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LA SENSATION

Définition.

L'émotion a été étudiée jusqu'ici de façon objective. Venons à la considérer de façon subjective, c'est-à-dire relativement à la force pensante représentée par nousmêmes. Modifiant la tension ou conscience individuelle, l'émotion lui est évidemment sensible ; elle prend, considérée à ce point de vue, le nom de sensation,

La sensation peut donc être définie Vémotion considérée au point de vue subjectif par la pensée qui la subit»

Il y a des sensations détachées et des sensations communes. Les premières sont les modifications imprimées aux cellules groupées et isolées en foyers distincts, tels que, par exemple^ les foyers d'innervation cardiaque. La sensation commune est le retentissement, sur Tensemble individuel tout entier, des modifications imprimées à Tun quelconque des foyers dont il est composé.

ll'y a des notes^ des gammes et des espèces de sensations. Des exemples d^espèces, ou grandes localisations, sont: la couleur, Toueur (1), rodeur,la saveur, la chaleur et la tOBcheur (1). Les gammes sont : la valeur, la hauteur et toutes leurs harmonies. Les notes, enfin, soni toutes les différences appréciables dans chacune des gammes. Suivant les degrés de perfectionnement apportés par la nature à tel ou tel sens, les notes sont plus ou moins nombreuses, les gammes aussi ; les espèces elles-mêmes vont en se multipliant avec le perfectionnement des êtres.

Loi du logarithme.

Cette loi, déjà rencontrée à diverses reprises^ celle-là même qui nous a servi, au livre précédent, à déterminer que la pensée est un foyer de force, établit que, « à des sensations croissantes en progression arithmétique, correspondent des excitations croissantes en progression géométrique «, ou, comme dit Laplace : « La fortune morale est proportionnelle au logarithme de la fortune physique. » Étant d'essence physiologique, elle est naturellement bornée à des limites physiologiques, c'est-à-dire aux excitations faibles et fortes utilisables, mais non applicable aux excitations inutilisables. Elle cesse d'être exacte aussitôt que le nerf est impuissant à élaborer entièrement, c'est-à-dire à transformer en force nerveuse la force externe d'excitation. Elle est inapplicable à des pressions qui écrasent les chairs, comme à des lumières aveuglantes.

Voici l'explication naturelle de cette loi, telle que nous l'avons déjà énoncée au livre précédent (p. 168).

Supposons un foyer de force quelconque et i'augmen-

(1) Je demande la permission au lecteur d'employer dès maintenant ces expressions que je me réserve de justifier plus tard.

i24 PSYCHOLOGIE INDIVIDUELLE.

tons d'étape en étape en proportion constante, de telle sorte qu*il y ait de l'une à l'autre ia même relation. Ainsi, par exemple, soient les étapes : 1, S, 3, 4, etc., en rapport tel que 1:2^213 = 314, etc. = a. Cela implique nécessairement que ia force du fojer, comparée non plus au terme immédiatement précédent, mais à Tétat primitif, s'est accrue parallèlement comme les puissances de a, ainsi que le montre le relevé suivant :

( P'*o?''®'***<^° arithmétique dea variations.

A A A A A i Progression parallèle géométrique des quan- I a a* a^ a* a* j tités de forces contenues dans le foyer.

Si donc l'on établit deux progressions parallèles : Tune des variations constantes progressives, l'autre des états correspondants de la force dans le foyer, ces deux progressions sont nécessairement en relation logarithmique, étant représentées, l'une par les termes successifs d'une progression arithmétique de la variation, l'autre parla série successive de ses puissances.

Remplacez maintenant la force quelconque par la force électrique qu'est la pensée, et sa variation par le terme émotion, sous lequel nous l'avons désignée en parlant d'une manière générale, ou sensation, en nous plaçant au point de vue subjectif, il devient nécessaire que cette variation, émotion ou sensation^ obéisse à la loi du logarithme.

Finalement, et telle est notre conclusion sur ce point, la loi du logarithme répond naturellement à notre définition de l'émotion et de la sensation d'être les mouvements de la force nerveuse mesurés au rapport entre deux états consécutifs.*

Le mystère de la loi du logarithme est ainsi réductible en une conséquence nécessaire de la valeur relative de la sensation. La sensation étant par elle-même une propor-

tîon^ un rapport entre le moment actuel de la force nerveuse et le précédent, croît et décroit, non pas en raison des excitations que subit la force nerveuse, mais en raison de ses augmentations ou diminutions.

La fortune morale dont parle Laplace, l'apport fait à la pensée par Témotion, Témotion sensible, ou, en un mot, la sensation, est naturellement proportionnelle au logarithme de la fortune physique ou de Texcitation, parce qu'elle est le rapport entre deux états consécutifs de la force nerveuse ou pensée.

Observée d'abord, ainsi qu'il a été déjà exposé^ p. 165, par Bernouilli, Laplace, E.-H. Weber, Pechner, et décorée du nom pompeux de loi psychophysiquCy cette loi a été contrôlée dans les phénomènes du tropisme cellulaire par W. Pfeffer (1). Cet auteur, en étudiant les mouvements que certaines cellules, les anthérozoïdes, éprouvent sous l'influence de l'acide malique, a trouvé, lui aussi, que, tandis que l'excitation augmente en progression géométrique, la réaction, mesurée aux phénomènes de motilité, augmente en progression arithmétique.

Applications et déductions.

Cherchons maintenant à utiliser la loi du logarithme f)0ur en tirer quelques déductions, et appliquons à cet effet mon échelle (2) de l'acuité visuelle basée elle-même sur le principe de la relation logarithmique appliqué dans les relations de cette sensation avec l'angle visuel (p. 163) :

1** On trouve d'abord, ainsi que chacun peut contrôler

(1) W. Pfeffer, Loconiotorische RicMungsbewegungen durch <:h€mi8che Reize. Uatersuohungen a. d. botan. Institut za Tûbingen. Bd 1, 1888.

(2) Société d'éditions scientifiques, 4, rue Ântoine-Dubols, Pans.

226 PSYCHOLOGIE IKDITIDUELLE.

avec facilité, la relatioD soivanle, confirmation de la loi pajchophjsiqoe :

ImUmsiti 1 : 1/î : 1/4 : 1/8 : 1/K r i/31 : J/64 : l/ltt : 1f25C : 1/512 : lflOS4

Aaâté vvmeUe :

De ces deux séries, la première est une raison géométrique ayant pour point de départ Tunité de lumière, le photo, et pour raison 1/2; la seconde est la progression arithmétique correspondante de la sensation mesurée en degrés de l'acuité Tisuelle.

L'unité de lumière est la source qui, placée à 1 mètre de l'échelle, donne à Tobsenrateur l'unité d'acuité Tisueiie, mesurée par l'angle de distinction = i minute. Mais la partie efficace de cette lumière est celle que réfléchit le papier blanc sur lequel sont dessinés les caractères de l'échelle, et plus exactement le morceau de surface que mesure en tous sens l'angle normal de plus petite distinction égal à 1 minute de degré. Cette surface est de I millimètre carré quand l'œil est placé à 3"^,50 de l'échelle.

L'unité d'acuité visuelle correspond donc à la minime quantité de force nerveuse développée dans la rétine par l'image d'un carré de papier blanc de I millimètre de côté, placé à S'^ySO et éclairé par une bonne lampe ordinaire placée elle-même à i mètre de l'échelle.

Remarquons, enfin, que, pour une sensation = 0, la

force n'est pas nulle; elle égale 77^. Ce fait est la confirmation d'une vérité que je ne saurais trop rappeler à l'esprit de mes lecteurs. Il y a, en eff^et, une tension nerveuse de repos, celle que nous avons déjà estimée (p. 195) être une quantité inférieure à celle que peut développer

dans la rétine la trillionième partie d*une lampe Garcel. Nous la définissons à celte heure, à l'aide de Téchelle des

que peut développer, par transformation dans notre rétine^ le reflet du carré de papier blanc de 1 millimètre placé à 3",50 et éclairé par une carcel placée à i mètre.

Quantités et tensions minimes, si Ton cherchait à les mesurer en volts et ampères, mais qui expliquent, nous le répétons ici, Textréme sensibilité de notre appareil visuel (p. 499).

^^ Voici Texposé; maintenant, facile à comprendre, des expériences et du calcul qui nous ont permis, au chapitre précédent (p. 220), de prouver la transmission immédiate du courant nerveux de cellule à cellule. La démonstration était basée, on s'en souvient, sur ce fait que la vision des deux yeux est toujours égale à celle que l'on obtient d'un seul œil en doublant l'éclairage.. Les sensations, disionsnous, s'additionnent purement et simplement.

L'acuité visuelle mesurée pour une série d'éclairages successifs, alternativement avec un œil et avec deux yeux, est constamment trouvée augmentée, dans la seconde alternative, en raison arithmétique, comme si Féclairage avait doublé. En d'autres termes, l'acuité visuelle binoculaire est égale à celle que l'on aurait obtenue de chaque œil isolément en doublant la quantité de lumière éclairante. La constatation en est des plus simples au moyen de notre échelle logarithmique de l'acuité visuelle graduée en dixièmes pour des lumières progressantes dans la propor* tion régulière du simple au double. 11 suffit de baisser ou d'augmenter progressivement l'éclairage et d'ouvrir ou de fermer alternativement les yeux. On constate régulièrement que l'acuité visuelle augmente ou diminue de 1 degré

dans l'échelle, ce qui correspond à une augmentation du double ou une diminution de moitié dans la lumière, et partant dans la force nerveuse correspondante.

l'expression.

L'onde électrique nerveuse, qui représente l'émotion, et, nous venons de le voir, aussi la sensation, étudiée au chapitre précédent dans ses premières origines, poursuivie ensuite au même chapitre dans sa progression à travers la chaîne nerveuse, est à considérer ici dans sa fin qui est l'expression. J'oppose le terme expression aux termes parallèles, impression et transmission, antérieurement expliqués.

Deux variétés fondamentales d'expression doivent être distinguées : l'expression sensible et l'expression efficiente.

Expressions sensibles ou sensations en retoar.

Pour comprendre ce que l'on doit entendre ici, il faut faire appel au souvenir des contrastes équilibrants de la psychologie de la couleur. On y a reconnu des courants de sensibilité réflexe, c'est-à-dire, pour parler le langage physique actuellement aisé à comprendre : des émotions en retour ou des réflexes. Ces émotions secondaires sont l'aboutissant terminus, « l'expression» d'une émotion revenant à la région de son point de départ après avoir parcouru le cycle de ses pérégrinations internes et donnant lieu à des émotions et sensations nouvelles de même ordre, complémentaires des premières.

Ces émotions rétablissent l'équilibre final dans le champ

local de la sensibilité, en excitant toutes les cellules que l'assaut primitif extérieur avait épargnées. Elles lui assurent un cbamp sans cesse uni où des impressions se peuvent inscrire à nouveau comme l'écriture sur les tablettes de cire des anciens fraîcbement nivelées. Cette comparaison est propre à faire comprendre le rôle de l'expression sensible, qui est de premier ordre et qui me paraît ne pas avoir été saisi jusqu'à ce jour.

Une étude complète de Texpression sensible poursuivie, non seulement dans le domaine de la couleur^ mais dans tous les domaines de la sensibilité, la montrerait fonctionnant en toutes circonstances delà même façon, c'est-à-dire rétablissant Téquilibre rompu par une première émotion. Le rétablissementde cet équilibre est un mécanisme d'harmonie, phénomène naturel important entre tous et qui mérite de faire à lui seul Tobjet d'un livre de cet ouvrage sur lequel nous ne voulons pas empiéter davantage.

Expressions efficientes.

Tout au contraire des précédentes, les expressions efficientes sont celles qui se déversent au dehors des cellules nerveuses dans des appareils spéciaux d'utilisation. Leur étude reproduit en sens inverse le mécanisme initial de l'émotion. Ici Fonde électrique va s*éteignant en un dégagement de force électrique et apparaît, soit sous forme d'électricité, soit transformée en une autre variété de force quelconque.

L'expression électtnque, — L'expression électrique est manifeste dans les décharges électriques de certains poissons. Leur étude fournirait sans doute des éclaircissements importants relatifs au fonctionnement du système nerveux. J'en veux retenir seulement ceci : c'est que les

organes de cette expression sont commandés par des nerfs, cordons nerveux considérables émanant d'un lobe cérébral spécial, très volumineux ; que l'excitation des troncs nerveux provoque la secousse ou décharge électrique ; et que la moindre excitation du lobe cérébral provoque une décharge plus grande encore.

Je ne veux même pas essayer, tant le sujet me parait sortir du cadre de cet ouvrage^ de faire état de certaines analogies morphologiques entre la structure de ces organes et celle des cellules nerveuses, non plus que des caractères morphologiques qui les rapprochent des fibres musculaires. Ge sont là des questions où les problèmes mécaniques trouvent sans doute à s'éclairer, mais qui exigent un maniement direct du sujet, et il n'est pas en mon pouvoir de l'entreprendre à cette heure.

Les expressions motrices. — L'expression motrice est représentée par toutes les formes de mouvement, depuis les phénomènes élémentaires du « tropisme cellulaire » jusqu'à la contraction musculaire.

On décrit sous le nom de tropismes (p. 187) les mouvements émotionnels observés dans les organes unicellulaires sous l'influence des forces extérieures. Nous en avons rapproché antérieurement les mouvements analogues plus rapides, d'apparence spontanée, des êtres unicellulaires, qu'ils soient armés de cils et autres appendices mobiles ou bien en soient dépourvus. Tous ces mouvements sont de vraies transformations motrices de la force électrique, des déplacements dus aux échappements de force nerveuse. Le tropisme se distingue des autres formes de l'expression motrice par l'absence d'un mécanisme spécial de transformation autre que celui du simple échappement de la force nerveuse dans le milieu ambiant.

Les contractions sont des expressions motrices nou-

Telles nées de ia différenciation d'un protoplasma contractile et de la différenciation extrême de ce protoplasma en cellules musculaires. Protoplasma contractile et fibre mus^ culaire sont, à des degrés différents, des appareils de transformation motrice delà force nerveuse. Ces transformations sont accompagnées d*une activité chimique évidente avec dégagement abondant de matières usées. Gela nous entraîne invinciblement à supposer que la contraction musculaire est le produit d'une décomposition chimique en vertu de laquelle apparaît une substance nouvelle, celle du muscle contracté, tôt dissociée à son tour pour reproduire la substance première non contractée. Songez, par analogie, à l'extraordinaire rapidité de dé^ composition et de reconstitution du pourpre rétinien sous rinfluence de la lumière ; l'électricité n*est-elle pas plus apte encore que la lumière à une action chimique rapide ? La théorie de la transformation motrice de Témotion dans la cellule musculaire et le protoplasma contractile, serait, en conséquence, celle d'une double transformation successive : chimique d'abord et motrice secondairement.

Les expressions chimiques. — Les expressions chimiques de la force nerveuse sont en grand nombre. Faut-il rappeler l'influence des nerfs sur la qualité des sécrétions de toutes sortes, sur la glycogénie du foie et autres ? Ce sont autant de transformations naturelles- assimilables à celles que Titidustrie sait utiliser d^ns la dorure galvanique et dans les applications plus récentes, telles que la fabrication de l'aluminium.

L'expression lumineuse, — Je n'insiste pas davantage sur les exemples bien intéressants et non moins évidents de la transformation en lumière que l'on pourrait étudier expérimentalement dans les appareils lumineux des lucioles, et je résumerai tout ceci en rappelant l'affirmation

du début, c*est que Texpression efficiente est un échappement de l'onde électrique nerveuse, soit directement par une décharge électrique, soit indirectement par l'entremise des transformations les plus diverses.

LÀ MéuOIRE.

Mémoire, synonyme de polarisation.

Qu'en est-il, enfin, des effets durables des courants dans les appareils électriques qu'ils traversent, de ceux que Ton décrit sous le nom de polarisation ? N'est-il pas possible de les reconnaître dans des effets également durables de l'émotion sur la cellule nerveuse qui en est traversée ?

Tel est le problème qui se pose à cette place, problème du plus haut intérêt pour lequel nous n'avons pas craint de proposer une solution formelle, celle qui reconnaît les phénomènes physiologiques de la polarisation dans ce résultat bien connu de toute émotion : la mémoire.

Mais rappelons d'abord ce qu'est la polarisation, en voici la définition empruntée à un ouvrage sur la matière :

« On observe, dans toute pile qui fonctionne, le dépôt d'une substance étrangère qui semble contrarier le courant, s'y opposer en un mot, tendre à donner un courant de sens inverse. Ce phénomène a reçu le nom de polarisation^ et c'est là un nom fort bien choisi ; il exprime la formation de nouveaux pôles opposés aux premiers. »

Or, on a bien noté que la cellule nerveuse n'est point un simple conducteur de Télectricité, mais qu'elle fonctionne, au contraire, comme une chaîne d'accumulateurs. L'émotion ne saurait la traverser sans y laisser des traces

de son passage : modifications matérielles apportées à la cellule et modifications consécutives dans l'allure des émotions ultérieures. Le courant, en d'autres termes, ne saurait traverser l'appareil accumulateur sans le charger.

La mémoire ainsi formulée est la manifestation des modifications matérielles imprimées au plasma cellulaire nerveux par des émotions antérieures. Ramenée à des modalités chimiques, elle se trouve rapprochée de l'hérédité dont il sera développé ailleurs une théorie également chimique (1), et que Ton pourra, sans intention de paradoxe, qualifier de mémoire héréditaire.

Et qu'est-ce donc, alors, que la mémoire ainsi matérialisée, sinon ce fait bien connu de la physiologie générale appliqué au système nerveux : les hypertrophies fonctionnelles. On sait bien que, lorsqu'on demande d'un organe une activité méthodiquement soutenue, il augmente de volume et opère désormais sans effort ce qui lui en coûtait au début, telle est l'hypertrophie fonctionnelle : un accroissement de substance active succédant à l'activité répétée. Jusqu'ici Ton n'a vu, dans ce phénomène, que la question d'apport sans en chercher la raison explicative. Appliquée au système nerveux, la raison en devient lumineuse si l'on songe à la polarisation.

Mais il n'y a pas que des présomptions pour établir qu'une variation électrique à Tintérieur de la cellule y laisse des traces durables et ultérieurement manifestes à la manière de la polarisation et à la manière aussi de la mémoire. J'en emprunte la preuve à l'expérience de Yerworn antérieurement relatée (p. 187). On y a montré des cellules attirées en masse vers la cathode pendant la durée d'un courant, se précipiter en sens inverse, au moment de son interruption, en vertu d'une force intérieure contraire

(1) Mon ouvrage, VHarmonie, exposé de philosophie positive.

à celle du courant primitif. N'est-ce pas là une manifestation de «courant en sens inverse indiquant la formation de nouveaux pôles opposés aux premiers ? » Et ne peut-on considérer ce fait comme une illustration tout élémentaire de la polarisation appliquée au fonctionnement électrique cellulaire nerveux ?

Mais, dira-t-on^ si cette théorie est exacte,!' exercice de la mémoire devrait détruire cette faculté, comme la décharge vide l'accumulateur. Or, on sait qu'au contraire la mémoire croît avec l'usage que Ton en fait.

La réponse à cette objection est simple. Il suffit de rappeler que les matériaux usés des nerfs sont sans cesse remplacés par les apports de la circulation. Lorsqu'un nerf est appauvri, la lymphe et le sang le réparent comme ils réparent toute déperdition quelconque. Une fois emmagasinée dans une cellule dont l'entretien nutritif est assuré, la matière mémoire vivra, en se renouvelant, autant que cellule peut vivre. Elle vivra, sera nourrie et entretenue, tout comme un membre sain, malgré l'activité qu'il déploie, comme le cœur normal de l'homme sain ou Je cœur grossi par un travail exagéré. Car, ainsi que je l'ai déjà exposé ailleurs, la mémoire n'est qu'une application, au système nerveux, du phénomène de l'hypertrophie fonctionnelle à formuler : « un élément croit en raison de l'efPort qu'il subit (1) », et à expliquer par la polarisation aussi bien que la mémoire elle-même.

Il n'est, au demeurant, pas même besoin d'invoquer cette action lointaine de la circulation et de la nutrition, pour expliquer l'affermissement de la mémoire par ses exercices répétés. A son défaut, le mécanisme intellectuel

(1) Développement et Explication naturelle de la loi: un élément croît en raison de l'effort qu'il subit. Comité médioal des Bouchesda-Rhône, 17 novembre 1897.

de la réflexion, à établir plus tard, y pourrait suffire. On doit considérer que les courants réfléchis, tout aussi bien que les courants directs^ sont une source de polarisation, effectuée tantôt dans un sens et tantôt dans un autre, suivant la marche des réflexions intérieures.

La mémoire comprend deux temps : celui de la polari' sation et celui de la dépolarisation. Le premier répond aux acquisitions de la mémoire et suit immédiatement l'impression . Le second correspond à la mise en jeu de la mémoire, ou, en langage technique, à son exploitation.

Courants de sens inverse à ceux qui ont formé le dépôt mnémonique, les courants de dépolarisation sont allumés par les réflexions de la pensée.

Savoir, raison, volonté, ou polarisations différenciées des foyers de l'impression, de rinteliection, de rezpression.

11 resterait à connaître des modes divers par lesquels la mémoire est rendue manifeste, et que Ton a compris sous les noms de savoir, raison et volonté.

Ces divers phénomènes psychiques nous apparaissent, en effet, comme autant de modes, ou plus simplement et plus exactement^ de localisations du même fait. Nous appelons savoiV la mémoire des organes d'impression; raiso^i, celle des organes intermédiaires; volonté j enfin, celle des organes nerveux d'expression ou d'exécution.

Savoir, raison, volonté, dépôts matériels imposés à la cellule par les émotions vécues, et modifiant désormais le mode de leur activité, ne sont point en contradiction avec les données delà psychologie ordinaire. Celle-ci enseigne, en effet, de reste, que le savoir, la raison et la volonté sont modes autant qu'actes. On sait, on raisonne, on veut, d'une certaine façon en vertu de Tétat des appareils où

s*élabore l'énergie psychique. Cela saute aux yeux pour le savoir, c'est nou moins évident pour la raison, et quant à la volonté, il suffit de rappeler que tout acte exécuté au mépris de l'état acquis par hérédité ou par usage, est un acte subi et non voulu.

Les phénomènes de polarisation sont évidemment communs à toutes les cellules nerveuses, qui, par conséquent, sont toutes douées de mémoire sous l'une de ses formes, savoir, raison ou volonté, suivant leur position, et l'on en pourrait, sans doute, fournir bien des démonstrations, jusque dans les opérations les plus élémentaires de la pensée. Hais ils sont surtout manifestes dans les phénomènes qui appartiennent aux centres psychiques d'ordre supérieur, où les impressions, déjà triées et classées, sont moins exposées à d'incessantes perturbations. Les cellules tout à fait périphériques de première impression et celles de dernière expression sont à comparer aux entrées et aux issues d'un édifice public. Là entrent et sortent des gens de toutes conditions, dont l'activité, indifférente aux portiers, n'apparaît à ceux-ci que par la poussière ou la boue de leurs chaussures. La vraie activité du visiteur, celle qui marque, est dans le bureau spécial où le conduit sa mission, c'est-à-dire dans les foyers de l'intelligence supérieure. Les problèmes de la mémoire trouveront donc, au chapitre de l'Intelligence supérieure, leurs principales applications.

CONCLUSION

Que de problèmes soulevés par le thème de rémotion I

Mais aussi n'est-elle pas Tactivité psychique et ne cornporte-t-elle pas à ce titre les plus amples développements? On ne saurait m'accuser d'en avoir dépassé la mesure.

J*en résume brièvement Teiposé en rappelant :

1* Que l'émotion primitivement provoquée, excitation électrique directe ou par transformation électrique de toute insulte à Tépithélium, est une modification de Tétat électrique de la cellule nerveuse, mesurable au rapport entre deux états cousécutifs;

2^ Qu'elle est propagée dans le nerf et transmise de neurone à neurone comme dans une chaîne électroly tique ou d'accumulateurs électriques ;

3^ Qu'elle est sensible aux foyers nerveux ou de force psychique, de façon immédiate et prend pour ce fait le nom de sensation ;

4^ Qu'elle s'exprime en dernier ressort, soit par une nouvelle transformation en sens inverse de la première, soit par un courant sensible de retour ;

5^ Qu'elle laisse enfin une trace de son passage sou« forme de polarisation dans les effets durables de la mémoire : savoir, raison et volonté, ou mémoires d'impression, de transmission et d'expression, manifestes à des modalités nouvelles imprimées à ces fonctions.

Telle est l'émotion ou onde nerveuse qui représente, en fiomme^ l'élément de toute évolution psychique, une unité <;omplexe et voyageuse dont la répartition sur la carte de la pensée constitue l'intelligence, objet du livre suivant.

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