que c'est justement la besogne qui incombe à la science de rendre les phénomènes scientifiques, c'est-à-dire d'en découvrir les conditions générales et invariables, ce que Claude Bernard appelait leur déterminisme, et qu'elle manque à sa mission en refusant d'étudier des phénomènes dont les lois ne lui apparaissent pas de prime abord ? Toute la question est de savoir si un phénomène est réel; mais du moment qu'il existe, peu importe qu'il soit rare ou iréquent, habituel ou exceptionnel, fugitif ou durable, capri-
cieux ou régulier : il est, cela suffit; donc il fait partie de Tordre de la nature ; et c'est à vous, savants, de découvrir, si vous le pouvez, le mécanisme en vertu duquel il se produit. Soyez tranquilles : le jour où vous aurez découvert ce mécanisme, le phénomène sera scientifique ; et vous pourrez alors, si toutefois les conditions dont il dépend laissent place à l'intervention humaine, le produire et le reproduire aussi souvent, aussi infailliblement que vous le voudrez. En somme, vous vous plaignez que la nature ne fasse pas votre travail à votre place, c'est-à-dire, qu'elle ne présente pas à votre étude des phénomènes déjà tout préparés pour la facilité de vos observations et de vos expériences. Mais l'exemple même de l'électricité, si capricieuse aussi pour les premiers savants qui l'ont étudiée, comme on peut s'en rendre compte en lisant Y Histoire de l'électricité de Priestley, devrait suffire à vous convaincr que la tâche à remplir tout d'abord, quand il s'agit de phénomènes cryptoïdes, c'est justement de trouver le moyen de les rendre observables et expérimentables à volonté. Seulement, pour trouver ce moyen, il faut le chercher, ou tout au moins ne pas excommunier de la science ceux qui le cherchent.
Mais la connaissance de la conductibilité de la force psychique ne permet pas seulement de résoudre théoriquement l'objection : elle permet de la lever pratiquement ; et c'est surtout à ce point de vue que son importance nous semble extrême. Elle donne en effet une méthode pour observer et expérimenter les phénomènes psycho-magnétiques dans des conditions de certitude et de rigueur absolument satisfaisantes.
Supposons en effet un savant à qui l'on propose d'étudier des phénomènes de cet ordre, mais qui se trouve incapable de les produire lui-même. Il a vainement essayé de magnétiser, d'endormir par des passes, d'anesthésier ou de cataleptiser par le prétendu rayonnement de la main, de suggestionner parla seule pensée, à plus forte raison de mouvoir à distance des objets matériels : il doit se contenter de voir ces
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effets produits par des individus sans culture scientifique, lesquels prétendent les produire en vertu d'un pouvoir particulier, mystérieux, quasi-magique. —Il est tout à fait conforme aux lois de la nature humaine que ce savant refuse de prendre ces phénomènes au sérieux : plutôt que d'admettre un seul instant leur réalité, il préférera les attribuer à la supercherie, à la fraude, à des connivences secrètes ou, plus poliment, à des illusions, à des auto-suggestions inconscientes ; et s'il voit quelque autre savant s'appliquer à leur étude, il sourira de sa naïveté ou doutera de son bon sens. Que si ce confrère prétend avoir, lui aussi, l'inexplicable privilège de produire de tels phénomènes, le voilà, tout savant qu'il est, en grand danger de passer pour un charlatan ou pour un fou.
Mais, si la force qui se manifeste par de tels effets est conductible, c'est-à-dire transmissible par contact de celui qui la possède à celui qui ne Ta pas naturellement, peu importe qu'un individu donné soit ou ne soit pas capable de l'exercer par lui-même : s'il ne l'a pas, il pourra toujours l'acquérir par conduction et par suite être capable d'observer et d'expérimenter personnellement tout comme s'il la possédait. On n'est donc plus obligé de croire sur parole les magnétiseurs ou médiums professionnels, ou d'assister en simple spectateur à leurs expériences : si véritablement les phénomènes qu'ils nous montrent sont des effets de la force psychique et non des artifices plus ou moins habilement truqués, nous devons pouvoir les produire nous-mêmes, sans qu'ils aient autre chose à faire qu'à nous communiquer par contact la force nécessaire à cet effet ; et nous pourrons les produire dans des conditions que nous aurons déterminées nous-même, de façon à a k "dure toute possibilité de connivence ou d'auto-suggestion et à nous convaincre pleinement et définitivement de leur réalité objective.
Ainsi la méthode à' expérimentation par conduction fait, en quelque sorte, rentrer les phénomènes psycho-magnétiques dans le domaine commun : ils cessent d'être liés à l'individualité de tel ou tel personnage; ils deviennent pour tout le
monde des objets d'observation et d'expérience possible ; on n'est plus excusable de se refuser à leur étude par un scepticisme de parti pris.
C'est surtout dans Tordre des phénomènes les plus compliqués et les plus obscurs de la série psychique, transmission de pensée, mouvements d'objets matériels sans contact, que cette méthode permettra de faire enfin la lumière.
En ce qui concerne la transmission de pensée, il est assez plausible d'admettre qu'elle suppose, entre autres conditions, une sorte d'ajustement préalable entre l'opérateur et le sujet, et cet ajustement lui-même résulte d'une longue accoutumance de l'un à l'autre. Dès lors, nul ne s'étonnera que le premier venu ne puisse, sauf exception, transmettre d'emblée sa pensée, même au sujet le plus réceptif du monde, et que l'intermédiaire de l'opérateur habituel soit indispensable. — Mais, précisément pour cette raison, le phénomène devient très difficile à contrôler. Si je dois communiquer d'abord à ce tiers la pensée que je désire voir transmettre au sujet, qui me répond qu'il n'existe pas entre le sujet et lui un système de signes convenus d'avance, grâce auquel ils peuvent correspondre à l'insu des assistants, en dehors de toute télépsychie véritable? En fait, c'est bien ainsi que les choses se passent dans les exhibitions de soi-disant suggestion mentale, ou lecture de pensée, que donnent au public la plupart des entrepreneurs de ce genre de spectacle.
Il faudrait donc, pour ôter tout soupç on de connivence et toute possibilité de supercherie, que l'opérateur lui-même me mît en état de transmettre directement ma pensée par mon seul effort cérébral sans m'obliger à la lui communiquer au préalable. Dans ce cas, je serai bien assuré qu'il ne la révèle pas au sujet par un système quelconque de signaux, puisqu'il l'ignore lui-même. Or si, comme nous le croyons, la transmission de pensée obéit à la loi générale de la conductibilité psychique, il suffira, pour réaliser le phénomène dans des conditions d'authenticité irréprochables, que j'entre en rapport avec l'opérateur parle contact : le sujet n'aura besoin, pour compren-
dre ma pensée, que delà recevoir à travers cet intermédiaire accoutumé. Comment douter de la réalité du fait de la suggestion mentale, s'il est possible à tout le monde de le vérifier par un procédé aussi simple ?
Il en serait de même de la télékinésie (mouvement imprimé aux objets à distance) si, comme bien des indices tendent à le faire croire, la force qui est en jeu dans ce phénomène peut aussi se transmettre par conduction. Lorsqu'un médium, dans une demi-obscurité, semble imprimer des mouvements à un objet matériel sans contact apparent, par la seule vertu de ses gestes, un sceptique peut toujours objecter la possibilité d'un « truc » qui échappe, grâce au peu de lumière, à la clairvoyance des assistants, quelque fil, quelque cheveu qui relie in visiblement l'objet aux mains du médium. — Supposons que la force télékinésique soit conductible : c'est désormais le sceptique lui-même qui, sous la seule condition d'être touché par le médium, imprimera aux objets de son choix des mouvements qu'il pourra accélérer, retarder, interrompre, recommencer, en un mot varier et diriger à son gré. Nous serions fort surpris si, dans de telles conditions, son scepticisme ne se changeait pas en un désir passionné d'étudier expérimentalement toutes les circonstances d'un aussi merveilleux phénomène.
Il faut donc souhaiter que les futurs explorateurs s'attachent à déterminer plus complètement que nous n'avons pu le faire nous-même l'étendue et les conditions de cette grande loi de conductibilité, dont les conséquences semblent devoir être si; importantes pour l'étude et l'explication des phénomènes psychiques.