EXPLICATION DU PHÉNOMÈNE DES TONS DE CHALEOR
L'explication des tonalités de chaleur réside tout entière dans Texistence et les réactions du pourpre rétinien. On doit donc exposer : i° quelle en est Thistoire naturelle objective, et 2* quel en est le rôle dans la sensation visuelle.
Histoire natnrelle dn ponrpre rétinien.
L'exposé présenté au chapitre précédent, quand il s'est agi de montrer par un exemple visible quelles doivent être les propriétés de la photopsine, nous a déjà appris que le pourpre rétinien est le nom donné à la matière colorante découverte dans la rétine par Fr. Boll, et attribuée avec raison à une sécrétion épithéliale.
Préparation du pourpre, — On étudie le pourpre de deux manières :
La première consiste à utiliser la rétine elle-même d'animaux que Ton a tués après les avoir maintenus une à deux heures dans l'obscurité. On se place, à cet effet, dans le laboratoire photographique, et Ton y enlève, en quelques coups de ciseaux circulaires, toutes les parties situées ea avant de la rétine, à savoir: le corps ciliaire avec la cornée, le cristallin et toute l'humeur vitrée. La même opération peut être faite sur les yeux de l'homme que Ton a fraî-
chement énucléés pour cause de maladie, ou même sur les cadavres tout à faits récents de sujets morts dans Tobscurité. Cette étude renseigne plus particulièrement sur la répartition et le siège exact de la coloration.
La deuxième manière consiste à utiliser les solutions de pourpre que Ton prépare de la façon indiquée par W. Kûhne (1), Voici comment Ton procède :
On a préparé à l'avance le liquide de la solution qui est delà bile rendue incolore, ou plus simplement une solution aqueuse d'un sel biliaire alcalin, au titre de i à 6 pour I0(), et Ton opère également dans le laboratoire du photographe. Dix à quinze grenouilles, maintenues préalablement dans Tobscurité, sont sacriliées. Les rétines en sont tôt extraites et entièrement dépouillées d'épithélium, ce qu'il est assez facile d'obtenir à cause de Tobscuration préalable. On les mélange à environ 1 centimètre cube de la solution biliaire, on fait macérer pendant quelques heures et Ton filtre enfin.
Siège du pourpre. — La coloration purpurine est propre aux seules parties postérieures de la rétine, on s'en rend compte à Tœil nu. L'examen microscopique en fixe et en limite 'le siège dans les terminaisons nerveuses, et plus spécialement à l'article terminal des seuls bâtonnets. Il n'y en a pas dans les terminaisons coniformes.
Certains animaux, comme les serpents, dont les rétines ne contiennent que des terminaisons coniformes, ne présentent aucune trace de pourpre.
La rétine de l'homme offre, à ce point de vue, une diversité tout à fait remarquable. Tandis que la presque totalité de son étendue en est fortement imprégnée, il y a, au centre, une région limitée, l'excavation ou fossette ceii-
(1) Loc. cit. (voir p. 83).
traie, qui en est dépourvue; or, les terminaisons nerveuses de cette région sont exclusivement coniformes.
Colorations du pourpre. — On les observe de deux façons : soit directement , soit à Taide du spectroscope. Naturellement, il faut, pour ces observations, quitter le laboratoire du photographe et étudier à l'éclairage ordinaire du jour.
L'observation directe enseigne ceci :
Au moment du premier éclairement, il apparaît une coloration lilas qui est un violet bleuâtre ; très tôt après^ la teinte devient pourpre, intermédiaire entre le violet et le rouge, puis, successivement cramoisi, rouge, orangé, et, enfin, jaune, coloration dernière et précédant la décoloration totale.
Ces phénomènes se succèdent en un temps plus ou moins rapide, suivant Tintensité de Téclairage; ils durent à peine une minute dans la rétine de la grenouille et évoluent en quelques instants dans celle des mammifères.
L'observation spectroscopique est pratiquée de deux façons : 1° à la manière ordinaire consistant à placer la solution à examiner dans le prisme creux de l'instrument eu forme de lunette qu'on appelle spectroscope; 2** en plaçant des gouttelettes de solution ou même des rétines entières (étalées sur des lames de verre) sur un spectre projeté à plat sur la table. Cette dernière manière offre l'avantage extrême de frapper le pourpre d'une lumière beaucoup moins intense, et, par conséquent, de prolonger la durée de la décoloration. Dans l'un et l'autre cas, l'on recherche quelles radiations sont obscurcies, c'est-à-dire absorbées par la matière colorante, et quelles autres, au contraire, ne sont pas obscurcies, et, par conséquent, non absorbées.
Il a été trouvé ceci :
Au commencement de l'observation, alors que rétines et
solutions tirent au bleu, le jaune est surtout assombri, indiquant en ce point le maximum d'absorption.
 la fin de Tobservation, au contraire, alors que les rétines et leurs solutions sont devenues franchement jaunes, le bleu est le plus fortement assombri, indiquant en ce nouveau point le maximum de Fabsorption.
Les tracés suivants empruntés à W. Kiihne, transcrits à notre échelle habiluelle, sont l'interprétation graphique
Violet
Bleu Vert Jaune Orange Rouge
Fig. 12. — Échelles des quantités proportionnelles de chaque radiation spectrale qui traversent le pourpre rétinien an commencement et à la fin de Tobservation spectroscopique.
remarquablement démonstrative des résultats acquis par <^es recherches. Un meilleur contrôle ne pourrait être donné à la théorie des chaleurs de ton telle qu'elle va être présentée, et l'impartialité ne peut en être mise en doute, puisqu'il s'agit de mesures déjà vieilles de tantôt vingt ans.
Les absorptions de la lumière par le pourpre expliquent les chaleurs de ton.
Je rappelle que les chaleurs de ton consistent en un déplacement des maxima et minima delà courbe des hau-
teurs propre à toute la partie de champ visuel qui n'est pas la plage centrale de 45 minutes angulaires. Leur extension correspond donc exactement à la localisation du pourpre dans la rétine. C'est là une coïncidence pour le moins bizarre, si elle n'est pas commandée par la communauté des causes.
En réalité, les causes sont bien réellement communes, ainsi qu'il va paraître, et l'aberration excentrique des hauteurs qui fait les tons de chaleur, est naturellement expliquée par les absorptions changeantes de la substance que l'on appelle pourpre rétinien, du nom de Tune seulement de ses apparences kaléidoscopiques.
Le pourpre a son siège, avons-nous dit, dans la rétine, au-devant de l'épilhélium. Il agit donc comme un écran absorbant, exactement comme ferait un verre de couleur placé au-devant de l'œil. Il intercepte certaines radiations à l'exclusion des autres; il les absorbe avant qu'elles ne soient transformées, les annihile en conséquence pour la sensation. Quelles sont ces absorptions?
i^ Une lumière faible, trop faible pour altérer fortement la coloration du pourpre, rencontre un écran bleuté ; cet écran laisse passer en totalité les rayons bleus et intercepte en partie les autres ;
2® Une lumière plus forte rencontre un écran rouge, laissant passer toute la masse des radiations de celle couleur, mais atténuant le bleu et le jaune ;
3° Une lumière très forte, enfm, rencontre devant elle un écran jaune qui livre passage aux radiations jaunes bien plus qu'à toutes les autres.
Or, la caractéristique du phénomène des chaleurs est précisément de déplacer lesminimaet maxima de la courbe des hauteurs en faveur du bleu dans les éclairages faibles, en faveur du rouge dans les éclairages moyens, et enfm
en faveur du jaune dans les éclairages forts. Les tons chauds par excellence sont les jaunes, et les tons froids, au contraire, les bleus.
L'aberration des hauteurs propre à Tensemble du champ visuel, hormis la plage de vision distincte que nous appelons le centre de fixation^ en d'autres termes froid et chaud, ou le phénomène des chaleurs de ton, sont expli« qués naturellement par les absorptions changeantes du pourpre rétinien^ dont la répartition dans la rétine est exactement correspondante.
Yeut-on, à titre de vérification expérimentale, donner une idée du phénomène des chaleurs de ton à Taveugle armé d*un œil artificiel. Il ne se présente qu'un moyen, bien éloigné de la délicatesse de celui de la nature, c*est d'exposer à la lumière incidente, successivement des verres de couleur différente à mesure que l'éclairage monte ou qu'il baisse : un verre bleu pour les éclairages faibles, et un jaune pour les forts, puis de faire la comparaison entre les sonneries ainsi produites et celles que provoquent les changements d'intensité lumineuse sans cette superfétation.