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CHAPITRE I

DE LA gradation: PROGRESSIVE DE LA COULEUR.

Les données authentiques sont très restreintes en ce qui concerne l'histoire proprement dite, ou histoire littéraire^ de notre développement. Les termes du langage pourraient cependant en fournir des traces^ et cette hypothèse a conduit les linguistes à rechercher, à l'exemple de Lazarus Geiger (I), Thistoire littéraire des noms de couleur.

On aurait trouvé que les anciennes formes du langage manquent de termes pour désigner certaines couleurs, et

(1) Laz. Geiger, Zur Entwickelungsgeschichte der Menschheit. Stuttgart, 1871.

roD a voulu en conclure à Tabsence des sensations correspondantes. Homère, par exemple, ne connaîtrait pas le mot xuiveoç, qui a désigné plus tard, en grec, la couleur bleue ; et le terme 'xXa^iVLÔqy qu'il se plaît à employer, désignerait dans sa bouche diverses teintes souvent fort éloignées du bleu franc. Je veux le croire, puisqu'on me le dit, mais je n'en saurais conclure, avec les linguistes, que le bleu aurait été inconnu aux Hellènes contemporains d'Homère. La sensation ne manque pas nécessairement, parce que le mot est absent. Le mot naît, ainsi qu'on a dit très judicieusement, non pas avec la sensation, mais avec les besoins sociaux. Actuellement, en ce qui concerne les couleurs, le langage des peuples non civilisés témoigne d'une pauvreté relative, et, si l'on se livre à un examen plus approfondi, on ne découvre pas, chez ces sauvages, une réelle infériorité de sensation. Les documents tirés du langage me paraissent, en conséquence, dénués de toute espèce de valeur.

Songez donc qu'à Marseille, qui n'est pas un pays de sauvages, quelque mal qu'on puisse penser des Marseillais, à Marseille, où les colorations sont à peu près celles delà Grèce d'Homère, le sulfate de cuivre, qui est, pour les gens du Nord, un bleu caractérisé, est appelé couramment vert par le commun peuple de nos cliniques, où il y en a toujours une solution. C'est a l'eau verte », appelée ailleurs eau céleste^ tant redoutée, parce qu'elle est douloureuse, et si prisée pourtant, parce qu'elle guérit TophtaU mie de ces pays. Les mêmes gens voient aussi l'eau de la mer plus souvent verte que bleue, et ils l'affirment. Pourtant, Dieu sait si la mer, à Marseille, est souvent bleue. Ces gens ne sont point des daltoniens, je n'ai pas besoin de le dire, je les ai interrogés et, parmi eux, nombre de jeunes filles habiles à déterminer les plus fines nuances

des laines, et je me suis rendu compte qu*en disant de l*eau de la mer et des solutions de sulfate de cuivre qu*elles sont vertes, ils entendent nuanceravec précision. Ce sont, en effet, des bleus qui tirent sur le vert plutôt que sur le violet, des « verts d'eau ». Que dirait-on si quelque littérateur, s*emparant de l'observation que je viens de relater, venait à prétendre que les Marseillais ne connaissent pas le bleu, alors qu'au contraire ils en nuancent les finesses? Sans doute on dirait que ce littérateur émet une absurdité. Notons, enfin, que le bleu est précisément la couleur primitive par excellence, celle sur laquelle tout le monde s^accorde, même les plus disgraciés du sens de la vision ; il serait réellement étrange qu'il eût manqué aux contemporains d'Homère.

L*bistoire littéraire étant prise en défaut, il nous reste le mode d'investigation habituel aux naturalistes, qui consiste à interroger la sensation dans des êtres humains restés inférieurs en développement. C'est là, on va le voir, en ce domaine comme en d'autres, une mine remarquablement riche où se trouve inscrite l'histoire de Thuma- DÎté la plus reculée, avec une sûreté et une précision de détails toute paléographique.

Getle étude se confond avec celle du daltonisme. Les états de développement incomplet de la sensation de couleur ont^ en effet, reçu le nom de daltonisme, du nom du physicien anglais Dalton, qui en était atteint lui-même, et a pu donner à leur sujet de précieux renseignements. Ses compatriotes ont protesté contre l'emploi de ce terme considéré comme injurieux ; malgré leur opposition, l'usage en est resté, en français tout au moins, avec l'intention évidente de perpétuer très honorablement le nom d'un physicien remarquable. J'y vois l'avantage d'un nom neutre, et sans préjugé théorique aucun, alors qu'on n'en

nous répétons ici, que le mode d*action de la lumière sur le protoplasma en général, ne peut être différent de celui que Tobservation et le raisonnement nous ont fait connaître dans sa spécialisation épithéliale rétinienne, celui d*une transformation électrique par la voie photochimique. Nous savons, d*autre pari, que la puissance chimique varie avec la longueur d'onde. Il est donc évident que les lumières auront, à quantités égales, une action plus ou moins vive suivant la longueur d'onde que Toii considère. Elles pourront être distinguées entre elles aux effets différents des changements d'intensité qui représentent le phénomène de Purkinje, et avec lui la gamme des hauteurs.

La gamme des hauteurs, aussi bien que celle des valeurs, appartient donc aux protozoaires unicellulaires, qui sont les protochroïques types.

Vision des cœlentérés^ vers, mollusques et arthropodes.

La question se pose de savoir s'il est des protochroïques dans les organisations supérieures des êtres doués d'un système nerveux et d'organes visuels reliés avec ce système. Gela me paraît évident de tous les animaux dont le système nerveux est rudimentaire.il faut, avons-nous vu, une série de dispositions très particulières pour assurer le service de la sélection et delà comparaison des hauteurs, qui est le fondement des sensations de teintes ; ces dispositions manquant, la fonction ne peut être.

Les animaux à sensation visuelle exclusivement dermatoptique, c'est-à-dire eifectuée par la surface de la peau, appartiennent à cette catégorie et sont des protochroïques . Leur œil n*est pas localisé, mais répandu indifféremment sur la surface cutanée générale sous la forme de taches

pigmentaires dont on n'indique pas même les attaches nerveuses. La sensibilité à la lumière leur appartient, et ils en savent estimer les quantités. Ainsi, les orties de mer restent fermées aussi longtemps qu'on les expose à une lumière trop vive, elles ne s'épanouissent que lorsqu'on les met à Tabri des rayons solaires directs. D'autres, au contraire, telles que certaines méduses et leurs larves, se rassemblent de préférence sur les points les plus éclairés des aquariums. Les vers de terre sont également affectés par les rayons lumineux^ et Ton a démontré que cette sensibilité n'était pas localisée, comme on l'avait cru, dans les premiers anneaux du corps, mais qu'elle existait sur toute la surface, et qu'elle permettait à ces animaux la perception de faibles différences d'éclairage.

Les animaux à sensation visuelle localisée dans de véritables yeux, mais dont la rétine nerveuse est représentée par une seule cellule de terminaison, sont encore nécessairement des protochroïques s'ils ne possèdent pas ailleurs, dans des ganglions nerveux supérieurs, un complément d'organisation suffisant pour effectuer des sélections et réflexions nécessaires à la formation des teintes. On en trouvera sans doute des exemples dans les animaux porteurs d'ocelles ou ommatidies {o[jL[ji.aTiStov, petit œil), formées élémenlairement d'une cellule nerveuse géminée cylindrique affleurant au-dessous de la peau et plongeant dans une gaine de cellules pigmentées.

Les ommatidies sont, tantôt dispersées à la surface du corps, tantôt « pseudolenticulées », c'est-à-dire groupées au-dessous d'un épaississement cutané lenticulaire et transparent, tantôt « invaginées », c'est-à-dire tapissant le fond d'une cavité ouverte à l'extérieur par un mince orifice, tantôt, enfin, a épanouies en un bouquet saillant et à facettes » . Ces diverses dispositions, qui se rencontrent dans

les invertébrés des classes supérieures, les mollusques et les arthropodes, ne se prêtent pas par elles-mêmes au mécanisme complexe des teintes. Je répète qu'elles ne l'excluent pas cependant, car il est possible que le siège en soit situé plus en arrière dans des ganglions nerveux auxiliaires.

Des expériences qui ont été faites pour étudier la sensation de couleur dans ces diverses classes d'animaux, j'ai retenu celles récentes d'Em. Young(i) concernant Tescargot, et celles d'Aug.Forel (2) concernant la guêpe qui, toutes deux, concluent à l'absence de la distinction des teintes. (D'après Forel, comme d'après J. Lubbock (3), l'abeille aurait, au contraire, la faculté de les distinguer, et, en particulier, celle de reconnaître le bleu.) J'ai vu récemment, dans le Jura, les ruches d'un même rucher peintes de couleurs différentes parles paysans, et l'on m'a assuré que les habitants en reconnaissaient et retrouvaient plus facilement leurs demeures. Il ne faudrait pas conclure du fait, que les abeilles distinguent les unes des autres certaines radiations, qu'elles perçoivent nécessairement les sensations harmoniques ou harmonies de teinte. Nous venons de le rappeler à propos des protozoaires, certaine distinction des hauteurs peut être obtenue par la seule variation des rapports de valeur dans les changements de la lumière objective.

(1) Em. Young, l'Escargot (Bulletin de la Société helvétique des sciences naturelles, 1893).

(2) Aug. Popel, Expériences et Remarques critiques sur les sen^ salions des insectes {Recueil zoologique suisse, . 1886 et 1887. Genève, Georges, éditeur).

(3) Sir John Lubbock, Auts, Bées and Wasps, 1882. On the Sensés f Instincts and Intelligence of animais, 1889 (London, Kegan, éditeur).

Daltonisme protochroîque de rhomme.

La preuve qu'il est des protochroïques^ même dans les degrés supérieurs de rorganisation oculaire, sera fournie par Tobservation de l'homme. Mais l'homme, même incomplet, présente, sur la plupart de ses congénères, une supériorité. Il possède dans les changements de coloration du pourpre rétinien, et dans la comparaison des parties du champ qui en sont couverts, avec le centre, qui en est dépourvu, les éléments d'une plus facile distinction des différentes longueurs d'onde.

L'observation suivante empruntée à ma pratique journalière me paraît être une illustration remarquable du protochroisme humain affiné par la présence et la distribution du pourpre. Elle est celle d'un homme de trente* cinq ans, ayant très bonne vue,* mais ayant appris de son entourage qu'il commet des erreurs dans la dénomination des couleurs. Examiné à la manière classique (épreuve de Holmgren), qui consiste à présenter à l'examen un choix multiple de laines colorées, et à initier le sujet à y chercher les pareils d'un échantillon présenté, notre homme commet les confusions les plus bizarres, mais il parvient néanmoins à distinguer les jaunes d'avec les bleus. Seulement, et c'est là le trait caractéristique, toute distinction fait absolument défaut dans certaines conditions déterminées : l'immobilité de Téclairement et l'étroitesse de la surface.

Étudions le sujet plus attentivement.

En premier lieu, jaune et bleu sont distingués par tous les mouvements qui changent l'inclinaison des objets à l'égard de la lumière incidente, et avec elle l'ensemble de leur éclairement, et cette circonstance répond aux condi-

lions qui nous ont appris à différencier les hauteurs par les seules variations de rintensité lumineuse. Mais pourquoi, dira-t-on, la distinction du bleu et -du jaune plutôt que du violet et du rouge, pourtant plus écartés dans l'échelle des hauteurs ? C'est que, nous le savons, cette échelle n'existe à l'état pur que dans Tespace très étroit du champ de fixation, et qu'elle se trouve modifiée dans Tensemble à la façon des chaleurs de ton, qui ont leurs extrêmes dans le bleu et le jaune.

En second lieu, la distinction du bleu et du jaune est effectuée, sans aucune variation d'éclairé ment^ par la comparaison du centre fixé avec ce qui l'entoure. Elle disparaît quand cette comparaison est rendue impossible. L'expérience se pratique comme suit: on place la laine teintée dans le creux de la main fermée, et l'on écarte progressivement les doigts, tandis que le sujet est invité à ne pas déplacer le regard. Dans ces conditions, la couleur n'est pas d'abord reconnue ; elle Test ensuite, mais seulement quand la surface à examiner vient à dépasser l'étendue de 1 degré angulaire (on sait que telle est la limite où apparaît l'aberration due au pourpre rétinien qui fait les chaleurs du ton). Un chatoiement doit se produire dans les valeurs au point correspondant à la limite où apparaît, dans la rétine, l'écran de substance pourpre, et ce chatoiement, manifeste avec une intensité différente suivant la longueur d'onde des radiations, peut servir à leur distinction.

Il est remarquable, et cela doit être noté, que le même sujet, observé quelques années plus tard, ait été trouvé reconnaissant le jaune et le bleu à première vue et dans toutes conditions. Il s'était, dans l'intervalle, exercé à reconnaître les couleurs à l'aide du verre monochromatique rouge, comme il sera expliqué plus loin. Ce jeu avait donc

réussi à développer en lui le sens harmonique élémentaire de deux couleurs, mais sans aller au delà. De protochroïque, il était devenu métachroïque.

Je conclus par cette définition du protochroïsme chez rhomme : une forme de daltonisme caractérisée à l'absence de toute perception harmonique des accords de teinte dans laquelle, néanmoins, les radiations extrêmes peuvent être distinguées grâce aux deux tonalités accessoires : la hauteur et la chaleur. La distinction par les hauteurs réside dans le phénomène de Purkinje, qui est la différente variation des valeurs pour des variations communes d*intensité objective. La distinction par les chaleurs réside dans les troubles apportés à la gamme des hauteurs par la présence du pourpre rétinien, et plus particulièrement dans la comparaison entre le centre et le pourtour du champ visuel.

Perfectionnements protochroiques.

Je veux parler des perfectionnements possibles apportés à la sensation par les détails d'organisation particuliers à certains animaux et inconnus à Thomme : les boules colorées de la rétine dans les yeux d'oiseaux, et les bâtonnets teintés de vert dans les yeux de la grenouille ou du crapaud. Leur rôle est facile à analyser.

Examinons d'abord les bâtonnets verts de la rétine. La couleur verte siège au même niveau que le pourpre ; comme lui^ elle est décolorée par l'effet de la lumière. C'est donc une autre manière de gamme des chaleurs qui doit en être la conséquence, une gamme apparemment complémentaire, et qui oppose aux décolorations du pourpre des décolorations opposées. Gomme les bâtonnets verts sont trouvés couramment avec les autres, il en peut ré-

sulter des comparaisons très profitables à la distinction protochroîque des hauteurs visuelles au moyen des seules yariations de Tintensité lumineuse. Les effets du pourpres sont naturellement doublés s'ils se produisent en présence d'effets opposés. Voilà, pensé-je, quelle peut être Tinterprétation des bâtonnets verts : celle d'un perfectionnement apporté aux tonalités visuelles dansla distinction des hauteurs.

Soient, enfin, les boules colorées de la rétine de certains oiseaux et reptiles. Ce sont des gouttelettes huileuses rouges, orangées, jaunes, verdàtres, et plus rarement franchement vertes ou même bleues, siégeant à la limite entre l'article final et le corps cellulaire de la terminaison nerveuse. On en isole la matière pour Tétude en traitant les rétines par l'alcool absolu et Téther. On obtient ainsi des solutions vertes, jaunes et rouges, appelées la chlorophane, la xanthophane et la rhodophane (W. Kûhne) [i]. Le rôle des chromophanes (c'est le nom générique que Ton donne à ces matières) ne peut nullement être assimilé à celui du pourpre à cause de leur inaltérabilité à la lumière. Elles ne sont, en effet, décolorées que par l'action prolongée et persistante des rayons lumineux. Néanmoins, à bien y réfléchir, les effets en sont peu éloignés. Le pourpre provoque, par ses décolorations successives, des change^ ments de valeur différents pour les différentes radiations, non seulement au point que l'on considère, mais, par comparaison, entre le pourtour du champ bleuté, rougi ou jauni par la sécrétion purpurescente et le centre incolore. Des différences analogues sont effectuées par chaque boule huileuse colorée entre le bâtonnet rétinien, qui en est porteur, et celui qui n'en a pas. Il en résulte un chatoiement spécial à chaque espèce de radiation, et par lui les éléments d'une distinction protochroîque des hauteurs.

(1) Loc. cit. (voir p. 83).

LE MÉTACHROÏSME.

Dôlinitioli.

Je propose d'appeler de ce nom Pétat des sujets qui perçoivent des sensations harmoniques de teinte, et présentent par là une supériorité grande sur les protochro!ques^ mais chez qui les harmonies fondamentales n'ont pas atteint leur entier perfectionnement. C'est le second degré de développement^ celui qui vient « après », et pour lequel la préposition grecque (JLeri me paraît d'une bonne application. Elle est conforme à Tusage qui Ta fait employer dans l'expression zoologique métazoaire^ pour désigner une classe d'animaux supérieurs aux protozoaires, et venant après eux dans l'échelle des êtres vivants, et aussi dans l'expression géologique métazoïquey pour désigner les terrains postérieurs à l'apparition des animaux.

La plupart des daltoniens perçoivent des accords ou intervalles harmoniques de teinte. Leurs réponses sont immédiates lorsqu'on les invite à nommer les hauteurs. Ils n'ont nul besoin, pour se décider, de recourir aux variations de l'éclairement, non plus qu'aux surfaces étendues. Gela ne les empêche pas de commettre, à notre point de vue, les plus grossières confusions.

Leur état est caractérisé par l'absence de l'un des trois accords fondamentaux qui forment, pour nous, l'accord parfait majeur. L'accord parfait majeur bleu-jaune-rouge est, on s'en souvient, celui d'une note tonique de hauteur inférieure, située au seuil de la sensibilité visuelle ; il figure la tierce, la quinte et l'octave de cette tonique invi-

sible. Or, de même qu*il est des iDtervalIes acoustiques dont la qualité harmonique échappe à plusieurs, telle la quinte augmentée; de même aussi il est beaucoup d'hommes à qui manque totalement l'harmonie supérieure rouge répondant à Toctave de la gamme acoustique. Ce sont les daltoniens métachroïques.

Réduit à la possession de deux teintes fondamentales au lieu de Irois, le métachroïsme peut être appelé un système dichroîque. Cela ne Tempêche pas d'être riche de sensations extrêmement variées au même titre que les sentiments dont on développera dans la suite la formule également dichroîque.

Observation des faits.

Cette infirmité est le plus souvent héréditaire ; elle se poursuit de génération en génération, n'atteignant que les enfants mâles et presque jamais les filles^ mais se retrouve ensuite très souvent chez les fils de celles-ci. La fréquence en est considérable. On compte 3 daltoniens sur iOO hommes (à peine i sur 1 000 femmes).

Deux variétés ont été distinguées. Les uns, parmi les daltoniens métachroïques, sont aveugles pour les hauteurs extrêmes, et leur spectre solaire en est raccourci. Les autres ne sont point aveugles pour ces mêmes notes ^ mais leurs confusions n'en sont pas moins identiques. En réalité, donc, il n'existe qu'une espèce de métachroïsme, et les différences que l'on signale n'empêchent pas l'une et l'autre variété d'être indifféremment caractérisées par l'absence du troisième accord fondamental de la tonique.

Voici, par exemple, l'observation d'un jeune garçon que j'étudiai il y a peu de jours. Il appartient, par son père, à une famille où l'on cultive la peinture, et où l'oft

Fig. 15. ^ Pcinlure et sa copie pur un daltonien.

ne sait pas ce que c'est que des erreurs sur la couleur. En revanche, deux frères de sa mère sont daltoniens. Lui est seul de son espèce dans une génération de six frères et sœurs. Sa vue est^ du reste, excellente sur tous les autres points. J*ai reproduit ici (fig. 15) la copie faite par lui d'une peinture représentant un personnage à barbe rouge et à cravate verte : la barbe y a été copiée verte et la cravate rouge, et cela aussi franchement que possible. Un parapluie bleu-verdàtre foncé a été fait violet. En revanche, rhabit bleu clair est resté tel, et le jaune vif d'un manche de parapluie a été reproduit sans faute. En résulté, les verts sont confondus avec les rouges, et les bleus verdâtres avec les violets, mais bleu franc et jaune franc ne sont l'objet d'aucune confusion , c'est là aussi ce qui ressort de l'épreuve faite par le triage des laines. Notons, enfin, pour terminer, que, si l'on demande au sujet de nommer les couleurs qu'on lui présente, jaune et bleu sont nommés d'emblée et sans aucune hésitation, au centre comme au pourtour du champ visuel, et qu'il n'est pas besoin pour cela du déplacement cher au protochroïque ; l'hésitation apparaît dans toutes les autres teintes. L'observation que Ton vient de relater appartient à la catégorie des daltoniens qui n'ont pas le spectre raccourci du côté du rouge : on le démontre aisément par Texamen direct du spectre solaire. La preuve en est fournie également par la valeur relative des couleurs de confusion. Quand la perception des notes élevées est conservée, ces valeurs sont exactement respectées, ce qui n'a pas lieu dans le cas contraire. Or, ici, les valeurs sont très scrupuleusement respectées par le jeune peintre.

Holmgren (1) a indiqué des épreuves très sûres permet- Il) F. Holmgren, De la cécité des couleurs dans ses rapports avec les chemins de fer et la marine. Stockholm, in-S", 144 p. 1877.

tant de déceler Texistence du daltonisme souvent ignoré des sujets mêmes qui en sont atteints, et d'en diagnostiquer la variété. Ces épreuves consistent à faire choisir, dans un tas de laines, les écheveaux conformes à divers échantillons successivement présentés. La première à présenter est un vert pâle. Tous les daltoniens s'y trompent; on les voit aligner, sans honte aucune, à côté des verts, la série des rouges et des bruns clairs. La deuxième épreuve est un rose qui se trouve alors mêlé à toute la série des bleus. Il est assez difficile de distinguer dans ces deux épreuves les différences de valeur qui caractérisent le spectre raccourci de celui qui ne Test pas; c*est pour répondre à ce besoin qu'a lieu, enfin, la troisième épreuve. Elle consiste en la présentation d'un rouge franc et saturé. Si le spectre est raccourci, les verts qui seront confondus avec lui seront plus foncés ; s'il n'en est rien, ils seront au contraire de même valeur.

Interprétation des faits.

Quelle est l'explication du métachroïsme ?

Nous avons vu, en étudiant le mécanisme des formes et celui des teintes, et nous verrons plus tard en reprenant ce sujet d'une façon générale au point de vue de Tharmonie, que ce sont là des sensations harmoniques, c'està-dire nées de la superposition de sensations différentes en un foyer nerveux d'ordre supérieur.

L'écorce cérébrale, siège avéré des réflexes de teinte, foyer où s'articulent les sensations visuelles de couleur, en est le centre évident. Si le métachroïsme est, comme nous l'avons annoncé, une lacune dans Tordre des harmonies, il doit donc correspondre à une lacune dans les foyers cérébro-corticaux visuels. Nous arrivons ainsi à cette dé-

duclion toute naturelle, que le daltonisme réside dans rincomplet développement de Técorce cérébrale.

Revenant maintenant à Pexpli cation qui a fait reconnaître dans les teintes fondamentale l'équivalent des intervalles de l'accord parfait majeur, et, dans le métachroîsme^ Tétat d'un sujet à qui le dernier intervalle de cet accord manquerait, il nous reste, en terminant, à montrer comment les confusions du daltonien s'accommodent de la théorie.

Songeons d'abord qu'en l'absence de la troisième harmonie fondamentale, les deux premières doivent suffire pour spécifier la tonique et suppléer à Paccord parfait majeur que nous appelons blanc. Bleu et jaune doivent, en conséquence, faire blanc, qui est dit « gris » dans les faibles éclairages. L^ association de ces deux couleurs équivaut donc au gris ou au blanc suivant Tintensité. Mais cette association est, pour nous, voyants complets, le « vert » . La confusion du gris avec notre vert est donc inévitable.

D'autre part, les notes élevées du spectre, qui forment pour nous, avec la tonique, l'accord de rouge^ sont, ellesmêmes, d'apparence neutre ou grise, ainsi qu'il est montré dans la figure suivante (fig. 16) représentant la distribution des teintes métachroïques dans un spectre circulairement disposé (comparez, pour la vue normale, la figure 8, p. 57]. Rouge et vert paraissant tous deux indifféremment gris, il en résulte la confusion de ces deux couleurs.

Vert, rouge et gris, sont donc tous trois de même apparence grise et sont confondus. Toutes les autres confusions dérivent de celles-ci. Le violet, qui est un accord de rouge et de bleu, en perd le premier élément, il devient gris bleu ; l'orangé, gris jaune, et ainsi de suite.

Dans la variété au spectre raccourci , l'absence des

hautes radiations diminue la valeur des rouges et les fait confondre, non plus avec les gris et les verts de même valeur, mais avec des gris et des verts plus foncés tirant sur le noir.

La vision du métachroïque peut être traduite en langage acoustique, et, par là, je crois, rendue très compréhensible. Je suppose, d'une part, Tharmonium, interprète acoustique des teintes, tel quïl a été présenté avec trois

Gris ^rougej

(vert) Gris

Fig. 16.— Confasion da daltonien métachrolqae.

notes donnant raccord parfait, tierce-quinte-octave, d'une tonique silencieuse. On imagine aisément les combinaisons multiples que Ton peut tirer de cet instrument. Je suppose, d'autre part, un instrument semblable armé de deux notes seulement en accord incomplet de tierce et de quinte ; on imagine aussi les combinaisons réduites qu'on tirera de son jeu.

Le premier, avec son accord fondamental complet, reproduit*dans le langage des sons le jeu normal des teintes; le second, avec son accord imparfait, réduit à deuxinter-

valIes harmoniques, est la traduction acoustique du métachroïsme.

Je termine par cette définition qui résume notre conception du métachroîsme : a un développement incomplet des harmonies de hauteur», et je Toppose à la définition du protochroïsme qui était Tabsence totale des mêmes harmonies.

Je veux rappeler, enfin, que je ne cesse^ depuis bientôt vingt ans, de recommander aux daltoniens, tant protochroïques que métacbroïques, de contrôler leurs sensations à Taide d'un verre monochromatique rouge. En regardant au travers, ils pourront distinguer aisément et rapidement le rouge du vert, et aussi le violet du bleu à Tobscurcissement immédiat de toutes les radiations autres que le rouge. Yert et bleu paraissent noirs, violet et rouge demeurent tout à fait clairs en comparaison. Mais, disonsle bien^ si cet artifice aide à la distinction, il ne supplée nullement à la perception harmonique; aussi ne voit-on jamais les daltoniens s'en servir avec plaisir. Cet essai leur rappelle leur infirmité sans nullement accroître le cadre de leurs jouissances, et ils n'en usent que contraints et forcés.

LE PLÉOCHROÏSUE.

Je désigne sous le nom de pléochroïsme l'état parfait (•TuXéoç, complet) du sens de la couleur que nous avons appris à connaître antérieurement.

Cet état est caractérisé par la possession d'un jeu complet des sensations harmoniques de teintes. Et ce jeu comporte, non plus deux intervalles harmoniques comme

dans le métachroïsme, mais bien les trois intervalles fondamentaux que nous nommons bleu^ jaune et rouge, comparables à la tierce, à la quinte et à Toctave de l'accord parfait majeur dans la musique. Il est caractérisé aussi par l'entier développement des harmonies visuelles de forme précédemment étudiées.

Il serait oiseux de reproduire, même en abrégé, des démonstrations déjà présentées concernant ces faits, et telle n'est pas non plus notre pensée en ouvrant cet article de quelques lignes. Son but unique est de marquer avec précision quelle est la signification organique du pléochroîsme.

Pour cela, il suffit de rappeler que les teintes, sensations produites par le choc simultané de plusieurs courants nerveux de hauteurs différentes sur un foyer commun, sensations harmoniques en d'autres termes, ont, ainsi que les formes, leurs foyers fixés par Texpérience et l'analyse dans Técorce cérébrale (voir Mécanisme des teintes et de leurs réflexes). Leur jeu complet est donc l'indice d'un développement cérébral supérieur.

Les perfectionnements ultimes du sens de la couleur ont leur source, non dans l'organisation de l'œil lui-même, mais dans celle du cerveau. Siège suprême de l'intelligence, cet organe est seul capable d'élaborer les rapprochements et combinaisons ou les harmonisations qui font les teintes et les formes.

Le pléochroïsme apparaît, en résumé, comme le suprême degré de l'intelligence visuelle.

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