LA DISPARITION DES HARMONIES VISDELLES
(cécité psychique.)
L'expression cécité psychique désigne, dans le langage médical, l'absence des sensations de teinte et de forme ; je la préfère, comme plus exacte, à Texpression aphasie sensorielle également usitée. La suppression des harmonies visuelles ne peut être, en effet, appelée de Vaphasie^ quoiqu'elle soit rendue manifeste, pour l'examinateur, surtout à des lacunes dans le parler du sujet, et elle vise bien^ en réalité, les foyers de ralliement général ou de l'âme individuelle que Ton comprend habituellement sous le nom de ^ii»
Suppression des teintes.
Le foyer des sensations harmoniques de hauteur ou des^ teintes ayant été fixé dans l'écorce cérébrale, il a semblé naturel de rechercher si, dans les faits connus de lésions localisées dans cette partie du cerveau, il ne serait pas possible de trouver des indices de la disparition plus ou moins complète des sensations de teinte. Nous avons été servis comme à souhait par une série d'observations dont la première, due à Landolt, a été rapportée dans la thèse de son élève d'alors, maître aujourd'hui, Aug. Charpentier (Thèse de Paris, 1877), et aussi par les hasards de Tobservation personnelle.
Toutes ces observations concernent des sujets chez lesquels le siège de la lésion est rendu aisé à déterminer par la coïncidence de troubles oculaires avec quelqu'un des signes habituels des lésions cérébro-corticales. Ce sont des malades atteints d'apoplexies légères reconnaissables à quelque symptôme de paralysie ou d'apliasie ou simplement à des troubles intellectuels joints à des troubles visuels qu'il faut maintenant décrire d'après les faits les plus purs.
Récemment est venu à ma consultation un homme âgé de quarante-huit ans, que je connaissais pour l'avoir antérieurement traité d'une affection de la cornée. Il se plaint de difficultés de la vision et en même temps « de ne pas voir les choses sous leur jour habituel, d'être psychiquement comme dans un autre monde, de manquer de mémoire». Secrétaire d'une grande administration, il n'a cependant pas interrompu ses fonctions. Sa parole, bien que devenue quelque peu hésitante, ne présente aucune lacune caractérisée. On n'observe aucun trouble localisé
de la motilité ni de la sensibilité générale. L*examen visuel est le suivant : vision directe parfaite, celle des couleurs comme la distinction des lettres, mais défectuosités dans la moitié droite du champ : un mince secteur horizontal manque complètement à droite^ à Tœil droit comme à Tœil gauche. En même temps et dans Tétendue entière de la moitié droite du champ pour les deux yeux, la distinction des couleurs fait totalement défaut. Blanc, gris, noir, sont les seuls noms donnés aux couleurs. Aujourd'hui, deux mois après le début de la maladie, la vision est revenue dans le secteur aveugle, Tintelligence a repris à peu près complètement ses facultés, mais nulle amélioration n*est intervenue dans la distinction des teintes par la moitié droite du champ visuel.
Voici encore le cas d*un vieillard de soixante-trois ans (obs. de Samelsohn), qui se plaint de troubles visuels survenus en même temps qu'une paralysie du côté droit. Ces troubles, il ne sait les définir exactement, et le médecin tâtonne beaucoup. On constate d'abord que l'acuité visuelle est parfaite au centre du champ comme dans toutes ses parties, et l'on prend, pour s'en assurer, les mesures les plus complètes. On interroge ensuite la perception des couleurs, et l'on ne trouve aucune trace de confusion, comme en font les daltoniens. Les couleurs sont aussi très exactement nommées avec leurs teintes et leurs nuances. Mais, ici enfin, apparaît le corps du délit. On présente les couleurs, non plus à la fixation directe, mais par côté. Alors, subitement , elles ne sont plus nommées du côté gauche, où toutes couleurs paraissent « en gris ». A droite, elles sont réconnues très complètement, et il en est de même si les deux yeux voient ensemble ou séparément. Pour chaque œil, la limite entre les deux moitiés si différentes est exactement la verticale qui passe par le point fixé. Il
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n'y a pas de dififérence dans la clarté apparente entre les deux moitiés du champ : les, gris sont également gris, et les blancs également blancs.
La maladie est donc caractérisée par la disparition complète de toute sensation harmonique de teinte dans deux moitiés symétriques du champ visuel, Tacuité visuelle étant, du reste, intégralement conservée. Landolt Ta définie hémiachromatopie ; hémichroîe ne serait-il pas préférable?
De pareilles observations sont des exemples remarquables du fait de dégradation que nous voulons établir et dont nous avons fait Tobjet de ce paragraphe : celui de la suppression isolée des teintes. Je ne puis m'empêcher de signaler combien elles confirment les présomptions de la physiologie qui nous ont fait placer le siège des sensations harmoniques de teinte dans Técorce cérébrale. Ce sont, en effet, des cas d'apoplexie corticale reconnaissable à des signes qui seront exposés ultérieurement au chapitre de la Connaissance. Il faut relever, enfin, que ces observations fixent le siège des sensations harmoniques de teinte dans des foyers distincts du domaine de la connaissance. La vision générale est intacte, seule l'harmonie de teinte fait défaut. Il en résulte que les notions de teinte appartiennent donc bien à des foyers spéciaux et fonctionnant indépendamment des autres foyers de la sensation visuelle. Ce fait peut nous paraître ici de médiocre importance. Il en acquerra une très grande quand il faudra expliquer le mécanisme de l'harmonie.
Suppression des formes.
On observe la suppression des harmonies de valeur ou formes dans les mêmes conditions que celle des teintes, c'est-à-dire dans les apoplexies légères reconnaissables à
quelque symptôme de paralysie ou d'aphasie joint à des troubles visuels.
Voici, par exemple, un homme de soixante-dix ans qui a été pris subitement d'un engourdissement de tout le côté droit, et qui, depuis ce temps, se plaint de ne plus pouvoir lire, avec ses lunettes, les caractères ordinaires d'impression ou d'écriture, bien qu'il n'ait remarqué aucun trouble de sa vision. A distance, il distingue et nomme, quoique avec quelque hésitation, les plus petites lettres des échelles visuelles. De près^ avec de bonnes lunettes, il nomme les plus petits caractères d'imprimerie ; il a donc une acuité visuelle parfaite. Mais lorsqu'on l'invite à la lecture des mots, il éprouve la plus grande difficulté; il n'y arrive pas du tout quand les caractères sont fins; il y réussi^t péniblement, et en épelant, pour des caractèœs moyens ; il y réussit enfin, avec quelque facilité, quand les caractères sont très gros. Le même phénomène se reproduit dans la lecture des nombres. Il est bien en état de nommer isolément les chiffres, mais c'est avec beaucoup de peine qu'il parvient à les assembler correctement. Et cette difficulté ne provient pas, bien entendu, d'un manque d'instruction, car il a beaucoup lu autrefois et connaît très bien les opérations élémentaires d'arithmétique. II présente, en outre, la particularité exactement identique à celle que nous avons relatée au chapitre précédent d'une hémiachroïe absolue et complète de toute la moitié droite du champ visuel, mais jointe, cette fois, à une diminution sensible de la perception lumineuse générale : le blanc lui produit, à droite, une impression plus sombre qu'à gauche.
Il existe donc chez ce malade une cécité « verbale » et non <c littérale ». De plus, cette cécité n'est pas absolue, et disparait pour les gros caractères d'imprimerie. Je suis en droit d'en conclure que les harmonies de forme ont
subi une déchéance partielle. Le sujet a perdu le sens visuel des courbes composées qui font les mots tout en conservant le sens harmonique plus restreint des combinaisons de points qui font les petites lettres. On peut imaginer, pour expliquer ces faits, une superposition de plusieurs rétines cérébrales dont les supérieures auraient pour organes, remplaçant les terminaisons nerveuses de la rétine ordinaire, des appareils analogues excités, non plus par le courant primitif né de la lumière, mais par les courants développés secondairement et résultant de l'association ou harmonie des précédents.
Intimement liée aux troubles de Taphasie, la disparition isolée des harmonies de forme que Ton vient d'exposer dans un exemple, appartient aux symptômes provoqués par l,es lésions de Técorce cérébrale. La dissection des cerveaux après la mort en a même enseigné le point précis situé dans les circonvolutions du lobe postérieur ou occipital.