‹ La psychologie naturelleChapitre 36 sur 66 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Apologue de la cascade et du meunier.

Une cascade bruissait au coin de la forêt, riant au printemps, pleurant à Tété, grondant à Torage, caquetant au moulin, miroitant au ciel et palpitant à la voix du meunier. En avait-elle connu des meuniers à Técluse et des truites au courant et des nuages à Thorizon ! Gela Payait rendue songeuse et philosophe. « Que sont, se prit-elle à dire un jour jau meunier, les arbres de la forêt et les pierres de mon lit et l'eau même qui m'alimente à côté de moi, qui la sens passer^ et qui me sens moi-même ? Us sont la matière et la vie sensibles, je suis, moi, celui qui sens et cela fait deux mondes^ car je ne me reconnais pas en eux. — Gascade, ma mie, dit le meunier, c'est de la présomption ; vous êtes la force de Teau tombante et TOUS appartenez à ces choses physiques que vous méprisez, à preuve que je sais vous faire bavarder à ma guise et travailler à mon moulin, vous saisissant par mon écluse et vous éconduisant à volonté. »

La cascade réfléchit... « Mais vous, alors, répondit-elle, vous qui vous appelez pensée et vous considérez comme n'étant pas de ce monde, suivez à votre tour mon raison-

nement. » Et la cascade retourna Targunient du meunier, le mettant à sa propre place et lui faisant toucher du doigt sa propre présomption. Vous, lecteur, qui pourriez être ce meunier, écoutez-moi répéter à mon tour le même raisonnement de façon abstraite, bien moins claire sans doute, mais que la cascade expliquera, si je ne suis pas compris de vous.

Illusions de l'objet-sujet.

Supposez Tobjet quelconque qui est devant vous, et, par un effort de la pensée, mettez-vous en son lieu et place. Il y aura, d*un côté : vous, et, de l'autre côté : le reste. Rien évidemment de ce reste n'existe pour vous que par les rapports qu'il entretient avec vous-même, et vous voilà devenu le centre, Tâme, comment dirai-je plus exactement, le pivot, le noyau autour duquel gravite le monde. Vous ne lui en appartenez pas moins pour cela et les mêmes lois qui le régissent sont celles qui président à votre propre existence, à preuve que, si, au lieu de vous substituer mentalement à tel objet, vous eii eussiez supposé tel autre, vous même en ce moment appartiendriez au monde extérieur sans que rien en vous ni dans vos relations ne soit changé.

A la place de l'objet quelconque, mettez Ja pensée. Quoique non matière, elle n'en est pas moins objective et opposable. La voilà devenue le noyau autour duquel tout gravite. Allez-vous, parce que vous en êtes à vous consi^ dérer vous-même, faire de vous une essence distincte du commun monde? Non, n'est-il pas vrai, et la circonstance topographique particulière où vous êtes placé ne vous peut être un motif à pareille outrecuidance. Cette conception enfantine, phénomène de vanité personnelle, ne peut

signifier autre chose sinon ]a distinction entre ce qui est nous et la nature ambiante. Or, la nature, nous en sommes avec tout ce qui nous appartient et nous caractérise, il semble puéril de le venir affirmer.

Pauvre objet devenu sujet ! Grisé de son importance momentanée, il se rengorge et pavane comme certain baudet porteur de saintes reliques qui, voyant le monde agenouillé devant lui, s'illusionne et s'estime différent des autres baudets.

Les illusions de Tobjet-sujet prises pour des réalités ont été consacrées, dans la langue philosophique, sous le nom de noumènes, un terme pythagoricien applicable effectivement aux opérations de Tesprit considérées en ellesmêmes (vo6{JLevov, chose pensée), mais dévié de son sens étymologique lorsque, avec Kant, il se pare d'une essence spéciale.

Le noumène diffère réellement du phénomène, auquel on affecte de Topposer, comme l'âne porteur de sacrements diffère des autres ânes, il enferme les illusions de robjet-sujet.

Action dn psychique sur le physique prouvant leur commune nature.

Est-il possible, je le demande à quiconque a appris à ne pas se payer de mots dans l'explication mécanique des choses, est-il possible, dis-je, d'imaginer une influence réciproque exercée par deux individualités complètement étrangères Tune à l'autre. Les dents mordent la chair, parce que la chair et les dents se peuvent mordre, étant douées toutes deux, quoique à des degrés différents, de la même force qu'on appelle m/s^ance. D'une manière générale, seule une force est capable d'actionner une force. Ce

fait incontesté de mécanique élémentaire est la négation de la métaphysique telle qu'on l'entend communément, c'est-à-dire d'un monde hors la nature capable de Tactionner. S'il l'influence, fût-ce de la quantité la plus minime, c'est qu'il en tient. L'individu psychique se réclame donc bien du monde physique au même titre que les forces qui l'actionnent.

Division du sujet.

L'étude qui suit est celle de la force psychique ou pensée, dont elle cherche tout d'abord à préciser les attributs et la nature spéciale.

Elle en poursuit les évolutions élémentaires, variations ou émotions.

Elle analyse dans V intelligence le mécanisme de répartition individuelle des courants de l'émotion.

Elle expose enfin^ dans Vharmoniey le mécanisme en vertu duquel les émotions s'associent et se succèdent sans se heurter pour aboutir finalement au retour de l'équilibre.

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